Djibouti, un amour de Chine

Construction du chemin de fer entre Addis Abeba et Djibouti. DR

« Des projets, encore des projets, toujours des projets. Telle est la nouvelle fièvre qui a saisi le pays. (…) Oui, ici même, dans ce coin d’Afrique aux allures de far-west miniature », scande l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi dans son livre « Passage des larmes ». À l’ombre des conflits qui touchent une partie du continent et accaparent l’attention des médias et de nos gouvernements, un autre visage émerge, encouragé par de nouveaux acteurs. L’un d’entre eux s’impose parmi tous : la Chine.

Déjà très présente chez le voisin éthiopien, celle-ci multiplie en effet depuis quelques années les projets d’infrastructures à Djibouti. La dernière décision en date de disposer d’installations militaires sur place a été largement relayée dans les médias et a mis en lumière cette attention portée par la Chine à la petite République djiboutienne.

Nul ne doute de la nécessité pour ce petit État de diversifier ses partenariats pour sortir du tête-à-tête qu’il a longtemps entretenu avec son ancienne puissance coloniale, la France, qui dispose sur place de sa principale base militaire sur le continent. Le pays y voit un moyen d’assurer sa souveraineté et son existence sur la scène internationale. Il est, toutefois, légitime de questionner la prééminence du partenaire chinois, le rapprochement avec l’Éthiopie et les réelles retombées pour Djibouti. Plus que les partenaires, le pays doit surtout diversifier son économie afin d’assurer son indépendance.

Première visite d’un chef de la diplomatie américaine

Dans sa quête de diversification, on constate d’abord que le bal des visites diplomatiques s’enchaîne à un rythme soutenu dans les allées du nouveau palais présidentiel construit par les Chinois à Djibouti. En 2015, John Kerry a été le premier secrétaire d’État américain à se rendre sur place. Il a succédé de quelques jours la première visite d’un président turc. Pas une semaine ne passe sans que le quotidien national La Nation n’énonce la visite d’un officiel et la conclusion d’un nouveau partenariat.

Au pouvoir depuis 1999, le président Ismaïl Omar Guelleh assurait récemment que « le principe de concessions de bases militaires à des puissances étrangères [devait être lu] non comme le procédé choisi pour faire gagner des devises au pays, mais plutôt comme le canal répertorié pour lui conférer une certaine visibilité sur le plan international ». Il est vrai que depuis longtemps la France n’est plus la seule puissance à jouir d’une présence militaire sur place. Elle y a été rejointe par les États-Unis, le Japon, l’Italie et, peut-être bientôt, l’Arabie Saoudite. On y croise également les troupes allemandes ou espagnoles déployées dans le cadre de la lutte contre la piraterie maritime.

Le petit État capitalise sur sa position géographique privilégiée à l’entrée du détroit de Bab el-Mandeb entre la mer Rouge et l’océan Indien. La mise en compétition des acteurs extérieurs est une véritable fenêtre d’opportunité stratégique. Djibouti s’internationalise et ce qui s’y passe est particulièrement révélateur des évolutions du système international.

Floraison d’infrastructures

Djibouti souhaite dépasser sa fonction de ville « garnison » sur la mer Rouge, et cherche à jouer un rôle de plateforme régionale majeure. Cordon ombilical du géant éthiopien enclavé, elle représente une pièce maîtresse dans le projet d’intégration économique régionale, soutenu par Pékin. À partir de Djibouti, la puissance chinoise se verrait bien atteindre l’Afrique centrale et pourquoi pas l’Atlantique…

Depuis quelques années, les projets d’infrastructures fleurissent comme jamais. La construction de deux nouveaux est ainsi prévue. La Chine soutient aussi la mise en chantier de deux lignes de chemin de fer, l’une entre Addis Abeba (la capitale éthiopienne) et Djibouti, l’autre afin d’exporter la potasse de Mékélé dans le nord de l’Éthiopie via le nouveau port de Tadjourah (sur la pointe nord de Djibouti).

Carte de Djibouti. Wikipedia

Dans la capitale, plusieurs centres commerciaux sont en cours de construction ou planifiés. Le port de Doraleh et une zone franche de 3500 hectares seront bientôt opérationnels. Un pipeline est pratiquement achevé pour l’adduction de l’eau potable en provenance d’Éthiopie et un autre projet devrait relier le port de Djibouti et le dépôt de carburants d’Awash en Éthiopie. Un port minéralier dédié à l’exploitation industrielle des ressources naturelles du lac Assal devrait aussi voir le jour au Ghoubet.

