Etre solidaire en temps de crise : comment donner efficacement ?

Une résidente d'un EHPAD Korian à Thises, discute via une tablette avec l'aide d'une soignante. Le bénévolat ou le don peuvent aider les populations fragiles. SEBASTIEN BOZON / AFP

Rappelons-nous les tous débuts du confinement : très vite, la sidération a laissé place aux élans de solidarité. En parallèle de l’action publique, associations, fondations, entreprises et particuliers se sont mis en mouvement pour identifier les besoins prioritaires, mettre en place des programmes d’urgence et les financer de manière de plus en plus structurée.

Devant la multiplicité des appels à don et des réseaux d’entraide, en temps de crise, il peut toutefois être difficile de savoir comment s’impliquer. Car si l’envie d’aider vient spontanément, agir avec efficacité demande de la réflexion…

Dans l’ouvrage Vers une philanthropie stratégique, Peter Frumkin, Anne-Claire Pache et Arthur Gautier identifient cinq questions fondamentales autour des notions de valeur(s), cadre logique, style, véhicule et horizon temporel, auxquelles il s’agit de répondre en cohérence pour maximiser l’impact de son don.

Infographie : les cinq dimensions d’une stratégie philanthropique. //chaire-philanthropie.essec.edu

Ces cinq dimensions trouvent une résonance dans le contexte du coronavirus : vais-je donner pour faire face à l’urgence médicale ou aux effets de la crise économique à venir ? Créer ma propre initiative ou soutenir des organisations existantes ? M’engager financièrement ou faire du bénévolat ? Différentes stratégies sont possibles en fonction de sa situation : Anna, Mariam et François offrent trois exemples de réflexion stratégique inspirés de cas réels.

Anna : répondre à des besoins immédiats

Imaginons Anna, seule en télétravail dans son appartement parisien. Après un temps d’insouciance, elle a pris la mesure des événements et s’inquiète pour ses parents âgés. Elle voudrait faire sa part : comment être utile à son échelle ? Elle hésite entre trois manières de répondre à l’urgence.

Donner de son temps

Anna pourrait utiliser sa baisse d’activité professionnelle pour donner de son temps. De nombreuses personnes se portent volontaires pour aller « au front », comme les soignants retraités ou les chercheurs ou professionnels de domaines voisins. Et même sans expertise, on peut aider une association ou prêter main-forte aux agriculteurs. La réserve civique et la plate-forme Je m’engage rassemblent de nombreuses offres de bénévolat.

Bénévole participant à une initiative « Solidarité Saint Bernard » devant l’église du même nom le 6 mai 2020, à Paris. Christophe Archambault/AFP

Anna envisage de dédier le temps dont elle dispose à son voisin âgé. Elle lui propose de faire ses courses et de l’appeler régulièrement pour rompre son isolement. Cette démarche répond à des besoins fondamentaux en le protégeant d’un risque de contamination et des risques psychologiques de la solitude. En se consacrant directement à une personne de son voisinage, Anna verra l’impact concret de son action.

Participer à l’effort financier collectif

Une autre façon de s’impliquer : le don financier. L’initiative Tous unis contre le virus lève des fonds pour les soignants, les chercheurs et les plus vulnérables. Des acteurs de crowdfunding ont aussi lancé une plate-forme avec pour mot d’ordre #20h05JeDonne. Il est encore possible de donner en caisse en supermarché, ou en participant à une collecte individuelle. Dans ce dernier cas, quelques précautions s’imposent : l’organisateur et la structure sont-ils dignes de confiance ? Attention également au morcellement des initiatives, qui peut nuire à l’efficacité du mouvement. Pour « apporter sa pierre à l’édifice » tout en personnalisant son don, Anna choisit de donner à une association mise en avant par #20h05JeDonne. Elle participe ainsi en toute simplicité à un mouvement de grande ampleur porté par les acteurs les plus au fait des besoins du terrain.

S’impliquer par un don en nature

Donner des masques artisanaux, mettre son ordinateur à disposition de la recherche, proposer son appartement aux victimes de violence conjugales, cuisiner pour les autres : les initiatives sont multiples. Anna a aussi entendu parler de la pénurie dont pourrait être victime le don du sang et prend donc rendez-vous. Une façon de répondre aux besoins indirects de la crise, auxquels beaucoup ne penseront peut-être pas… Il s’agit d’un acte personnel, incarné, à la fois très fort et ponctuel. L’impact est évident.

Mariam : mobiliser son entreprise

Mariam est à la tête d’un supermarché de 50 salariés dans l’Aveyron. Elle s’est organisée pour assurer la sécurité de ses employés et souhaite se mobiliser davantage. Comme elle, d’autres entreprises ont décidé de mettre à profit leur spécialisation : production de matériel médical, mise à disposition de chambres d’hôtel, dons d’ordinateurs pour les élèves confinés, accès gratuit à des médias. De façon plus atypique, pizzerias, chocolatiers adoucissent le quotidien des soignants.

Contribuer financièrement

Faire un don au nom de son entreprise en cette période de crise lui paraît compliqué. Elle propose plutôt à ses clients de faire l’arrondi en caisse au profit d’une ONG reconnue. Ce choix lui permet d’utiliser la proximité avec ses clients pour contribuer à un projet à grande échelle. Quitte à abonder les dons de ses clients, une méthode qui a fait ses preuves. En levant des fonds, elle se présente comme un acteur engagé – ce qui profitera à son image de marque – et donne à ses clients l’opportunité de contribuer spontanément, sans effort.

