Égalité femmes-hommes : le « soft power » des footballeuses américaines

Alex Morgan : championne du monde 2015 et très engagée pour l'égalité homme-femme dans le « soccer » américain. Kevin C. Cox / Getty Images North America / AFP

Pour un sportif ou une sportive, faire la couverture du Time magazine marque la reconnaissance de son influence bien au-delà du terrain de jeu. C’est le cas d’Alex Morgan – footballeuse américaine actuellement à Orlando et militante – qui est apparue, début juin, sous le titre à double sens de « The equalizer » (« égalisatrice » en français), un ballon de football dans la main.

« Égalisatrice », la joueuse en est pleinement une, compte tenu de son engagement non seulement contre ses adversaires pendant les matchs mais aussi contre la fédération de soccer des États-Unis qui, malgré les résultats exceptionnels de l’équipe nationale féminine comparés à ceux des hommes, s’obstine à les payer beaucoup moins.

Le paradoxe de l’équipe féminine : un grand succès sous-payé

À titre d’exemple, les femmes, déjà victorieuses en 1991 et en 1999, sont championnes du monde en titre, alors que l’équipe masculine ne s’est pas qualifiée pour le dernier mondial en Russie et n’a pas dépassé les huitièmes de finale en 2014.

En 2015, la finale victorieuse des États-Unis contre le Japon a battu les records d’audience pour un match de soccer. Cette équipe, c’est à l’international l’image du sport féminin américain qui gagne. Car les footballeuses sont aussi quadruples championnes olympiques et le soccer féminin rassemble 1,7 million de licenciées aux États-Unis, soit le tiers des joueuses enregistrées auprès de la FIFA.

Des milliers de fans acclament l’équipe féminine de football des États-Unis, gagnante de la Coupe du monde au cours d’un défilé, le 10 juillet 2015, à New York. Spencer Platt/AFP

Néanmoins, les inégalités persistent avec les hommes. Si leurs conditions logistiques et d’entraînement se sont améliorées depuis les années 1990 – finies les pelouses synthétiques, par exemple, qui leur étaient imposées contrairement aux hommes –, sur le plan financier peu de choses ont bougé.

Le modèle économique national est différent chez les footballeuses et chez les footballeurs qui ne sont pas affiliés aux mêmes ligues. Mais même en championnats internationaux et pour les matchs de qualifications, les joueuses reçoivent trois fois moins d’argent que les joueurs de la part de la fédération américaine. Quant aux bonus versés par la FIFA à cette dernière, ils étaient de 9 millions pour les hommes lors de la Coupe du monde 2014, et de 2 millions pour les femmes après leur victoire en Coupe du monde 2015 – ce qui s’est répercuté dans le versement de primes différenciées.

Jill Ellis, coach de l’équipe féminine des États-Unis, a remporté le titre mondial en 2015. Jamie Smed/Flickr, CC BY-NC-ND

Même les femmes coaches qui gagnent sont moins bien payées que les hommes coachs qui perdent. En 2017, Jill Ellis, l’entraîneuse victorieuse lors du Mondial 2015, a touché 318 000 dollars, alors que Jürgen Klinsmann, entraîneur des hommes remercié en 2016, touchait encore plus de trois millions de dollars. Bruce Arena, qui l’a remplacé et n’a pas réussi à conduire son équipe au Mondial de 2018 en Russie, a de son côté empoché 1,27 million. L’entraîneur des moins de 20 ans masculins gagne, lui aussi, plus que Jill Ellis. Une situation pour le moins humiliante.

En 2016, plusieurs joueuses nationales ont attaqué leur fédération devant l’Equal Employment Opportunity Commission pour discrimination. L’année suivante, un nouvel accord avec la fédération a donné aux joueuses la possibilité de contrôler une partie de leurs droits marketing et des licences commerciales pour des vêtements et accessoires… Aujourd’hui, une nouvelle plainte est en cours.

Les arguments d’une moindre rentabilité des joueuses volent en éclats

Les chiffres du budget 2015 de la fédération américaine de soccer montrent une augmentation de ses revenus de 23 millions qui peut être attribuée à l’équipe féminine suite à son succès en Coupe du monde – une somme bien supérieure à celle récoltée grâce à l’équipe masculine. Il n’empêche : la fédération continue de se défendre avec le raisonnement classique selon lequel le football des femmes génère moins de recettes et qu’il est moins rentable que celui des hommes.

Cet argument – la dernière justification du monde du sport pour continuer de discriminer les femmes – est en train de voler en éclats, en particulier dans le football. D’une part, il est de plus en plus contesté, et pas seulement par des actrices et acteurs du sport, ce qui fragilise chaque jour davantage ce huis clos délétère du sport. La sénatrice démocrate Kirsten Gillibrand, candidate à l’investiture de son parti pour la présidentielle de 2020, a ainsi fait un tweet récent en ce sens.

D’autre part, les arguments tombent les uns après les autres. Récemment, la FIFA a admis ne pas être en mesure de dire combien les compétitions féminines rapportent :

« Depuis que les droits des compétitions FIFA sont vendus à des partenaires commerciaux à travers des packages, les revenus spécifiques pour le Mondial féminin ne peuvent pas être distincts de l’ensemble des revenus tirés des compétitions »

Est-ce au contraire pour protéger les femmes ? Le flou jette le doute.

Par ailleurs, historiquement, le football masculin a fait l’objet d’investissements bien plus importants que le football féminin, ce qui mine un peu plus la question de la rentabilité.