Hub maritime et logistique régional

Près d’une dizaine de ces projets sont réalisés par des sociétés chinoises. Si les Éthiopiens ont une longue expérience des rapports avec la Chine, ce rapprochement est nouveau pour Djibouti. La Chine permet à la cité État de réaliser son ambition de devenir un hub maritime et logistique régional alors que les « partenaires traditionnels » – France, États-Unis – privilégient le pays pour son positionnement géostratégique dans la lutte contre le terrorisme et la piraterie.

Pourtant, la fonction de plateforme n’est pas nouvelle. Historiquement, le colonisateur français avait fait de Djibouti un port de transit pour les marchandises exportées ou importées par l’empire abyssin. La « réémergence » de l’Éthiopie au XXIe siècle accroît le dynamisme de Djibouti et pour certains acteurs de la vie économique locale les rôles sont clairs : « l’Éthiopie a accepté que Djibouti devienne un hub »…

Ex-colonie française, Djibouti est située à la confluence de l’Afrique et de la péninsule arabique. Charles Roffey : Flickr, CC BY-NC

Néanmoins, Djibouti pourrait se trouver dépasser par cette stratégie économique. Car ces investissements n’élargissent pas les champs des répertoires possibles pour le pays, au contraire ils le contraignent à une destinée commune avec l’Éthiopie. Avant l’indépendance de Djibouti en 1977, celle-ci ne cachait pas ses velléités de rattacher un territoire constituant à ses yeux son prolongement naturel. Cette vision semble encore bien ancrée puisqu’en février 2015, le premier ministre éthiopien, Haile Mariam Dessalegn, proposait d’aller au-delà de l’intégration économique et invitait les représentants djiboutiens de l’Assemblée nationale à une intégration politique (closer political integration). Des critiques ont émergé dénonçant un agenda caché ou un « mariage forcé », qui font échos aux menaces d’annexion du territoire djiboutien au moment de l’indépendance, devenue mythe fondateur de la souveraineté djiboutienne.

Le risque de vassalité

Ces relations avec la puissance régionale éthiopienne sont à la fois une part du dynamisme de Djibouti et un facteur de risque à l’avenir. Le dilemme qui se pose à Djibouti reflète une contradiction intrinsèque à sa stratégie. En souhaitant, à juste titre, diversifier ces partenaires et ce faisant en dynamisant son économie, Djibouti s’est rapproché de la Chine, elle-même favorable à l’intégration économique régionale. Cette intégration crée une interdépendance encore plus forte avec l’Éthiopie qui pourrait avoir des visées plus ambitieuses. Djibouti risque de se retrouver dans une posture inconfortable de vassalité et de perte de souveraineté.

Plus encore, la question de la soutenabilité économique de la stratégie djiboutienne se pose. Le petit pays de la Corne de l’Afrique adopte une stratégie de développement éloignée du consensus de Washington et parie sur la bienveillance du partenaire chinois. Or le rapprochement avec la Chine ne résout en rien les handicaps structurels de son économie, dont la persistance de la pauvreté – 80 % de la population en « extrême pauvreté » – et des taux de chômage élevés restent des symptômes prégnants. Or le développement doit être pensé en termes d’emplois pour ne pas engendrer des troubles sociaux. Cette « croissance sans développement » a de quoi inquiéter.

Grâce à la Chine, Djibouti veut devenir le hub maritime et logistique de la Corne de l’Afrique. Charles Roffey/Flickr, CC BY-NC

Si le « miracle éthiopien » fait rêver son petit voisin, il repose sur un socle minimum d’industrialisation qui n’est pas présent à Djibouti. Dernièrement, le Fonds monétaire international (FMI) s’est inquiété d’une croissance certes élevée dans le petit État – 6 % en 2014 et 7 % prévu entre 2015 et 2019 – mais financée par les fortes dépenses publiques. L’endettement externe atteint des records : 50 % du PIB en 2014, 60 % en 2015 et 80 % en 2017.

Ainsi, Djibouti se trouvera à court terme face au défi de la soutenabilité de cette dette alors même que le pays n’a pas débuté le remboursement du capital des principales dettes contractées auprès de l’Exim Bank China, et ce à des taux que d’autres pays africains n’acceptent plus…

Alors que la campagne en vue de l’élection présidentielle d’avril 2016 va bientôt démarrer, Djibouti fait face à un enjeu existentiel majeur qui nécessite une vision à long terme. La réélection annoncée à un quatrième mandat du président Guelleh n’est pas forcément à même de garantir la sérénité nécessaire pour la définition d’une telle stratégie.

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