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Écoles fermées aux élèves : les leçons du virus (et quelques pistes pour les parents)

Lycée Jean de La Fontaine, à Crépy-en-Valois (Oise), le 2 mars 2020. François Nascimbeni / AFP

La fermeture des établissements scolaires et universitaires pour une période indéterminée s’impose en raison d’impératifs de santé publique. Le Ministère de l’Éducation nationale dit avoir anticipé la situation, mais les problèmes d’organisation sont loin d’être tous résolus. Les enseignants du second degré sont convoqués dans leurs établissements, et il leur reviendra de s’organiser au mieux avec les outils numériques disponibles, avant, sans doute, de rentrer assurer, depuis leur domicile, des enseignements à distance et le suivi de leurs élèves.

Les choses seront plus compliquées pour l’enseignement primaire et, en ce qui concerne l’école maternelle, on voit mal comment les enseignants pourraient assurer « la continuité pédagogique » que l’on nous promet à l’aide du numérique…

Rappelons d’ailleurs, à ce sujet, que les enseignants font partie des très rares professions à qui l’employeur ne fournit pas les outils de travail indispensables à l’exercice de leur métier. Chacune et chacun doit, s’il veut effectuer correctement les tâches qui lui sont imposées, se procurer personnellement un ordinateur, une imprimante et un scanner…


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C’est un peu comme si les employés d’un chantier devaient acheter leurs pelles et leurs pioches ! Au moment où l’on évoque la nécessaire revalorisation du corps enseignant, voilà un point qui n’est pas nécessairement de détail.

Mais, au-delà de ces questions techniques, la fermeture des établissements scolaires soulève aussi de nombreuses questions d’ordre pédagogique qui peuvent, d’ailleurs, nous permettre de réfléchir au-delà de la situation d’urgence, à une réflexion plus large sur les conditions de l’éducation…

Interview de Jean‑Michel Blanquer sur France Inter, le 13 mars 2020.

Apprendre ensemble

Rappelons d’abord un des principes fondateurs de notre « école républicaine ». L’école n’est pas simplement un lieu destiné à permettre à chaque enfant d’effectuer individuellement des apprentissages efficaces, elle est aussi un « espace-temps » où des enfants différents se retrouvent pour « apprendre ensemble ».

Ils s’y retrouvent pour entendre la même parole tutélaire d’un maître qui les appelle à s’instituer en collectif, pour être interpellés par les mêmes questions et se découvrir capables d’accéder à des savoirs qui les libèrent et les unissent à la fois, mais aussi pour activer entre eux les solidarités qui leur permettront de s’exhausser au-dessus d’eux-mêmes, de devenir plus outillés intellectuellement, plus lucides et plus autonomes.

S’il est donc indispensable de faire connaître et d’utiliser tous les outils possibles pour permettre aux élèves de poursuivre leur scolarité à distance (le dispositif du CNED « Ma classe à la maison », les « Espaces numériques de travail » qui existent dans les collèges et lycées, les plates-formes comme « Pronote », les sites des bibliothèques… avant que les GAFAM ne s’emparent du marché !), il serait tout à fait illusoire de croire qu’il est possible de « remplacer » complètement l’école par un ensemble de dispositifs d’apprentissage strictement individuels, aussi nombreux et sophistiqués soient-ils.

C’est pourquoi il nous faut aujourd’hui mettre en place, chaque fois que cela est possible, des prises en charge collectives à distance par des enseignants qui réinstituent, à travers des visioconférences par exemple, l’espace symbolique de la classe qui reste un cadre fondateur dans lequel le travail de chacune et chacun peut s’engager et prendre tout son sens.

C’est pourquoi, aussi, il est possible et utile de permettre à des enfants de communiquer entre eux par téléphone ou Internet : ils peuvent ainsi faire le point sur leur manière d’organiser leur travail personnel, identifier les problèmes rencontrés et s’orienter réciproquement vers tel ou telle lecture, tel ou tel exercice. Et il ne faut pas hésiter, dans la même perspective, à organiser des communications à distance entre un élève en difficulté et un élève plus âgé : le premier n’en maîtrisera que mieux ce qu’il expliquera et le second accédera à de nouvelles connaissances avec un éclairage différent de celui du livre ou d’Internet.

Comment la plate-forme « Ma classe à la maison » fonctionne (Le Huffington Post).

Le temps d’écrire

Mais l’école est aussi, consubstantiellement, la construction de l’entrée dans l’écrit. Par l’apprentissage, dès l’école primaire, de la lecture et l’écriture, mais aussi par l’accès progressif à des lectures et des écrits de plus en plus longs et complexes.

Lire et écrire, c’est, en effet, accéder à une compréhension approfondie du monde et à une expression de plus en plus rigoureuse de sa propre pensée. Lire et écrire, c’est s’engager dans des chemins inexplorés, découvrir des perspectives nouvelles et communiquer avec autrui en intégrant toujours mieux les exigences de précision, de justesse et de vérité qui permettent d’accéder à une communication sereine et féconde.


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Le rôle de l’école, c’est bien de faire découvrir à nos enfants que la lecture et l’écriture, au niveau de complexité correspondant à leur âge, ne sont pas simplement des « épreuves » sur un « parcours du combattant » scolaire, mais l’occasion d’accéder à des satisfactions nouvelles insoupçonnées… Or, paradoxalement, le rythme de vie habituel de nos élèves et la fragmentation traditionnellement des exercices scolaires, ne permettent pas toujours d’entrer sereinement dans l’écrit.