Donner des invendus

Une autre manière d’agir : le don d’invendus à l’hôpital local. Il ne comporte pas de risque financier et s’accompagne d’une visibilité médiatique intéressante d’un point de vue commercial.

Dons d’invendus à la Croix-Rouge française, opération Croix-Rouges chez vous avec l’aide d’une supermarché. Philippe Lopez/AFP

Mariam couvre ainsi des besoins immédiats, tout en restant en lien avec son cœur de métier. Néanmoins, elle devra se renseigner sur les besoins réels de l’hôpital. Une option plus sûre consisterait à se mettre en lien avec une banque alimentaire ou autre organisation spécialisée. Ces denrées seront peut-être plus utiles ailleurs ?

Prévoir des commandes par téléphone

Mariam peut aussi aménager son activité pour protéger ses clients les plus vulnérables, en mettant en place des commandes par téléphone avec livraison gratuite. Un engagement direct et dans la durée qui lui permet aussi de maintenir sa clientèle. Attention toutefois aux risques sanitaires pour les livreurs : pourra-t-elle se procurer le matériel de protection nécessaire, alors même qu’il est prioritairement réservé aux soignants ?

François : agir par sa fondation

De son côté, François, à la tête d’une fondation familiale abritée en Bourgogne, spécialisée dans la préservation du patrimoine culturel, se pose des questions similaires. Il souhaite contribuer à hauteur de 20 000 euros.

Se joindre aux grands acteurs du secteur

Spécialisées ou généralistes, les grandes fondations se sont mobilisées. Pour participer à l’effort financier, François pourrait faire un don à la fondation abritante qui le guide dans le choix de ses programmes et qui a mis en place un comité spécial sur la question.

Cette dernière dispose de moyens plus conséquents et reçoit volontiers les dons issus de son réseau. En s’en remettant à son expertise, François s’assurera de la bonne utilisation de son don ; une démarche simple pour un impact maximal. En s’inscrivant dans un mouvement collectif, il renforcera aussi son sentiment d’appartenance à ce réseau de fondations abritées.

Une Fondation impliquée pour les soignants.

Agir dans son champ d’expertise

François pourrait apporter son soutien à son secteur de prédilection : la culture. Durement touché par le confinement, ce milieu doit faire preuve d’une créativité nouvelle : concerts, expositions ou opéras sont désormais diffusés en ligne. François se propose de financer la mise en place de visites virtuelles dans un musée qu’il soutient déjà. Il se place ainsi dans une position complémentaire vis-à-vis des acteurs « au front », en soutenant directement une structure dont la situation difficile est moins visible. Son impact sera d’autant plus grand qu’il a le potentiel de toucher des millions de personnes confinées. Un effort de digitalisation qui ouvrira un nouveau champ des possibles au musée…

Devenir opérateur de son propre projet

Via un ami médecin hospitalier, François a identifié un manque en chambres d’hôpital dans sa région. En parallèle, il est au courant de la fermeture d’une abbaye locale dont il a récemment financé la rénovation. Il envisage de mettre en relation les deux mondes pour transformer le lieu en hôpital d’appoint. Répondant à des besoins criants, ce chantier d’ampleur nécessitera un financement et un engagement personnel importants pour être prêt rapidement. La plus-value de François résidera dans son rôle de coordination : le succès d’un tel projet dépendra de sa capacité à mobiliser rapidement des acteurs complémentaires autour d’un objectif commun.

De l’individuel au collectif

Il n’y a pas en soi de bonne ou de mauvaise manière de donner en temps de crise. Comme l’écrivent Peter Frumkin, Anne-Claire Pache et Arthur Gautier, établir une stratégie philanthropique consiste à trouver l’équilibre entre dispositions personnelles et intérêt général.

Il s’agit donc de choisir un mode d’action adapté à ses moyens financiers, au temps disponible, à ses compétences et à ses propres motivations. Bien qu’en décalage avec la discrétion culturelle des Français sur le sujet, rendre son don public peut aussi s’avérer pertinent pour mobiliser ses proches autour d’initiatives solidaires, dans un secteur où la visibilité peut faire la différence.

Pour Axelle Davezac, directrice de la Fondation de France, l’essentiel reste la réactivité :

« Pour agir efficacement, il faut engager très vite les premières actions, travailler différemment et se réadapter en permanence : trouver les bons relais et repérer les acteurs les plus à même de répondre aux besoins à un instant T. »

Une stratégie évolutive, donc. Les financements structurels aux associations prennent alors une importance capitale, leur permettant de traverser la crise. C’est d’autant plus le cas pour les organisations éloignées du cœur de l’urgence qui, moins visibles dans l’espace médiatique, risquent de se faire oublier. D’abord individuelle, la philanthropie gagne à s’inscrire dans une dynamique collective pour répondre aux besoins de manière complémentaire et efficace.


Les auteurs remercient Axelle Davezac, directrice générale de la Fondation de France (membre bienfaiteur de The Conversation France), et Jean‑François Chambon, directeur de la communication et du mécénat de l’Institut Pasteur, pour leurs éclairages sur la réaction du secteur de la philanthropie à cette crise.

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