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Et si on corrigeait les indicateurs financiers des effets de la crise ?

Présenter les comptes sous un meilleur jour est l’un des défis des directions financières en pleine crise du Covid-19. Scott Graham / Unsplash

La crise du coronavirus constitue un véritable choc financier pour les entreprises. En réaction à cela, les indicateurs servant à mesurer la performance des sociétés vont-ils subir une métamorphose ?

L’imagination des financiers est sans limites et la crise actuelle permet à certains d’entre eux de proposer un nouvel indicateur financier, l’« EBITDAC », qui pourrait s’imposer en Europe dans les mois à venir.

Ce nouvel indicateur, qui commence à apparaître dans les communications des résultats financiers de certaines entreprises, permet de présenter le résultat de l’entreprise simplement en retraitant ce dernier des effets du coronavirus.

De l’EBITDA à l’EBITDAC

Avant la crise, les directions financières étaient communément habituées à utiliser l’EBITDA (earnings before interest, taxes, depreciation, and amortization) pour présenter leurs résultats. Concrètement, il s’agit d’un indicateur financier qui permet de mesurer le bénéfice après dotations aux provisions sur stocks et créances clients, mais avant intérêts, impôts, taxes, dotations aux amortissements et provisions sur immobilisations.

Cet indicateur fondamental et international est dans l’esprit de tous les financiers. Il permet de jauger le bénéfice directement issu par l’activité sans incidence des modalités de financement de cette activité et hors impacts fiscaux et d’investissement.

Il permet de prendre la température et d’évaluer la santé financière de l’entreprise sur la base de la création de richesse. Plus spécifiquement, il s’avère également utile lors de la présentation des résultats aux investisseurs et aux actionnaires ou lors des opérations de fusions-acquisitions pour assurer l’estimation du prix d’acquisition de l’entreprise.

Enfin, la mesure de l’EBITDA rentre en compte lors de la rédaction par les banquiers des clauses de « covenants » (conditions intégrées dans le contrat de prêt) qui permettent d’assurer la bonne gestion de l’entreprise à l’issue du financement qu’elles peuvent obtenir pour développer leurs projets.

Compte tenu de cet enjeu, on peut comprendre que la communication financière, en dehors des accords de place, puisse privilégier des présentations d’informations financières corrigées d’événements exceptionnels pouvant avoir une incidence lourde sur les comptes des sociétés. La transparence de cette information s’impose et les données doivent être clairement explicitées.

La société américaine CES Energy Solutions Corp., a été l’une des premières à modifié son EBITDA pour le transformer en « EBITDAC » qu’on pourrait traduire par résultat avant intérêts, impôts, dotations aux amortissements et coronavirus.

Cette société cotée au Nasdaq (plus grand marché électronique d’actions du monde) a annoncé des résultats solides pour le premier trimestre malgré la détérioration de la conjoncture dans la dernière partie du trimestre. L’entreprise a généré des revenus de 349,4 millions de dollars au premier trimestre 2020 et un EBITDAC ajusté de 51,1 millions de dollars, ce qui représente 14,6 % des revenus de la période.

La société pharmaceutique ROVI, cotée au MSE (Mexican Stock Exchange), quant à elle, annonce pour le premier trimestre un EBITDAC qui atteint 21 millions d’euros au premier trimestre 2020, en hausse de 77 % par rapport à la même période de l’année précédente, reflétant une augmentation de 6,3 points de la marge d’EBITDAC (part de l’EBITDAC sur le chiffre d’affaires total), qui était de 20,8 % au premier trimestre 2020 contre 14,4 % au premier trimestre 2019.

On comprend que la communication financière peut être amenée à évoluer dans cet environnement incertain, mais la correction des résultats basée sur des données non récurrentes permettant un ajustement des indicateurs financiers laisse tout de même songeur.

Gagner la confiance des banques

Modifier un indicateur implique de savoir mesurer et évaluer les impacts des pertes générées par les effets de la crise sur le résultat.

Pour certaines entreprises, cela revient à évaluer l’impact du coronavirus sur l’EBITDA en se demandant quel est le bénéfice supplémentaire que l’entreprise aurait pu réaliser si cette crise ne s’était pas produite, notamment dû aux décisions gouvernementales de restriction d’activités : développement commercial, fermeture temporaire des sites et des magasins, impossibilité d’assurer les développements technologiques nécessaires à la bonne réalisation des contrats signés préalablement à la crise, etc.

Cette approche a au moins le mérite de mesurer les effets du coronavirus sur l’économie réelle.

Les analystes pour leur part, sont interpellés par cette nouvelle donne. En effet, suivre ce type de raisonnement conduit à retraiter le résultat de pertes qui ne seront jamais récupérables a priori. C’est bien l’un des enjeux de cette nouvelle approche, et particulièrement dans la mesure où les conditions de relance pourraient conduire à assurer une croissance future exceptionnelle.

La crise actuelle impacte aussi la confiance des acteurs. Les banquiers et investisseurs sont conduits à rediscuter de leurs « covenants », conditions directement liées aux bénéfices attendus qui n’ont pu être réalisés, l’économie ayant été mise sous cloche.

Face au risque de dégradation des conditions d’emprunt, la présentation des résultats de l’entreprise par le biais de L’EBITDAC est donc une stratégie de négociation de la part des entreprises concernées.

L’enjeu consiste à permettre l’assouplissement des termes fixés par les banquiers. Cette situation implique que les banques et les entreprises abordent ce sujet avec sérieux, et avec des EBITDA ajustés des effets des variations économiques erratiques, mais réalistes.

Quel que soit l’indicateur choisi, les entreprises devront agir avec transparence et user d’une communication financière qui révèle le sérieux des managers. La réalité des impacts doit être identifiée et abordée avec exhaustivité et clarté.

La logique de retraitements devra donc être détaillée dans les rapports financiers trimestriels, semestriels et annuels, afin que les analystes et autres lecteurs des comptes puissent tenir compte de ces incidences et mener des analyses avec des indicateurs comparables entre eux.

En effet, certaines voix commencent à s’élever pour s’interroger d’un « embellissement des chiffres » inutile. « Il est tentant de montrer des chiffres embellis aux bailleurs de fonds, aux banques et aux marchés financiers. Mais les analystes vont quand même regarder la situation de liquidités, le cash dont dispose une entreprise – et surtout les prévisions de liquidités », a souligné par exemple Mathilde Fox, responsable du département Finance et comptabilité à l’ICHEC, dans une interview accordée à la RTBF en mai dernier.

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