Elections européennes : six pays vus par six experts

A Münster, l'Union chrétienne-sociale (CSU), l'Union chrétienne-démocrate (CDU) et le Parti populaire européen (PPE) lancent la campagne électorale européenne le 27 avril 2019. Au centre, Annegret Kramp-Karrenbauer (CDU). Deuxième à partir de la gauche, Markus Soeder (CSU). A eux deux, Manfred Weber (PPE). Tobias Schwarz/AFP

Dimanche 26 mai, les Français voteront pour désigner leurs représentants aux élections parlementaires européennes. The Conversation France a demandé leur point de vue à des spécialistes originaires de six pays européens : la République tchèque, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et la Suède, ainsi que la Norvège, où vivent de nombreux citoyens de l’UE et qui fait partie de l’Espace économique européen. Ils se sont penchés sur la façon dont l’UE était perçue par les citoyens et résidents de leur pays, leurs préoccupations et les perspectives du scrutin.


La République tchèque : eurosceptique, mais pas pressée de s’en aller

Vít Hloušek, Université Masaryk, Brno.

Très eurosceptique lors de son adhésion, en 2004, la République tchèque reste encore aujourd’hui critique vis-à-vis de l’Union européenne. D’après un sondage datant d’avril dernier, organisé par le Centre de recherche sur l’opinion publique tchèque, seulement 36 % des personnes interrogées se déclaraient satisfaites d’appartenir à l’UE, 32 % ont « plutôt confiance » dans l’UE et 38 % des électeurs font confiance au Parlement européen. Néanmoins, malgré ces doutes, 62 % des sondés estiment que leur pays doit rester dans l’UE.

Depuis longtemps, les partis eurosceptiques dominent le débat. À la Chambre basse du Parlement, le parti d’extrême droite Liberté et Démocratie directe occupe 11 % des sièges, les partis eurosceptiques modérés (parti démocratique civique, communistes, ANO) en contrôlent 59 % – ce qui laisse aux pro-UE seulement 30 %.

Autre spécificité, le taux d’abstention aux européennes est en général extrêmement élevé : en 2014, seulement 18,2 % des inscrits se sont rendus aux urnes.

Des manifestations le 13 mai 2019, à Prague, contre le premier ministre du pays, accusé de fraude aux subventions de l’UE. Michal Cizek/AFP

La campagne n’a commencé véritablement que trois semaines avant le 26 mai, date des élections. La principale thématique à l’ordre du jour est la réforme souhaitée de l’UE, en général présentée de façon très floue. Les programmes se sont rapprochés des sujets européens depuis 2004, mais les partis méconnaissent les enjeux réels du Parlement européen ou les ignorent.

Les débats se concentrent d’abord sur les problématiques nationales, ensuite sur celles de l’UE. En matière d’immigration et de terrorisme, les eurosceptiques vont sûrement jouer sur les inquiétudes des électeurs. Jusqu’à présent, seuls les partis déjà installés à la Chambre des députés semblaient avoir des chances de remporter des sièges « là-bas », dans ce lieu lointain qu’est Bruxelles.


L’Allemagne : cœur europhile de l’Europe qui bat plus lentement

Kai Arzheimer, Université Johannes Gutenberg, Mayence.

En 2019, l’Allemagne reste l’un des phares des europhiles dans l’UE. Seule l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti d’extrême droite radicale, peut être considéré comme eurosceptique. Et encore : son programme mentionne une série de tests que l’UE devrait rejeter avant que l’AfD ne puisse avancer sur la voie d’un « Dexit » (une sortie de l’Allemagne de l’UE). Les dirigeants du parti ont même changé d’avis sur l’appartenance de l’Allemagne dans l’Union, passant d’une opinion « négative » à « neutre » sur l’application semi-officielle des consignes de vote du gouvernement allemand – le Wahl-o-mat.de – quelques jours après sa mise en ligne.

À l’autre extrémité du spectre politique, les Verts mènent, tambour battant, une campagne au soutien de l’UE dont les fers de lance sont deux éminents membres du Parlement : Ska Keller et Sven Giegold. Les campagnes des autres partis sont plus discrètes et reflètent leur idéologie générale. Chacun s’accorde à dire que l’UE est une bonne chose. Les partis martèlent leurs messages clés habituels, plaidant pour une meilleure redistribution des ressources, davantage de libéralisme ou, simplement, la même chose en mieux… Sans plus de précisions.

Pour encourager les électeurs à se rendre aux urnes, 10 des 16 Länder – les États fédérés allemands – organisent des élections locales le même jour que les européennes. À en juger par les affiches, les premières pourraient bien éclipser les secondes.

