États-Unis/Iran : du conflit économique à l’affrontement militaire ?

Manifestation à Téhéran le 3 janvier 2020 après l'élimination du général Soleimani par une frappe aérienne américaine. Atta Kenare/ AFP

Il existe des perceptions contradictoires en Iran sur le rôle que la République islamique doit jouer au Moyen-Orient. Pour la majorité de l’opinion publique, les dirigeants devraient se concentrer sur le développement économique du pays et non sur son rayonnement à l’étranger ; pour les réformateurs, la politique régionale est une monnaie d’échange dans les négociations avec l’Occident ; et pour les conservateurs, la politique régionale est une fin en soi.

Ghassem Soleimani, tué à l’aéroport de Bagdad le 3 janvier par une frappe américaine, appartenait à ceux-là puisqu’il représentait le visage de la stratégie d’exportation de la Révolution islamique voulue par le Guide suprême, l’ayatollah Khamenei. Le réseau d’influence mis en place par Téhéran au Moyen-Orient se fonde sur l’adhésion aux valeurs idéologiques héritées de l’ayatollah Khomeyni, mais aussi sur des liens sécuritaires et des intérêts économiques qui permettent notamment de contourner les sanctions économiques américaines via les réseaux informels dont dispose l’Iran dans les pays voisins.

Le double discours iranien

La disparition de Ghassem Soleimani est une humiliation infligée par l’administration Trump à la République islamique. En effet, le responsable de la force Al-Qods était non seulement l’incarnation de la « lutte contre le terrorisme » promue par Téhéran après la révolution syrienne de 2011, mais aussi l’un des piliers de la stratégie de re-légitimation institutionnelle de la République islamique à la suite du Mouvement vert de 2009. L’implication des Gardiens de la Révolution dans la répression de ce mouvement social avait alors nettement affaibli la légitimité révolutionnaire de la République islamique. Le rôle de Soleimani était donc de transformer la stratégie de communication de la théocratie en mettant en avant un discours faisant la part belle à la lutte contre le « terrorisme » et en présentant la préservation de la stabilité régionale comme la clé de voûte de la sécurité nationale du pays.

Ce double discours consiste à la fois à promouvoir la défense des valeurs révolutionnaires khomeynistes pour renforcer le soft power de l’Iran dans les mondes musulmans et, en même temps, à justifier cette stratégie en interne auprès de l’opinion publique iranienne en la présentant comme un moyen de défendre la sécurité nationale puisqu’elle consiste à combattre les ennemis de l’Iran à l’extérieur des frontières (forward defense). Il s’agit d’une doctrine militaire qui justifie l’existence des réseaux d’influence iraniens au Moyen-Orient, perçus comme un moyen de garantir la stabilité du pays.

Ce discours officiel a néanmoins été publiquement remis en cause par les manifestations des classes populaires et moyennes inférieures en 2017-2018 et à nouveau en novembre 2019. En effet, le coût économique de cette politique apparaît exorbitant pour cette partie majoritaire de la population qui estime que la priorité doit être donnée au développement économique du pays.

Pendant les manifestations antigouvernementales consécutives à une augmentation du coût de l’essence, Téhéran, 16 novembre 2019. AFP

Quelle réaction de Téhéran ?

Il existe donc une tension entre d’une part les objectifs stratégiques affichés par la République islamique dans la région, en particulier sa volonté d’entretenir et de renforcer « l’axe de la résistance » (Syrie, Irak, Liban), et d’autre part la contestation populaire que cela engendre au sein du pays. Il apparaît dès lors nécessaire pour les autorités iraniennes d’équilibrer leurs priorités régionales et sécuritaires en tenant compte de la détérioration de la situation économique intérieure.

Dans le même temps, Téhéran est dans l’obligation de répondre à l’élimination de Ghassem Soleimani par les forces américaines. Même si l’homme était le représentant d’une stratégie régionale contestée par une partie de la population, il n’en reste pas moins que sa disparition a conduit les différentes factions politiques, des modérés aux conservateurs, à faire front commun. Sa fin en martyr a également pour effet de servir un discours de propagande qui va renforcer sa figure charismatique au sein des clientèles de la République islamique. Son élimination ne semble donc pas devoir aboutir à un aggiornamento de la politique régionale de l’Iran ; au contraire, elle constitue un pas de plus dans l’escalade militaire irano-américaine.

Mais l’intensification des tensions militaires risque d’aggraver la crise économique qui sévit en Iran du fait des sanctions américaines. La réaction iranienne devra en outre prendre en compte les préoccupations sécuritaires russes et les intérêts économiques de la Chine, qui importe notamment une partie significative de ses hydrocarbures du Moyen-Orient. À cette pression internationale s’ajoute une contrainte interne puisque la majorité de la population iranienne s’oppose à un affrontement militaire entre la République islamique et les États-Unis.

Une fuite en avant du régime n’est néanmoins pas à exclure car la possibilité d’une négociation diplomatique directe avec l’administration Trump semble s’éloigner et l’impératif de laver l’affront de l’élimination de Soleimani pourrait se traduire par une action offensive de l’Iran qui, à son tour, entraînerait une réaction militaire américaine.

Un homme tient le portrait du général Soleimani pendant une prière à Téhéran, le 3 janvier 2020. Atta Kenare/AFP

In fine, la gestion de la disparition de Soleimani est d’abord une question d’image pour la République islamique qui, après avoir perdu la guerre économique contre les États-Unis, ne peut se permettre d’apparaître vaincue dans la lutte d’influence qui l’oppose à Washington au Moyen-Orient. Dans cette lutte, Téhéran entend profiter de l’impopularité des États-Unis dans la région à la suite de l’échec des stratégies de changement de régime en Afghanistan (depuis 2001) et en Irak (depuis 2003).

Le rôle militaire des États-Unis dans ces deux guerres et les incohérences de la politique régionale de l’administration Trump sont des atouts pour Téhéran, qui construit la légitimité de sa présence régionale sur le rejet de la présence militaire américaine dans la zone. C’est le centre du discours de la République islamique, qui se pose comme le représentant du « véritable islam » face à « l’Islam américain » de l’Arabie saoudite. En ce sens, la capacité de l’Iran à jouer sur les sentiments anti-américains au Moyen-Orient sera décisive pour déterminer le résultat de cette nouvelle confrontation idéologique, économique et militaire entre deux États incapables de dépasser leurs antagonismes depuis plus de 40 ans.

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