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Ethique en recherche : comment travailler avec des personnes victimes de trauma ?

Le malheur ou le trauma sont au coeur de certaines recherches de terrain : comment s'y confronter tout en maintenant une démarche éthique réaliste ?
Le trauma est au coeur de certaines recherches de terrain : comment s'y confronter tout en maintenant une démarche éthique ? Grey / Unsplash

Formée dans une université d’Europe centrale, j’ai démarré mes premières recherches anthropologiques de manière classique. Avec mon carnet et un stylo, j’étais en route pour rencontrer des survivants de viols de guerre en Bosnie-Herzégovine, intéressée par la question des effets à long terme des traumatismes sur la sexualité dans une société post-conflit. Peu de temps après avoir rencontré le premier groupe de survivants, j’ai pris conscience que j’étais mal formée aux méthodes de recherche sur le terrain et qu’une éthique de conduite de recherche standardisée était nécessaire.

L’examen éthique a été institutionnalisé pour la première fois dans le Code de Nuremberg en 1947 comme un examen a valider pour être diplômé. En 1965, la World Medical Association a adopté une déclaration sur l’éthique de la recherche, qui est encore aujourd’hui l’un des documents les plus importants pour établir des principes éthiques dans le domaine académique.

Son pivot est la conduite « no harm » : la recherche ne doit jamais blesser qui que ce soit ; les données ne doivent pas s’obtenir aux dépens d’autrui.

Une conduite éthique difficile à atteindre

En pratique, une véritable conduite « no harm » peut être difficile à atteindre, en particulier lorsque l’on travaille avec des traumatismes, car les stimulus réveillant la mémoire traumatique – les déclencheurs – sont difficiles à prévoir et donc à éviter complètement.

Les approches méthodologiques orales standardisées, comme les entretiens semi-structurés peuvent être de facto délétères si, par exemple, on pose une question liée à une grossesse forcée ou à un viol de guerre. Je doute qu’il existe un moyen possible de poser de telles questions d’une manière totalement éthique.

Outre le format méthodologique problématique, j’étais hantée par l’idée de construire une carrière sur la misère ou le malheur de certaines personnes. La plupart des recherches en sciences sociales n’ont pas d’impact positif direct pour les participants et après chaque terrain, je reviens dans ma vie universitaire confortable, tandis qu’elles et eux restent avec leur trauma et leur contexte de vie difficile.

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Chercher de meilleurs outils pour ne pas nuire

Cela m’a amenée à reconsidérer mon approche méthodologique et à chercher de meilleurs outils pour ne pas nuire. J’ai décidé d’appliquer une conduite de recherche qui favoriserait un échange plus mutuel.

Ma principale préoccupation était le respect de la conduite « no harm », mais la méthode que j’ai adoptée conserve des failles. Celle-ci utilise un paradigme méthodologique qui, selon les réglementations actuelles en matière de protection des données, pourrait ne pas être considéré comme éthique. J’ai en outre construit des relations amicales qui pourraient être perçues comme des biais lors de la collecte de données « objectives ». Il m’est arrivé d’improviser certaines activités dans le but de provoquer intentionnellement des réactions émotionnelles, improvisation qui, de facto, laisse les participants non informés au préalable. Enfin, cette méthode requiert un investissement personnel et émotionnel bien plus important du chercheur (ce qui, dans mon cas, a mené au burn-out).

Participante au groupe de théâtre mis en place lors de la recherche. Photo utilisée avec l’accord de la personne photographiée
Participante au groupe de théâtre mis en place lors de la recherche. Photo utilisée avec l’accord de la personne photographiée. Nada Zgank pour Nena Mocnik

Concrètement, au lieu de méthodologies traditionnelles, j’ai introduit des activités axées sur le corps, tels la danse ou le théâtre.

