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En temps de Covid-19, nos corps réorganisent les espaces

Deux femmes se saluant en respectant les gestes barrières, Marseilles 2020 Clément Mahoudeau/Afp

La rentrée scolaire et universitaire l’a bien montré : on ne peut pas pousser les murs. Alors, pour répondre aux exigences des nouvelles conditions sanitaires, la réorganisation des espaces est clef. Éviter que les flux se croisent, tenir les personnes à raisonnable distance, ne pas se toucher…

Les corps sont à ce titre autant un risque potentiel, qu’un outil pour le gérer. À travers les « gestes-barrières », les gestes sont moteurs de cette nouvelle organisation spatiale.

On la retrouve dans nos expériences quotidiennes, au travail, dans la rue, les magasins, et même chez soi. Les corps, qu’on oublie (trop) souvent dans une économie numérisée, reprennent ici toute leur importance. Les théories des organisations ont pensé leur rôle, en particulier dans les espaces de travail et les espaces publics. Comment (re)penser les « gestes-barrières » comme outil d’organisation de l’espace ?

Les « gestes-barrières » comme nouvel habitus

Contre le coronavirus, l’immunité collective (60 % de la population ayant contracté le virus) est loin d’être atteinte. Un vaccin ne saurait être développé avant plusieurs mois. En attendant, restent les mesures de distanciation sociale incarnées par ces fameux gestes-barrières. Ces gestes, que nous connaissons tous, sont aujourd’hui le principal frein à la propagation de la maladie.

Gestes barrières : des gestes simple pour éviter la transmission du Covid-19.

Au nombre de 5, ils ont été instaurés par le gouvernement dès la fin du mois de février : se laver très régulièrement les mains, tousser ou éternuer dans son coude, utiliser un mouchoir à usage unique, saluer sans se serrer la main, éviter les embrassades. Aujourd’hui, ils sont installés dans nos habitudes, et le port du masque obligatoire ne vient que les renforcer.

Ces gestes-barrières sont utilisés partout, à domicile et au travail, en espace clos mais aussi en espace ouvert. C’est ce qu’on peut appeler un nouvel [habitus]au sens du sociologue Marcel Mauss :

j’entends par ce mot les façons dont les hommes, société par société, d’une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps

Le corps est pour lui une « technique » acquise, et non pas innée, comme on pourrait le penser de prime abord. La déclinaison que fait Bourdieu de l’habitus, en développant sa capacité de domination (le sociologue parlant de « capital social »), correspond bien à la situation que nous vivons. En effet,

n’en déplaise à ceux qui pensent que la Covid met tout le monde à égalité, la réalité est plus nuancé : l’adoption des gestes-barrières au travail par exemple, se fait plus ou moins difficilement selon sa profession, la surface de son bureau… Et si on est seul dedans ou pas !

Ces gestes-barrières forment une nouvelle manière de « se servir » de notre corps pour paraphraser Marcel Mauss. On peut donc considérer les gestes-barrières comme de nouveaux habitus, constituant une forme d’organisation contre le virus.

Manutentionnaire
Les positions du corps dépendent fortement du travail effectué. Pexels, CC BY

Ces gestes-barrières sont des habitus qui modèlent nos espaces privés et publics. En quelque sorte, les gestes façonnent les espaces au gré des situations, illustrant bien les théories voyant notre espace quotidien comme produit par nos pratiques.

Selon cette analyse, les gestes-barrières sont autant de techniques qui mettent en place des organisations spatiales variées, et qui évoluent en fonction des situations. En un mot, l’espace n’est pas figé, mais produit.

Gestes-barrières = gestes-frontières ?

Alors, pourquoi parler ici « gestes-frontières » ? Les gestes-barrières restent du ressort des individus, qu’on peut inciter (via le contrôle, la répression), à respecter ces nouvelles règles. C’est le cas pour le port du masque ou la distance physique par exemple. La responsabilité est celle des individus, comme le montre l’amende de 11 000 euros infligée aux citoyens britanniques qui ne respectent pas un auto-confinement en cas de contamination au coronavirus.