Une affiche récente de l’AfD : « Ça va encore Bruxelles ? Sauvons le diesel ! » John Macdougall/AFP

Si l’on fait confiance aux sondages, les résultats des élections européennes devraient refléter ceux des récents scrutins régionaux et le climat politique actuel : l’alliance CDU-CSU (droite démocrate-chrétienne) récolterait 30 % des voix, les Verts et le SPD (parti social-démocrate) devraient en obtenir de 15 à 20 % chacun, le FDP (parti libéral-démocrate) et Die Linke (parti d’extrême gauche), 7 % chacun.

Le soutien à l’AfD reste stable, entre 10 et 14 %, depuis des mois. Dans le cas de l’Allemagne, les rumeurs d’une rébellion de grande ampleur contre l’UE menée par l’extrême droite ne semblent donc que des exagérations.


L’Italie : État fondateur aujourd’hui fragmenté

Gioacchino Garofoli, Université de l’Insubrie, Varèse.

En 1957, l’Italie fut l’un des six membres fondateurs de la Communauté économique européenne (CEE), future UE. A l’époque, le pays méditerranéen était plus europhile que d’autres : en 1998, 73 % d’Italiens avaient encore une opinion favorable de l’UE. Toutefois, la crise économique de 2007-2008 a transformé la plupart des citoyens transalpins en eurosceptiques : en 2018, seuls 36 % des Italiens se déclaraient favorables à l’UE.

Les préoccupations majeures des Italiens aujourd’hui sont l’immigration (66 %), le chômage des jeunes (60 %) et la situation économique du pays (57 %).

En novembre 2018, Matteo Salvini (à gauche), vice-président du conseil et ministre de l’intérieur italien, et Nicola Zingaretti (à droite), chef du Parti démocrate (centre-gauche), supervisent la démolition de villas construites illégalement par la Mafia. Filippo Monteforte/AFP

En février dernier, les deux principaux partis ou mouvements anti-européens, la Ligue (Lega) et le Mouvement 5 étoiles (M5S), ont gagné les élections législatives. Ces deux partis sont davantage souverainistes qu’europhobes. Quitter la zone euro ou l’Union ne fait pas ou plus partie de leurs programmes. Le soutien au M5S s’est, par ailleurs, reduit, déstabilisant le gouvernement. Sur l’autre bord, Nicola Zingaretti, nouveau chef élu du Parti démocrate (centre-gauche), est plus europhile mais peine à rassembler à grande échelle.

En dehors des partis politiques, des mouvements sociaux et culturels cherchent à mobiliser les citoyens et à développer le concept d’une Europe sociale, plus fédérale et unie, qui réduirait les inégalités et garantirait les droits fondamentaux de chacun. Ces mobilisations à travers les réseaux – au niveau des villes, mais aussi des régions et à l’échelle européenne, devraient théoriquement combler le « déficit démocratique » perçu face à l’UE.


Les Pays-Bas : l’irruption du populisme dans la majorité libérale

Jacques Paulus Koenis, Université de Maastricht.

Les Pays-Bas subissent toujours les répercussions de l’ascension fulgurante de Thierry Baudet et de son Forum pour la démocratie (FvD), le dernier-né de la famille des partis populistes néerlandais. Le Forum a obtenu le plus grand nombre de voix aux élections provinciales du mois de mars, coiffant au poteau le Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD) du premier ministre Mark Rutte.

Le FvD fait même de l’ombre au Parti pour la liberté (PVV), mouvement d’extrême droite de Geert Wilders, et obtiendra probablement un grand nombre des voix lors de ces élections européennes.

En dépit de l’issue du scrutin de mars, l’opinion publique est plus favorable à l’UE qu’il y a cinq ans, semblant vouloir s’en remettre davantage à Bruxelles pour trouver des solutions à des problématiques comme les flux migratoires internationaux, le changement climatique et le sentiment d’insécurité.

Il est frappant de constater que l’appel au « Nexit » (une sortie des Pays-Bas de l’UE) se fait entendre bien moins souvent aujourd’hui que lors des précédentes élections européennes. Même Thierry Baudet, populiste, n’en fait pas une priorité. Ce sont ses prises de position climato-sceptiques qui attirent davantage l’attention.

Des partis centristes comme le VVD et le CDA (Démocrates chrétiens) se montrent plus europhiles. Dans ses discours à l’étranger, le premier ministre Mark Rutte clame sa fierté d’être européen. Devant le Parlement néerlandais, en revanche, il affirme que les élections européennes n’ont que « peu d’intérêt », pour ne pas céder trop de terrain aux populistes.

