Menu Close

Fact check US : Les Américains se sont-ils vraiment enrichis depuis le début de la crise sanitaire ?

Au New York Stock Exchange, la bourse de New York. Angela Weiss/AFP

« À propos de ceux qui ont passé une année plutôt réussie », tel était le titre d’un article d’opinion publié dans le New York Times, en décembre dernier, dédié aux Américains n’ayant pas été impactés voire s’étant enrichis depuis le début de la crise sanitaire. De quoi nourrir la réflexion sur l’impact de la Covid-19 sur l’économie américaine. Quels sont ses effets à ce jour et se sont-ils vraiment avérés indolores pour toute une partie de la population ?

Il faut d’abord rappeler qu’à chaque nouvelle crise, les économistes réapprennent leur alphabet en débattant de la forme qu’une reprise éventuelle pourrait prendre. La crise sanitaire aux États-Unis n’a pas échappé à la règle. Comme toujours, les plus optimistes rêvaient (et rêvent encore) d’une reprise en « V », avec un rebond aussi rapide que la récession. D’autres craignaient que les possibles confinements à répétition aient pour effet une reprise en « W », avec des perspectives économiques pouvant s’améliorer avant de s’assombrir quand l’épidémie imposait de nouvelles restrictions.

D’autres encore mettaient l’accent sur les effets structurels durables de cette crise qui pourrait détruire le tissu économique américain dans la mesure où les petites et moyennes entreprises auraient du mal à se relever des confinements successifs. La reprise serait alors autrement plus longue et exigerait des efforts de transformation de l’économie dans la durée. Ce scénario d’une reprise en « U », voire d’une reprise en « swoosh » – un rebond encore plus lent que celui en « U ». (Il est d’ailleurs remarquable que le scénario en « swoosh » ne corresponde plus à une lettre, mais au logo d’une grande marque de sport – suggérant ainsi que la complexité de cette crise ne peut plus se résumer à un élément de l’alphabet). Les plus pessimistes, eux, pariaient sur le « L », anticipant une stagnation durable de l’économie à l’image de ce que le Japon a pu connaître dans les années 1990, la « décennie perdue ».

Des réalités américaines plurielles et le risque d’une reprise en « K »

Dans les faits, l’espoir d’une reprise en « V » de l’économie américaine s’amenuise. Malgré l’amélioration des perspectives au troisième trimestre de 2020, la création d’emplois aux États-Unis s’est nettement ralentie à la fin de l’année. Plus de 10 millions d’emplois détruits l’ont peut-être été de manière définitive. L’idée selon laquelle le rebond après cette crise serait rapide puisqu’elle était le résultat d’une volonté politique de fermer l’économie pour protéger la population de la pandémie, et non le résultat de fondamentaux économiques défaillants, reste encore à démontrer.

L’hypothèse d’une reprise en « swoosh » serait alors d’autant plus crédible. Pour autant, elle ne permet pas de comprendre pourquoi tant d’observateurs et d’acteurs économiques américains semblent penser qu’une large partie de la population et des secteurs économiques se portent bien.

Il existe en effet un contraste remarquable entre les secteurs économiques qui ont subi de plein fouet les effets de la pandémie et des confinements, comme l’industrie du transport aérien, le tourisme, la restauration et l’hôtellerie, et les secteurs qui avaient déjà entamé leur adaptation aux exigences de la quatrième révolution industrielle et de la digitalisation, comme le secteur des nouvelles technologies et une partie du retail. D’autres secteurs comme le bricolage ou la décoration ou la restauration en ligne et, plus généralement, qui se concentrent sur le bien-être à la maison ont aussi connu un essor notable. Les Américains qui pouvaient continuer de consommer lors de la crise ont fait vivre et prospérer la deuxième catégorie sans jamais pouvoir bénéficier des services de la première, renforçant ainsi ce contraste.

De même, il existe un contraste frappant entre les Américains qui ont pu bénéficier de la performance spectaculaire des marchés financiers en pleine pandémie (grâce aux valeurs technologiques notamment qui, justement, ont su tirer leur épingle du jeu lors du confinement) ou qui ont pu conserver ou retrouver un emploi rapidement à la fin du printemps, à la faveur de la réouverture des économies locales, et ceux qui dépendaient de secteurs économiques laminés par la crise sanitaire. Ceux-là sont souvent issus de catégories défavorisées de la population ou des minorités, et n’ont souvent ni les diplômes ni les compétences adéquates pour surfer sur la vague de la reprise ou se réinventer une identité professionnelle.

Il faut d’ailleurs noter que depuis l’été, 8 millions d’Américains ont sombré dans la pauvreté et 12 millions de locataires ont accumulé une dette vis-à-vis de leurs propriétaires qui dépasse 5 000 dollars. Le rebond de la création d’emplois, effectif mais inachevé, prend une toute autre dimension dans la mesure où il rappelle que toute une partie du marché du travail risque d’être transformée par cette pandémie. Le niveau d’exigence de cet effort de transformation ne sera pas le même selon que l’on parle de secteurs affectés durablement ou non par la pandémie.

Force est de constater, d’ailleurs, que ce ne sont pas uniquement les Américains les plus riches ou des classes moyennes supérieures qui ont su tirer leur épingle du jeu. Ce sont aussi les Américains qui, bénéficiant de la transformation de l’organisation du travail et des entreprises, ont pu s’installer dans d’autres villes du pays où le coût de la vie (notamment en matière de logement) est plus bas. Cette transformation de l’organisation du travail et des entreprises n’a pas eu lieu partout. Elle est le fait d’activités dans lesquelles le travail à distance est possible et dans des secteurs dans lesquels les entreprises et la force de travail se sont déjà adaptées aux nouveaux outils de la digitalisation par exemple.

Les inégalités de destins professionnels au lendemain de cette crise sont flagrantes. La crise sanitaire n’est qu’en partie responsable, puisque les secteurs et les populations qui se portent le mieux avaient déjà entamé leur transformation avant la crise. Mais cette crise sanitaire a tout de même accentué ces différences entre certains secteurs et catégories de la population. C’est pourquoi une nouvelle lettre s’est invitée dans le débat portant sur la forme que prendra la prise : le « K » avec une partie de l’économie qui saura s’adapter, voire prospérer, même en période de crise, alors qu’une autre partie de l’économie risque de connaître des difficultés continues.

À l’image d’un pays politiquement divisé, l’économie américaine fait face au risque de polarisation croissante entre ces deux catégories de secteurs et de personnes.


La rubrique Fact check US a reçu le soutien de Craig Newmark Philanthropies, une fondation américaine qui lutte contre la désinformation.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 119,400 academics and researchers from 3,843 institutions.

Register now