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Éric Zemmour à travers ses discours : « le fils de personne » ?

Discours du candidat Zemmour à Villepinte le 5 décembre 2021. Julien de Rosa/AFP

Alors que le polémiste Éric Zemmour vient de se déclarer candidat, ses prises de position, le ton même de sa vidéo de candidature, conduisent à des analyses du champ politique intuitivement séduisantes : se place-t-il en héritier de Jean-Marie Le Pen ? Ce faisant, son objectif est-il de capter les voix de Marine Le Pen et du Rassemblement national en proposant un discours proche ?

Ou bien encore tente-t-il de réunir certains électeurs de François Fillon, qui ne se reconnaissent pas dans les cinq actuels candidats Les Républicains, dont le dernier débat de la primaire a eu lieu mardi 30 novembre ?

On retrouve ces hypothèses dans différents articles : à propos de François Fillon, on peut lire que « l’électorat filloniste glisse lentement vers Éric Zemmour », qui aurait été « abandonné par la droite traditionnelle, faute de représentation parmi les candidats au congrès LR ».

L’article précise en effet qu’il serait l’héritier autoproclamé du RPR, et qu’il joue de cette « filiation supposée ». Pour autant, l’électorat traditionnel de droite peut rester sceptique, peut-être au regard de certains marqueurs d’une droite plus radicale, avec un discours « sans peur des “minorités” de toutes sortes, sans crainte des mots qui fâchent la gauche ou le monde intellectuel ».

Ainsi, à propos de Marine Le Pen, un article explique que « pour contrer Éric Zemmour, Marine Le Pen accélère sur l’immigration ».

Les témoignages des électeurs sont illustratifs des évolutions de son discours, mais aussi des stratégies qu’elle met en place pour reconquérir certains électeurs. Un article donne l’exemple de Thierry :

« Lui, c’est Sarkozy 2012, Le Pen 2017, mais la candidate Rassemblement national (RN) n’aura pas sa voix en avril prochain. “Le discours de Zemmour est plus clair, il identifie plus clairement le problème migratoire, juge Thierry. Il n’est pas dans la demi-mesure”. »

C’est bien le discours de Zemmour qui est jugé plus clair, et probablement plus « fort » (« pas dans la demi-mesure »).

Ce que pensent les anciens militants

Le point de vue des anciens militants oriente vers les mêmes conclusions à propos de Jean-Marie Le Pen quant aux conférences d’Éric Zemmour :

« D’ancien militants sont présents. Luc, par exemple, petite soixantaine, blouson de cuir, nostalgique du FN “canal historique”. “Je ne me retrouve pas dans le RN par rapport au FN que j’ai connu il y a plusieurs années, souligne Luc. Je ne suis pas un soutien inconditionnel d’Éric Zemmour mais je me retrouve dans certaines idées proches de Jean-Marie Le Pen”. »

Les analyses du récent documentaire Veni Vidi Vichy vont dans le même sens :

« Quand on entend Jean-Marie Le Pen, on voit la vraie filiation. Zemmour est davantage son héritier que ne l’est Marine Le Pen. La réécriture de Vichy, les outrances verbales… Il y a beaucoup de similitudes. La grande différence, c’est que Jean-Marie Le Pen ne bénéficiait pas à l’époque de la tribune médiatique dont jouit Éric Zemmour, parfois sans contradiction. »

Des hypothèses à l’épreuve des discours

Pour tester ces hypothèses, j’ai collecté des discours « de meetings » de ces personnalités (cinq pour chacun) et utilisé les discours prononcés par Éric Zemmour lors de quatre « conférences/meetings » également (son intervention lors de la Convention des droites en 2019, et trois beaucoup plus récents, à Lille, Nantes et Rouen).

À l’aide d’un logiciel d’exploration de corpus, on peut représenter la proximité et la distance entre les différents textes, sur la base de leur vocabulaire :

comparatif des discours.

On compare donc JLMP1 (discours 1 de Jean-Marie Le Pen) à JMLP2, etc. à EZ1 (Eric Zemmour 1) à EZ2 etc. et de même pour MLP (Marine Le Pen) et FF (François Fillon).

Sur ce graphique, assez peu lisible au premier abord, on voit que sur la base de leur vocabulaire, les discours de JMLP sont groupés (ils entretiennent donc une bonne proximité), ceux d’EZ de même, et les choses sont un peu moins claires pour MLP et FF, avec malgré tout une certaine différence reconnue. Il est donc intéressant de constater que relativement aux hypothèses initiales, les discours d’Éric Zemmour le distinguent des autres candidats dont il serait proche.

Cela signifie que le calcul des spécificités lexicales de chacun des 19 discours regroupe les 4 discours d’Éric Zemmour en fonction de leur proximité, montrant donc à l’inverse qu’ils sont éloignés des 15 autres (avec de plus ou moins grandes distances).