En conséquence, on peut observer une distanciation devenue quasi naturelle dans la manière dont nous parlons aux gens, à la manière dont nous percevons les corps des autres également : une toux ou un éternuement deviennent suspects. Cette perception de notre corps et ceux des autres varie bien évidemment en fonction de notre âge ou situation médicale.

Mais si on y regarde de plus près, les corps ont acquis une nouvelle dimension dans la gestion de cette épidémie : ils sont devenus, de manière évidente, et aux yeux de tous, un outil d’organisation de l’espace. Un outil d’organisation collective, pensé, anticipé comme moyen d’adapter les espaces à ces nouveaux besoins. La responsabilité dépasse ici les seuls individus. Les « gestes-frontières » sont à notre sens des instruments de l’organisation de nos espaces quotidiens (au travail, chez soi, dans les lieux publics).

Le cas des gares françaises

Une recherche doctorale a mis en avant la notion des gestes-frontières dans le contexte des gares en France.

Les gestes des employés en gare sont organisés par le management dans chaque situation que ce soit sur la plate-forme en gestion de flux, à l’entrée d’une boutique, d’un portique d’embarquement… Parfois ils émergent aussi dans les situations de travail. Ces gestes permettent par exemple de rendre visible un lieu ou un objet, de maintenir à distance un groupe de personnes, de faciliter le mouvement des passagers d’une zone à l’autre, de trier des clients à l’entrée d’une boutique…

Cette recherche souligne comment l’espace de la gare se réorganise autour de ces gestes clefs. Et au-delà, comment les gestes sont devenus le quotidien de pratiques de travail de plus en plus « en contact » avec les voyageurs, outils parfois devenant quasi mécaniques, et donc critiquables.

Dans le cas de la crise sanitaire que nous vivons, c’est également toute cette mécanique des gestes qui est mise en place, et ce, non pas seulement par les individus comme vous et moi, mais par les organisations elles-mêmes au travers de leurs employés, les outils, la signalétique…

Ces gestes-frontières sont mis en place par diverses parties prenantes comme l’État, les organisations privées, publiques, religieuses…

Gestes-frontières et nouvelles expériences de travail

Dès lors qu’il y a rassemblement, il y a désormais une organisation souvent millimétrée des corps, souvent par les corps eux-mêmes (distribution de gel hydroalcoolique par exemple, contrôle des masques, gestion de flux), aidés par des dispositifs matériels comme une signalisation renforcée dans les espaces de transit.

Il appartient alors de la responsabilité des employeurs de veiller à la bonne application de ces gestes-frontières. Le corps est plus que jamais contrôlé dans une situation de crise sanitaire. Nous savions déjà que les gestes étaient clefs dans l’organisation des espaces privés et publics. La situation que nous vivons nous montre plus que jamais comment cette tendance est appelée à se pérenniser… En conséquence, ne négligeons pas l’importance du corps dans les expériences de travail.

Un client portant un masque parle avec un membre du personnel d’un magasin de chaussures le 20 juillet 2020 à Paris. Alain Jocard/AFP

Certains de ces gestes restent à inventer, à dupliquer, ou à imaginer dans de nouvelles configurations spatiales. Il ne s’agit pas de supprimer les gestes-barrières, qui sont du ressort des individus. Mais de mettre en lumière qu’une organisation collective en temps de crise ne pourra se passer de gestes-frontières pour (re)modeler nos espaces de vie. Parler de « gestes-frontières », c’est aussi en interroger les acteurs et leurs responsabilités. Qui les met en place, et dans quelles conditions, à quel prix ? Qui les régule ? Les contrôle ? Une nouvelle organisation collective se met en place. L’analyser est aussi un premier pas pour savoir s’y tenir à juste distance…

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