Dans l’une des sessions de recherche, par exemple, j’ai demandé aux femmes survivantes d’utiliser le théâtre pour mettre en scène la rencontre avec le violeur. Cette activité a apporté des réponses en lien avec ma recherche (sur les impacts de traumatisme et sexualités par exemple). Elle a également permis aux victimes de potentiellement se préparer à revivre la scène au tribunal.

Des limites aux enquêtes de qualité ?

J’ai également choisi de passer beaucoup de temps avec les participants. Consacrer du temps aux participants devrait être une préoccupation éthique primordiale. Cela permet de réellement créer un lien avec eux, de sortir d’une relation purement utilitariste et peut prévenir de nombreux risques, particulièrement un nouveau traumatisme.

Pourtant, aujourd’hui, si on est attaché à une institution de recherche, en raison des différentes tâches que l’on nous confie, faire de la recherche de terrain de longue durée devient un privilège rare. Qui peut encore se permettre une anthropologie classique afin de comprendre en profondeur les comportements et les relations humaines ? Les pratiques de chercheurs du début du XXe siècle comme Franz Boas, Ruth Benedict, et Margaret Mead pour ne citer qu’eux, sont devenues des exceptions.

En outre, la grande majorité des ouvrages de ces chercheurs ne passeraient plus aujourd’hui l’examen éthique. Ce n’est pas seulement à cause de nombreuses lacunes et d’angles de vue désormais considérés problématiques, comme l’eurocentrisme. A l’époque, certaines conversations importantes, effectuées dans la dignité et le respect de l’autre, ont pu être analysées sans nécessairement tenir compte du consentement des individus. Dans le but de comprendre certains comportements ou schémas sociaux, ils observaient sans interagir avec les cas étudiés. Ces travaux de recherche se faisaient donc en général sans consentement. Parfois en raison de barrières linguistiques et culturelles, mais plus souvent encore parce qu’ils pensaient que cela affecterait le comportement des participants.

Combiner éthique et recherche innovante

Aujourd’hui, les recherches soutenues par des bourses prestigieuses – Marie Curie, par exemple – sont souvent soumises à des règles éthiques très rigides qui limitent la créativité et la nouveauté.

Pourtant, les résultats les plus époustouflants que j’ai recueillis dans mes recherches ont souvent été la conséquence d’interactions spontanées, avec beaucoup de moments de surprise et de vulnérabilité partagée. Toute mon argumentation sur l’utilisation du corps comme puissant témoin de traumatismes repose sur une découverte accidentelle. Les activités, les réactions et les expressions des femmes, au-delà de la description orale, informaient davantage sur leur traumatisme que n’importe quel entretien structuré ou groupe de discussion.

Le corps, la meilleure porte d’entrée vers la mémoire du trauma ? Conférence du psychiatre Bessel Van Der Kolk.

Une recherche hautement réglementée et quasi « sous contrôle » qui se soucie excessivement de l’anonymisation totale – en supprimant tout élément permettant potentiellement d’identifier un enquêté – menace de détruire le cœur de la recherche anthropologique.

La « donnée » la plus utile que nous recueillons dans notre recherche est le récit, ces événements vécus de manière très personnelle et individuelle. Ils sont normalement racontés de façon très subjective, leur récit peut même être modifié par le temps qui passe et les circonstances qui changent.

Selon moi, la recherche de qualité en anthropologie et, plus généralement, en sciences humaines ne repose pas principalement sur des données vérifiées, mais sur la pensée critique, la reconnaissance des modèles humains et leur compréhension.

Une planification trop réglementée de la recherche permettra-t-elle de produire des résultats innovants, des savoir-faire révolutionnaires ? Il est nécessaire de protéger les participants, mais nous devons également protéger le courage d’expérimenter. Prendre des risques a toujours été une partie essentielle de toute contribution scientifique originale.


Science et Société se nourrissent mutuellement et gagnent à converser. La recherche peut s’appuyer sur la participation des citoyens, améliorer leur quotidien ou bien encore éclairer la décision publique. C’est ce que montrent les articles publiés dans notre série « Science et société, un nouveau dialogue », publiée avec le soutien du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

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