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Le ciel vire au rouge, conséquence des incendies qui ont ravagé l’Australie en 2020. SAEED KHAN / AFP

Du climat au Covid, de quelles « catastrophes » parlons-nous ?

Un dicton populaire espagnol déclare que l’être humain est la seule espèce capable de buter deux fois sur la même pierre…

Dans les faits, les catastrophes survenues au cours des deux dernières décennies – et présentées de manière quasi systématique par les autorités, les médias et nombre d’experts comme « inédites », et donc imprévisibles – ont généralement des précédents que nous serions bien inspirés de ne pas oublier.

La catastrophe du Covid, avec ses 124 000 morts en France et 5,5 millions dans le monde illustre magistralement la vulnérabilité croissante de nos sociétés induite par une rupture mémorielle généralisée.

Manque d’anticipation et oubli du passé

Comme d’autres événements de ce type, mais dans des proportions ô combien plus exceptionnelles puisque notre planète fut affectée dans son ensemble, la pandémie vient nous rappeler avec brutalité à quel point le manque d’anticipation et l’oubli du passé favorisent l’impréparation et hypothèquent une sortie rapide de crise.

Qui, en Occident, aurait pu imaginer le retour d’une pandémie dans nos pays riches il y a seulement trois ans ? Pourtant, les précédents existaient et ne dataient pas de Mathusalem si l’on faisait l’effort de se remémorer les grippes russe (1889-1893), espagnole (1918-1921) ou plus récemment celle de 1968-1978, d’origine animale et qui paralysa les États-Unis et l’Europe.

Des recherches internationales en cours montrent que, paradoxalement, ce « désarmement » précipité par une mémoire collective qui « flanche », pour reprendre le refrain d’une chanson très populaire de Jeanne Moreau, intervient à l’ère de l’information continue.

La bonne nouvelle pour la Cité, et en rupture nette avec la collapsologie, la mémoire des catastrophes montre aussi que les sociétés du passé, notamment celles demeurées proches de leurs environnements comme les communautés autochtones aborigènes d’Australie ou Samis de Scandinavie surent élaborer des stratégies d’adaptation à même de renforcer leur capacité de résilience face à l’adversité.

Vous avez dit catastrophe ?

Le terme est aujourd’hui victime d’une confusion grandissante amalgamant pêle-mêle catastrophe, risque, extrême, aléa, vulnérabilité et résilience. Fort de ce constat, vérifiable lors de chaque nouveau désastre, il importe de revenir aux sources de la sémantique catastrophique.

D’emblée, rappelons donc que le terme « catastrophe » est un héritage du grec ancien katastrophê qui, dans la tragédie antique, était synonyme de « retournement » ou de « renversement ». Dès lors, elle n’impliquait pas forcément un événement néfaste et pouvait même déboucher sur des dénouements positifs ou sur un autre modèle de développement. Encore en 1552, dans son Pantagruel, Rabelais utilisait ce terme dans son sens théâtral d’achèvement de la comédie.

Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour qu’un tournant sémantique s’opère, transformant la « catastrophe » en synonyme d’événement dramatique. Le Dictionnaire de l’Académie française explique ainsi en 1798 qu’il « ne se dit guère que d’un événement funeste. Il signifie une fin malheureuse… ».

Pour l’historien et le géographe, au contraire, la catastrophe sous-tend des phénomènes caractérisés par leur brièveté et leur ampleur sociale. Elle marque donc une rupture et conduit à une modification du système concerné, à une nouvelle perspective pouvant donner naissance à un modèle plus pertinent et durable en termes de réduction de la vulnérabilité.

Tatamis inutilisables évacués des maisons inondées après le passage du typhon japonais Hagibis, le 12 octobre 2019 dans la préfecture d’Ibaraki. Emmanuel Garnier, CC BY-NC-ND

En pratique, un nombre croissant de journalistes et de politiciens confondent « extrême » et « catastrophe » alors que le premier désigne des phénomènes s’écartant fortement des moyennes météorologiques (inondations, ouragans, sécheresses), la seconde correspond à sa signature sociale.

Pour faire œuvre pédagogique, nous dirons donc qu’une crue rapide qui affecterait un territoire dépourvu d’enjeux (êtres humains, infrastructures, entreprises) ne serait pas une catastrophe puisqu’elle n’affecterait pas les sociétés humaines. En revanche, si cette même crue se produit dans une région densément peuplée et très développée économiquement, nous basculerions alors bien dans le domaine de la catastrophe.

Les sociétés anciennes face aux calamités

C’est en examinant en profondeur, à travers la documentation historique, les impacts de ces désastres sur les sociétés et leurs mécanismes que l’historien découvre indirectement les réponses imaginées par nos prédécesseurs.