Le VVD de M. Rutte devrait remporter la majorité des voix, suivi par le FvD de Thierry Baudet et par GroenLinks, le parti écologiste de Bas Eickhout qui est, avec l’Allemande Ska Keller, l’une des Spitzenkandidaten (tête de liste) des Verts européens.

Frans Timmermans, le candidat des sociaux-démocrates, n’obtiendra dans son pays que peu de suffrages, car le Parti travailliste est très affaibli. En revanche, il peut espérer récolter des voix en toute l’Europe, car il est le Spitzenkandidat du Parti socialiste européen (PES).


Suède : Les jeunes pour l’environnement

Anamaria Dutceac Segesten, Université de Lund.

La protection de l’environnement et la lutte contre le changement climatique sont au centre des préoccupations des électeurs suédois, selon les derniers sondages d’opinion. Le sujet a été mis sur le devant de la scène par Greta Thunberg, une adolescente désormais connue dans le monde entier, mais aussi du fait des nombreux incendies de forêt qui ont dévasté le pays l’an dernier.

Le 16 avril, Greta Thunberg, qui appelle à lutter contre le changement climatique, a prononcé un discours devant le Parlement européen, à Strasbourg. Frederick Florin/AFP

L’intérêt pour l’environnement n’est pas récent en Suède. Lors des précédentes élections européennes, cette problématique figurait déjà parmi les cinq préoccupations principales des citoyens. En seconde et troisième positions, ces derniers souhaiteraient voir l’UE s’attaquer au problème des réfugiés et à la lutte contre le terrorisme et la criminalité.

Toujours d’après les derniers sondages, un tiers des électeurs suédois n’a pas encore choisi son camp. La participation devrait être plus importante (autour de 58 %) cette année qu’en 2014 (51 %), en partie à cause des inquiétudes relatives au climat. Un problème essentiel pour les plus jeunes, qui seront sûrement nombreux à voter. Selon un sondage de l’institut Novus, 66 % des 18-29 ans font confiance à l’UE, plus que l’ensemble de la population : 59 % d’après l’Eurobaromètre).

Bien que les Verts soient les hérauts de la protection de l’environnement, leur parti semble en perte de vitesse, avec seulement 11 % d’intentions de vote (une baisse de 4 % par rapport au 2014). Toutefois, le prix de la « plus grosse perte d’électeurs » revient aux libéraux : ils glissent sous la barre des 4 %, avec seulement 3,6 % d’intentions de vote. Pour la première fois depuis 1999, ce parti europhile risque de n’obtenir aucun siège au Parlement européen.

À l’autre extrémité du spectre politique, les Démocrates de Suède, parti anti-immigration et eurosceptique, tablent sur 16,9 % d’intentions de vote, 7 % de plus qu’en 2014, où ils avaient obtenu deux sièges au Parlement européen.


La Norvège : spectateurs « impactés » du scrutin

John Erik Fossum, Université d’Oslo.

La Norvège n’est pas membre de l’Union européenne et n’élit donc pas de représentants au parlement. Néanmoins, deux facteurs font de ces élections un événement important pour le pays. Tout d’abord, plus de 7 % de ses résidents sont citoyens de l’UE et ont donc le droit de participer au scrutin. Deuxièmement, la Norvège fait partie de l’Espace économique européen : elle est donc concernée par 75 % des directives de l’UE.

Les principaux médias du pays font fréquemment référence à certains des acteurs de premier plan de la scène politique européenne, dont Emmanuel Macron, Angela Merkel et Annegret Kramp-Karrenbauer ou encore Viktor Orban. En revanche, en dehors de l’Allemand Manfred Weber, président du Parti populaire européen, quasiment aucun député européen ne bénéficie de la moindre attention en Norvège.

Finalement, le manque de représentation directe au Parlement influence l’engagement et la nature des débats autour des élections. Les partis politiques norvégiens ne bataillent pas dans un contexte électoral. Ce qui se reflète dans la couverture irrégulière des médias norvégiens, déconnectés par rapport au cycle des élections du Parlement.

L’absence de sondages d’opinion amplifie ce sentiment. Les Norvégiens ont le sentiment d’être tenus à l’écart de la campagne. Ils ne s’estiment donc pas en mesure d’envoyer des représentants à Bruxelles, et sont donc réduits au rôle de spectateurs des événements à venir, qui vont pourtant avoir un impact sur leur pays non négligeable.


Les élections au Parlement européen se tiendront du 23 au 26 mai. Plus d’information est disponible sur le site europeelects.eu/ep2019.

Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast ForWord, Daniel Peyronel et Thomas Hofnung.

This article was originally published in English