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États-Unis : la Fed a aussi son rôle à jouer dans la lutte contre les inégalités entre les groupes ethniques

Des voix s’élèvent pour demander au directeur de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell, de prendre en compte les effets redistributifs de la politique monétaire. Mandel Nan / AFP

Depuis début juin, des pressions politiques s’exercent sur la Réserve fédérale américaine (Fed) pour prendre en considération l’emploi des minorités ethniques lors de la mise en œuvre de la politique monétaire.

Parmi celles-ci, un rapport publié par l’équipe de campagne du candidat démocrate à la prochaine élection présidentielle, Joe Biden, selon lequel la banque centrale américaine devrait tout mettre en œuvre pour réduire l’écart des taux de chômage entre les différents groupes ethniques.

Jerome Powell, le président de la Fed, a lui-même affirmé que les Africains-Américains et les Hispaniques avaient été les plus affectés par la hausse du taux de chômage et a fait part de son souhait de réduire ce taux.

Révolution de pensée

Cette volonté de la Fed de réduire l’écart du taux de chômage entre groupes ethniques reflète une révolution de la pensée. En effet, la banque centrale n’a pas toujours été attentive aux effets redistributifs de sa politique monétaire.

Par exemple, Paul Volcker, à la tête de la Fed entre 1979 et 1987, ainsi que d’autres présidents avant lui, ont tellement augmenté le taux d’intérêt directeur de la banque centrale qu’ils ont miné les opportunités professionnelles des Africains-Américains. En effet, les minorités sont, en moyenne, moins qualifiées que les Blancs et travaillent dans des secteurs très sensibles à une hausse des taux d’intérêt, tels que le secteur manufacturier ou la construction.

La figure ci-dessous montre des inégalités persistantes et significatives entre les différents groupes ethniques en termes d’emploi. Par exemple, avant la crise de 2009, les Africains-Américains avaient un taux de chômage de 9 %, les Hispaniques de 6,9 % et les Blancs de 4,5 %.

La littérature suggère qu’une partie de cet écart est dû à des différences de productivité (c’est-à-dire l’écart de capital humain) et une partie à des différences de traitement (écart de discrimination).

Corollairement, les minorités sont plus susceptibles de souffrir d’un fort taux de chômage à la suite d’une récession.

Taux de chômage des différents groupes ethniques aux États-Unis. Fed de Saint-Louis

La fermeture des entreprises aux États-Unis à cause du confinement en avril 2020 a ainsi impacté de manière plus significative les Africains-Américains et les Hispaniques.

Dans ce contexte, la politique monétaire peut-elle réduire l’écart de taux de chômage observé entre les minorités et les Blancs ?

Pour répondre à cette question, nous procédons à des simulations de chocs de politique monétaire sur les taux de chômage des différents groupes ethniques sur la période 1973-2013.

Plus de discriminations pendant les récessions

Les simulations démontrent que la politique monétaire est inefficace pour réduire l’écart des taux de chômage entre groupes ethniques, et qu’elle bénéficie surtout aux Blancs.

Par exemple, un choc de politique monétaire équivalant à une réduction de 100 points de base du taux d’intérêt directeur de la Fed affecte significativement le taux de chômage au sein de la population blanche, qui baisse de – 0,4 point de pourcentage trois ans après le choc, tandis que l’effet sur le taux de chômage des Africains-Américains et des Hispaniques n’est pas ou peu significatif.

Impact d’un choc de politique monétaire sur les taux de chômage ethniques. Les courbes représentent les réactions des taux de chômage à un choc de politique monétaire accommodant de 100 points de base. L’axe des abscisses désigne les trimestres tandis que l’axe des ordonnées est exprimé en points de pourcentage. Les zones ombrées sombres et claires représentent, respectivement, l’écart-type des intervalles de confiance à 1 et 1,65. Calculs de l’auteur

Des simulations supplémentaires suggèrent que ces résultats s’expliquent en grande partie par un « effet récession ». En effet, plusieurs études ont démontré d’une part que la discrimination sur le marché du travail s’amplifie lors d’épisodes de récession.

Par exemple, en juin 2020, des chercheurs ont mis en évidence un lien significatif entre le cycle économique et la discrimination raciale. Ces conclusions font écho à des travaux plus anciens (2014) qui montraient que les préjudices à caractère racial augmentent proportionnellement avec le taux de chômage.

D’autre part, les minorités ethniques sont surreprésentées dans les secteurs les plus exposés au cycle économique. La composition démographique des secteurs économiques expliquerait donc la plus grande volatilité des taux de chômage parmi les minorités.

Par conséquent, ces résultats démontrent que la politique monétaire telle qu’elle opère actuellement est inefficace pour réduire l’écart du taux de chômage entre les différents groupes ethniques.

Pour atteindre cet objectif, la Fed devrait explicitement cibler le taux de chômage des minorités ethniques lors de la mise en œuvre de sa politique monétaire, en prenant explicitement en compte le taux de chômage des Africains-Américains et des Hispaniques dans ses réactions par exemple. Par ailleurs, les effets redistributifs des mesures non conventionnelles bénéficient surtout à ceux qui détiennent des actifs financiers, en majorité des Blancs, ce qui soulève des doutes sur l’efficacité de ces mesures à améliorer le taux d’emploi des minorités.

De plus, des politiques structurelles pour améliorer le capital humain des Africains-Américains et des Hispaniques ainsi que la lutte contre la discrimination sur le marché du travail, en particulier lors d’épisodes de récession, permettraient d’atténuer le degré d’exposition des minorités au retournement des cycles économique et financier.

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