Pour comprendre ces distances entre les textes, et aller plus en détail, regardons de plus près les contrastes intertextuels c’est-à-dire la mesure statistique fiable du sur-emploi ou du sous-emploi d’un mot dans un texte, pour préciser le repérage des mots caractéristiques d’un texte.

Une scientificité « sans filtre »

En mettant sur un graphique les termes qui sont liés aux populations, à l’immigration, et aux termes qui y sont associés dans les discours contemporains, nous observons principalement deux phénomènes :

termes liés aux populations.

Eric Zemmour abuse des termes « démographique », « colonisation », et « génération » notamment. En faisant cela, il scientifise son discours, en utilisant des termes qui renvoient à la démographie, à l’histoire.

En effet, selon le Trésor de la langue française informatisé, démographique signifie « propre à une population déterminée, envisagée essentiellement sous son aspect quantitatif » ; la colonisation est l’« occupation, exploitation, mise en tutelle d’un territoire sous-développé et sous-peuplé par les ressortissants d’une métropole » ; et une génération l’« ensemble de ceux qui vivent à une même époque et qui ont sensiblement le même âge ». Il utilise donc des termes qui importent avec eux une caution (quantitative ou historique) et qui leur donneraient du crédit : ces mots sont en quelques sortes plus « performatifs » que ceux de ses concurrents, car ils ont un apparat scientifique qui peut les rendre plus efficaces en termes de réception.

En plus de cette scientificité apparente, il sur-utilise aussi les termes blanc, islam et islamique, et va ainsi de manière plus « directe » aux référents qu’il désigne : alors que Marine Le Pen s’en tient aux dérivés islamiste ou islamisme, que Jean-Marie Le Pen utilisait davantage immigré et clandestin, et que François Fillon utilisant musulman, Éric Zemmour stigmatise directement l’Islam (et pas seulement les usages idéologiques de l’Islam) et pose la couleur de peau, ce qui est complètement nouveau. Une rare proximité est l’usage de islamique qu’il partage avec François Fillon, ce dernier l’utilisant essentiellement pour parle du « totalitarisme islamique ».

Le lexique « politique » sous-employé au profit d’un récit historico-romanesque autojustifié

Comme autre point de comparaison, on peut chercher à comparer le lexique politique plus traditionnel utilisé par ces quatre personnalités :

lexique traditionnel.

On remarque qu’Éric Zemmour ne parle pas des sujets de fond, sauf avec le recours à « industriel », alors que François Fillon s’attachait aux questions économiques (entreprise, travail, chômage, etc.), Jean-Marie Le Pen au chômage et aux taxes, et Marine Le Pen aux impôts et à la monnaie. Ceci s’explique probablement par la forme de ses discours qui propose une version historico-romanesque de l’État :

tableau sur les sujets de fond.

Il sur-utilise en effet le terme état, qui le distingue des autres personnalités, mais il utilise aussi destin et guerre : se dessine ainsi une représentation romanesque voire fatasmée des choses, inscrites dans un contexte belliqueux. Cette représentation de l’histoire, dont on sait qu’elle se joue des vérités historiques, s’apparente donc à une forme de storytelling, qui permet de disposer des « rôles » dans une temporalité dont le polémiste serait le « héros ». L’efficacité possible de ce storytelling est accentuée par l’usage de certains adverbes, et le sous-usage des modalisations :

tableau avec représentation des adverbes.
tableau représentant l’usage des modalisations.

En utilisant évidemment (d’une manière évidente pour l’esprit), exactement (d’une manière exacte) et systématiquement (d’une manière systématique), il se distingue des trois autres personnalités également par la manière dont il prend en charge son discours : l’évidence, l’exactitude et le caractère permanent de ce dont il parle lui confèrent un discours qui ne connaît pas le doute et la nuance, et qui n’est d’ailleurs que très peu modalisé : en sous-utilisant pouvoir et vouloir notamment, il ne « fait (pas) apparaître l’attitude du sujet parlant vis-à-vis de la vérité de ce qu’il énonce », c’est-à-dire avec l’idée d’une certaine contingence. En cela, il se rapproche de Jean-Marie Le Pen, mais s’éloigne fortement de Marine Le Pen et de François Fillon.

Ainsi, malgré les différentes tentatives de rapprochement qui peuvent être faites, les discours de pré-candidature d’Éric Zemmour lui donnent une personnalité discursive bien spécifique : discours à la fois empreint de scientificité et développant un storytelling, ses propos sont plus « directs » et davantage assurés. Il y a donc une « force » langagière qui accompagne les propositions, ce qui peut peut-être expliquer l’imposition de certaines thématiques ou idées dans le débat public : en plus des considéraions de dispositifs et d’ancrage médiatique, le récit d’Éric Zemmour est présenté comme direct et assuré, lui assurant potentiellement une transmission facile dans les différents canaux de communication.

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