Stefan Szymanski, professeur d’économie à l’université du Michigan, cité par Le Monde, affirme ainsi :

« Si on pense en termes économiques, de business, on pourrait dire que le football masculin a exclu le football féminin du marché de façon illégale, et que les hommes doivent donc payer une compensation aux femmes pour le préjudice économique. »

Et il ajoute :

« Et si on avait des milliards d’euros aujourd’hui dans le football féminin, on pourrait créer un produit commercial viable. »

L’absence de promotion du soccer dans la société américaine, hors du cadre de l’enseignement supérieur, par la fédération, indique que cette habitude perdure.

Mais ce qui semblait du bon sens hier apparaît désormais de plus en plus aberrant, et injustifiable.

Le modèle des droits de retransmission est également sans doute à revoir. En France, étant donné l’audience télévisuelle de la Coupe du monde 2019, sous-estimée par les chaînes, le prix du spot de publicité vient d’augmenter pour les annonceurs. A contrario, la retransmission des matchs masculins de championnat national et européen n’est pas une bonne affaire pour les chaînes, avec leur accroissement exponentiel ces dernières années.

De nouvelles niches économiques

Les marques ont compris l’enjeu, à l’instar de Nike, déjà très engagé avec des égéries comme Serena Williams, qui a dévoilé un long clip publicitaire pour la Coupe du monde 2019 intitulé « Dream with us » et donnant une place de choix à Alex Morgan et à l’équipe nationale américaine.

« Dream with us », spot de Nike pour encourager les filles à poursuivre leurs rêves sportifs.

Récemment, soucieuses de profiter elles aussi de la valeur créée par leurs équipementiers, Nike compris, quatre de ces footballeuses – Megan Rapinoe, Tobin Heath, Christen Press et Meghan Klingenberg – ont annoncé créer une marque gender-neutral, Re-Inc : des vêtements et accessoires destinés aussi bien aux hommes qu’aux femmes, et dont les conditions de fabrication et de vente se veulent respectueuses de la diversité et de l’inclusion des personnels.

Elles souhaitent signifier, par le choix des produits proposés, que les identités figées de genre sont dépassées – ce qu’une partie des adolescents et jeunes adultes d’aujourd’hui ont bien compris et revendiquent lorsqu’ils se disent gender-fluid. Ce business est comme une réponse à la fédération américaine de soccer qui considère les performances, les capacités physiques et techniques des joueuses comme inférieures à celles des joueurs et qui, au final, justifie les discriminations par une différence naturelle, binaire, des sexes.

Le combat pour l’égalité, métaphore du combat sportif

Alex Morgan est une influenceuse avec ses 13 millions d’abonnés cumulés sur Facebook, Instagram et Twitter. Elle a également écrit une série de livres ciblant les jeunes filles et promouvant l’empowerment féminin, The Kicks, qui a été adaptée en série sur Amazon TV.

En contestant les discriminations dont elles font l’objet, les footballeuses américaines ont aussi pour but d’inspirer d’autres joueuses dans d’autres sports. Meghan Duggan, une membre de l’équipe de hockey championne olympique 2018, qui avait menacé de boycotter les championnats du monde 2017 si leur prime n’augmentait pas (ce que les joueuses ont obtenu), affirme ainsi :

« L’équipe de football féminine, selon moi et selon beaucoup de mes co-équipières, montre encore la voie pour faire progresser le sport féminin. »

Et si l’on reste dans le football, les équipes nationales danoise, écossaise et norvégienne ont, elles aussi, fait jouer la menace du boycott pour obtenir davantage de droits. Alex Morgan ne cache pas vouloir être un exemple pour les jeunes générations, dans le sport et en dehors.

Alex Morgan, une influenceuse avec plus de 13 millions de followers. Cindy Ord/AFP

La victoire des États-Unis contre la Thaïlande par 13 buts à zéro, le 11 juin, a rappelé certaines injustices jusque sur les bancs du Congrès : le leader de la minorité démocrate au Sénat, Chuck Schumer, a appelé au vote d’une loi destinée à mettre un terme à toutes les discriminations de genre dans le pays.

On rappellera ici que la bataille est rude, aujourd’hui, dans le pays pour la rédaction d’un nouvel amendement à la Constitution, l'Equal Rights Amendment, établissant l’égalité entre les femmes et les hommes.

L’équipe féminine américaine de soccer est blanche. On peut faire l’hypothèse que c’est en grande partie lié au fait que le soccer de haut niveau a beaucoup recruté dans les universités. Le « Title IX » de 1972, l’amendement au célèbre Civil Right Act de 1964, a permis l’organisation de compétitions sportives féminines dans les universités américaines, où les étudiants et étudiantes blanches sont très majoritaires (avec les Asio-Américain·e·s). Les Africaines-Américaines et Hispaniques sont donc moins représentées dans le soccer féminin de compétition que dans d’autres disciplines sportives aux États-Unis.

Mais en affirmant ne pas avoir l’intention de se rendre à la Maison Blanche si le président Trump l’invite en cas de victoire le 7 juillet prochain à Lyon, Alex Morgan nous dit que tous les combats pour l’émancipation se rejoignent et qu’elle peut, elle aussi, les incarner.


Marie-Cécile Naves vient de publier un ouvrage bilingue français-anglais, « Sport as a means of empowering women and girls all over the world » (Sport et citoyenneté).