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Et si les pros de l’événementiel religieux inspiraient la campagne de vaccination ?

Des jeunes pèlerins lors d'un événement à Cracovie lors de la venue du pape François en 2016. BARTOSZ SIEDLIK / AFP

Quels rapports entre un grand rassemblement religieux et la campagne de vaccination de masse contre la Covid-19 ? A priori aucun.

Pourtant, ayant étudié l’histoire des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), gigantesques rencontres religieuses, qui tous les deux ou trois ans depuis 1985, font converger des pèlerins de 16 à 35 ans autour du pape, je repère deux caractéristiques communes à ces dispositifs :

  • le besoin de gérer des flux importants de personnes et de matériels sur une période courte ;

  • la nécessité de susciter l’adhésion pour qu’un maximum d’individus participent.

L’analyse des JMJ, en particulier, celle qui a eu lieu à Paris en 1997, pourrait-elle, dès lors, alimenter la réflexion sur la manière dont la vaccination en cours peut être organisée en France ?

Privilégier une approche interministérielle

L’Église catholique, organisatrice de la JMJ d’août 1997, sollicita le gouvernement, non seulement parce que l’accueil de Jean‑Paul II, leader religieux mais également chef d’État du Vatican, relevait de la République française, mais aussi parce que, comme toute manifestation d’ampleur, elle posait des questions de sécurité, de maintien de l’ordre et de gestion des foules qui concernaient la puissance publique.

Il y avait également, en raison de la dimension internationale, des enjeux liés à l’image de la France à l’étranger.

Le premier ministre Alain Juppé accepta de mettre en place un comité interministériel, directement rattaché à lui, pour coordonner l’action des administrations et organismes publics concernés par ces questions. Il en confia l’animation au général Philippe Morillon.

Cet ancien commandant des forces armées de l’ONU lors de la guerre en Bosnie, lui-même catholique pratiquant, interpréta son rôle de manière large : au-delà des enjeux de sécurité et de diplomatie, il fit son possible pour, dans le respect du cadre laïc, faciliter la tâche des organisateurs, en leur ouvrant les portes des différents ministères et collectivités territoriales.

Mgr Michel Dubost (G), évêque des Armées et responsable des JMJ écoute le général Philippe Morillon, président du comité interministériel de coordination pour les 12ᵉ JMJ. Les deux hommes vérifient l’état d’avancement des travaux et installations à l’hippodrome de Longchamp, trois semaines avant la venue du pape Jean‑Paul II à Paris. Jack Guez/AFP

Leur concours logistique (et non financier, pour cause de laïcité) permit le bon déroulement de la manifestation. Tout en regrettant que certains fonctionnaires « suite aux procès et mises en examen des dernières années » aient fait une « lecture plutôt tatillonne des textes sans chercher à s’adapter aux circonstances particulières », Morillon parvint à harmoniser les initiatives d’acteurs aux cultures très différentes.

Pour la campagne de vaccination, on peut se demander si ce modèle de gouvernance ne serait pas plus pertinent qu’un pilotage par le seul ministère de la santé. C’était d’ailleurs l’option qui avait été choisie, avec succès, par Édouard Philippe quand il avait nommé Jean Castex, jusqu’alors délégué interministériel aux grands événements sportifs, coordinateur interministériel pour la stratégie de déconfinement.

Cela faciliterait sans doute la mise en synergie de la perspective sanitaire avec les autres approches (logistiques, communicationnelles…) nécessaires à la réussite de l’opération. Cela permettrait aussi vraisemblablement de mobiliser davantage les ressources existantes au sein du service public (plutôt que de faire appel à des cabinets privés), tout en facilitant la coopération avec les acteurs non étatiques.

Conjuguer professionnalisme et engagement bénévole

La JMJ de Paris entraînait de nombreux défis logistiques : 1,5 million de repas de qualité devaient notamment être distribués sur cinq jours, avec des ressources limitées.

En coopération non plus avec les pouvoirs publics mais avec le groupe Sodexho (aujourd’hui Sodexo), les organisateurs inventèrent un dispositif original permettant de limiter le temps de service des repas, de rejoindre les pèlerins tantôt sur le site des grands rassemblements, tantôt dans leurs multiples lieux d’hébergement, tout en limitant le recours à un personnel salarié qui était majoritairement en vacances, et qu’ils n’avaient de toute façon pas les moyens de rémunérer.

La nourriture fut préparée et distribuée dans des « unités mobiles de restauration », c’est-à-dire des petits camions frigorifiques transportant des denrées, du matériel pour réchauffer les plats et un stand de distribution.

Schéma d’une unité mobile de restauration (documentation Sodexho)

L’unité était dirigée par un responsable Sodexho, assisté par dix jeunes pèlerins bénévoles, dont l’un avait été préalablement formé par les organisateurs.

Malgré les résistances initiales d’une partie des salariés du géant de la restauration collective, la formule se révéla efficace, et adaptée à une configuration qui nécessitait de la souplesse et de la réactivité. La supervision par un professionnel garantit la qualité et le respect des normes sanitaires, l’engagement des volontaires apporta une forme de dynamisme et de gratuité.