Pourquoi ne pas profiter, alors, des journées de décélération qui s’annoncent pour apprivoiser l’écrit ? Pourquoi ne pas engager nos enfants dans de nouvelles lectures, quitte à lire avec eux ou en parallèle les mêmes textes pour pouvoir échanger ensuite, tranquillement, nos impressions, notre compréhension, nos objections ? Pourquoi ne pas en profiter pour faire en sorte que nos enfants s’écrivent entre eux, mais aussi pour leur écrire et pour qu’ils nous écrivent ? Au-delà des textos et des messages rapides échangés sur les réseaux sociaux, ne pourrait-on pas (re)commencer à s’écrire de vraies et longues lettres ?


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J’ai souvent, pour ma part, rétorqué à des parents qui se plaignaient que leurs enfants ne les écoutaient pas : « Ils ne vous écoutent pas… Écrivez-leur ! Et ne désespérez pas qu’ils vous répondent ! ». Et puis, voilà, que nos enfants auront enfin du temps pour écrire des poèmes et des lettres d’amour, reprendre une rédaction ou une dissertation bâclées, rédiger et partager des critiques de films ou de livres, élaborer des articles pour le journal de la classe qui peut, bien sûr, être publié sur la « toile » malgré le confinement. Et, pourquoi pas, un concours de nouvelles ou de correspondance à l’échelle d’un quartier ou d’un établissement ?

Combattons l’épidémie du virus qui nous isole par la multiplication de textes de toutes sortes, qui nous entraînent à l’écriture exigeante, nous relient malgré tous les confinements et viendront réjouir nos journées !

Les jeunes aiment écrire ! C’est l’expérience que montre le laboratoire des histoires.

Gérer les écrans

Si tout cela ne suffit pas à remplir les journées, il y a – on hésite à le rappeler, tant cela relève de l’évidence – une multitude d’activités qui permettent de réinvestir efficacement, en particulier avec les plus petits, les acquisitions faites à l’école : la cuisine, le bricolage ou les jeux de société, représentent des occasions extraordinaires pour « faire ensemble » : se confronter à des problèmes, chercher comment les résoudre, s’interroger sur les connaissances à mobiliser…

Quoi de plus utile pour devenir plus curieux et autonome à la fois, et profiter d’autant mieux des cours et leçons quand le temps de l’école reviendra ?

Mais, pour cela, il faut résister, au moins partiellement, à la fabuleuse attraction des écrans : résister et, peut-être même, changer le rapport à l’écran de nos enfants. Ainsi, les adultes pourront-ils, pour une fois, s’essayer à jouer aux jeux électroniques avec leurs enfants, ne serait-ce que pour pouvoir échanger avec eux, ensuite, sur leur contenu : ne pas laisser nos enfants seuls face au déferlement de violence de beaucoup de ces jeux est, en effet, indispensable pour qu’ils puissent prendre de la distance avec eux…


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Quant à la télévision, qui risque de voir ses audiences augmenter considérablement pendant cette période pour la plus grande joie des annonceurs publicitaires, il faudra – occasion inespérée – apprendre à la regarder intelligemment. Pour cela, un mot d’ordre simple, puisqu’un adulte sera présent aux côtés de l’enfant : « Pour chaque émission, choisir avant, regarder avec, parler après ».

Casser le flux ininterrompu, en finir avec le zapping, prendre le temps d’une vision suivie, attentive et critique de programmes sélectionnés : le plus efficace contrepoison contre l’assujettissement du « temps de cerveau disponible », une préparation essentielle à l’exercice de l’attention si décisive dans toutes les formes de réussite scolaires et professionnelles.

Inégalités sociales

On pourrait même espérer – rêvons un peu ! – que le service public de l’audiovisuel se mobilise pour venir, en ces jours difficiles, en appui au service public de l’éducation nationale : il y a d’immenses richesses dans les archives de l’INA qui pourraient, sans difficultés majeures et très rapidement, être utilisées et présentées dans une perspective pédagogique.

Il reste que la réussite de tout cela est subordonnée à la possibilité qu’auront les parents d’accompagner leurs enfants pendant ces journées. Or, sur ce point, l’inégalité est de mise… et c’est pour cela, précisément, qu’on a inventé l’école !

Interview de Bernard Lahire sur les inégalités à l’école (7 jours sur la planète).

Peut-être faut-il profiter de cette crise pour le redire haut et fort : nos enfants vont en classe pour bénéficier d’un enseignement qui permet à chacune et chacun d’accéder aux œuvres les plus exigeantes de la culture, quelles que soient leurs origines, les ressources matérielles et intellectuelles de leur famille, les accidents de la vie auxquels ils ont eu à faire face.

C’est affaire de professionnels bien formés, affaire d’une pédagogie nécessairement différenciée associant la construction d’un cadre commun et des accompagnements spécifiques, affaire de volonté de l’État, aussi, pour donner plus et mieux à ceux qui ont moins. Enjeu scolaire, mais, plus largement, enjeu politique : le combat contre les inégalités scolaires est inséparable du combat contre les inégalités sociales : le coronavirus nous le rappelle. Espérons que sa leçon ne soit pas trop vite oubliée.

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