Contre toute attente, les sociétés anciennes ne percevaient pas les calamités qui les affligeaient seulement comme des manifestations de l’Ira Dei (colère divine) et elles tentaient souvent de s’en prémunir ou d’en réduire les effets par des actions très pragmatiques. Ainsi, les communautés littorales françaises veillaient, au moins jusqu’au début du XXe siècle, à ne pas construire au plus près du trait de côte et à préserver des « fusibles » protecteurs comme les dunes, les zones humides (marais, marais salants, étangs), autant d’éléments paysagers largement éradiqués par l’urbanisation à compter des années 1960.

Le disciple de Clio s’intéresse ainsi aux formes que prenaient ces mesures pour réduire la vulnérabilité des écosystèmes et des communautés. La perspective historique privilégie d’autres manifestations plus facilement accessibles à nos contemporains, à savoir les aspects environnementaux (paysages plus durables), culturels (lieux de mémoire, perception des risques), sociaux (inégalités, structures, etc.), géographiques et politico-institutionnels (gouvernance, normes et réglementations, etc.).

Il n’y a pas vraiment de « jamais vu »

En adaptant ces pratiques au contexte contemporain, et en les intégrant dans nos politiques d’aménagement de l’espace, nous lutterions contre la rupture mémorielle qui conduit à qualifier chaque nouveau drame de « jamais vu » et limiterions ce facteur aggravant de la vulnérabilité contemporaine.

L’hypothèse que nous formulons ici est donc que la vulnérabilité des territoires est le résultat d’une évolution de la société ainsi que du contexte naturel, conformément aux travaux du géographe britannique Piers Blaikie.

En montrant le caractère ancien et en expliquant comment les populations ont tenté de faire face (ou non) aux événements extrêmes, l’expérience du passé apporte un éclairage inédit au débat actuel sur le changement global et l’impact de l’anthropocène.

Épicéas victimes du bostryche (insecte xylophage) abattus dans les Vosges après la sécheresse de 2019. Emmanuel Garnier, CC BY-NC-ND

La dangereuse fossilisation des mémoires

Pour autant, promouvoir une telle approche n’est pas un chemin pavé de roses, loin s’en faut en ces temps de reprise économique post-Covid fulgurante, car elle pointe des faiblesses dont la reconnaissance n’est pas toujours facilement acceptable pour nos concitoyens et nos décideurs.

Montrer sur le temps long de l’historien comment et quand s’opère le point de bascule entre des paysages durables et les processus d’artificialisation des sols, la destruction des milieux humides, le tout au service d’une urbanisation que l’on veut croire infinie, met en jeu de nombreux et puissants intérêts.

C’est pourquoi la mémoire n’a pas toujours bonne presse, y compris dans nos démocraties.

En faut-il une preuve ? Il suffit de voir comment les mémoires des catastrophes nucléaires de Tchernobyl (1986) et de Fukushima (2011) sont méthodiquement et inexorablement fossilisées ces dernières années en vue d’offrir au nucléaire une nouvelle virginité, puisqu’il a récemment été classé par l’Union européenne comme une « énergie verte ».

Dans ce cas précis, ne substitue-t-on pas une mémoire récente (le risque du changement climatique) à une autre, plus ancienne, celle des accidents soviétique et japonais ? Et quand bien même l’argument climatique devrait l’emporter, en faisant l’impasse sur la perte de savoir-faire technique accumulée au cours des dernières décennies, illustrée par les EPR de Flamanville ou d’Olkiluoto (Finlande), le problème toujours non résolu du recyclage des déchets et le risque de vulnérabilité stratégique lié à l’approvisionnement en uranium, quid des modèles récents du GIEC qui nous annoncent des événements extrêmes plus fréquents et plus violents ?

Les tempêtes de submersion, l’érosion, les sécheresses et inondations annoncées n’auront-elles donc pas d’impact sur un parc nucléaire installé majoritairement le long des littoraux et des cours d’eau ?

Relégation au royaume des Amish

De la même manière, et alors que le flygskam, littéralement la « honte de voler » en suédois, un sentiment de culpabilité développé dans le sillage de Greta Thunberg, devient le nouveau mantra des activistes, comment expliquer à nos contemporains, et à ceux qui les dirigent, que l’écosystème numérique jusque-là paré de toutes les vertus (économique, sociale et écologique) produit deux fois plus d’émissions de gaz à effet de serre ?

Pour l’avenir, les perspectives sont encore plus sombres, comme l’explique un rapport récent estimant que la consommation d’énergie par le numérique connaît une hausse annuelle de 9 % par an !

Et si l’on y ajoute le nouveau front pionnier numérique des métavers, cette réalité virtuelle promise à des milliards d’êtres humains, les émissions totales de carbone atteindraient près de 10 % d’ici une vingtaine d’années, c’est-à-dire autant que la sidérurgie, actuellement premier émetteur industriel.

Dans ce cas précis, porter le message de la catastrophe numérique en devenir reviendrait probablement, pour le « lanceur d’alerte », académique et non académique, à être voué aux gémonies et donc irrémédiablement classé parmi les « Amish »…

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