Cette hybridation des logiques du monde de l’entreprise, et du monde du bénévolat, déjà testée lors des précédentes éditions, notamment à Denver en 1993, fut jugée enrichissante par les salariés et les syndicats de Sodexo.

Elle permit à l’organisation des JMJ de démultiplier à moindre coût sa capacité de distribution des denrées et de rejoindre les jeunes disséminés dans toute l’Île-de-France. Parmi les jeunes bénévoles, l’implication dans la distribution des repas pouvait répondre à une soif d’expérience spirituelle, le service du prochain étant dans la religion chrétienne un moyen d’accès à Dieu.

Elle relevait également d’un processus d’empowerment, c’est-à-dire d’acquisition de nouvelles capacités d’agir, non seulement sur le cours du rassemblement, mais aussi sur leur future trajectoire professionnelle.

Des jeunes bénévoles s’affairent, le 23 juillet au siège de l’organisation des 12èmes JMJ à Paris, dans le cadre de la venue du pape Jean‑Paul II, le 21 août prochain. Jack Guez/AFP

Plus que la transposition de certaines de ces solutions techniques et logistiques, c’est l’implication des volontaires qui peut être inspirante par rapport à l’enjeu sanitaire actuel.

Dans la lutte contre l’épidémie, les citoyens « lambda », et notamment les jeunes, ont été appelés à jouer un rôle essentiellement passif.

Dans la communication gouvernementale, leur contribution devait principalement consister à rester chez eux, à cesser leurs activités et à diminuer leurs contacts, avec les conséquences psychologiques que l’on connaît.

Solidarité dans les quartiers nords de Marseille, avril 2020.

Impliquer ceux qui le souhaiteraient dans les tâches non médicales des futurs vaccinodromes (l’accueil et l’orientation du public par exemple), pourrait constituer une opportunité non seulement de répondre à un besoin ponctuel de personnel, mais aussi de valoriser une générosité qui s’était spontanément exprimée, surtout lors du premier confinement, par de multiples actions solidaires.

Plus largement, cela permettrait sans doute de ranimer une forme d’optimisme, en permettant aux citoyens d’avoir prise sur le cours des événements. Une mobilisation générale pour la campagne de vaccination contribuerait sans doute par ailleurs à réparer une cohésion nationale mise à mal par les épreuves de 2020.

Susciter une dynamique à partir du noyau des convaincus

Ce dernier point supposerait cependant que la vaccination devienne un objectif partagé par les Français qui n’étaient, fin décembre 2020, que 40 % à accepter de se faire vacciner.

Sur ce plan également, l’observation de la JMJ de Paris peut être instructive. Dans sa phase préliminaire, une proportion dérisoire de la population cible avait l’intention de participer : à l’ouverture de l’événement, on comptait 70 000 inscrits français, soit 0,5 % des 18-35 ans vivant dans l’hexagone.

Deux jeunes volontaires pour l’organisation des XII Journées mondiales de la Jeunesse préparent les hosties, le 15 août au stade Charlety de Paris (1997). Pascal Guyot/AFP

Lors de la veillée finale, ils étaient 700 000, soit 5 % de cette tranche d’âge, un chiffre supérieur aux 2 % de jeunes catholiques pratiquants, ce qui surprit les observateurs et l’Église catholique elle-même.

La dynamique d’agrégation, qui permit la multiplication par dix des participants, reposa sur la mobilisation initiale d’un noyau de jeunes catholiques fervents. Certains, avant le départ, réussirent à convaincre des amis ou des membres de leur famille de se joindre à eux, provoquant une contagion par capillarité.

Une fois rassemblés à Paris, leur dynamisme juvénile suscita la bienveillance et parfois le ralliement de certains riverains, culturellement catholiques mais éloignés de l’Église.

La couverture médiatique de la rencontre, et la retransmission télévisée de cérémonies donnant à voir une foule de jeunes heureux, fraternels et pacifiques, eut un effet d’entraînement qui alimenta l’effet boule de neige. Au-delà des motivations religieuses, le rassemblement rejoignait le besoin de communion d’individus en manque de liens.

L’effervescence JMJ en 1997.

Les logiques de l’émotion religieuse ne sont pas celles qui doivent sous-tendre une campagne de vaccination, mais cet épisode suggère qu’il pourrait être pertinent de cibler, parallèlement aux personnes prioritaires, les Français les plus impatients.

Une fois vaccinés, les seconds pourraient contribuer à convaincre les premiers, souvent hésitants, en communiquant leur enthousiasme dans leurs réseaux, via notamment les « vaXXIᵉs ».

Leur interview par les médias, qui suscitent la méfiance mais dont l’influence sociale demeure fondamentale, démultiplierait l’effet d’adhésion à un dispositif qui a besoin, pour réussir, d’être coordonné par le gouvernement tout en s’appuyant sur les multiples ressources de la société civile.

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