Faire connaître l’histoire et les cultures des « Roms » pour mieux lutter contre les préjugés

Sorin Ciorba et sa famille en 2013 à Paris. Les communautés dites Roms font encore trop souvent face racisme et aux discriminations en France. Kenzo Tribouillard/AFP

Tziganes, bohémiens, gens du voyage, groupes romani, Manouches, Romanichels, Gitans, Roms… Qui sont-ils et pourquoi suscitent-ils autant de méfiance, d’agressivité et de préjugés ?

Le terme « Roms » utilisé au sens générique a été choisi par l’Union romani en 1971 afin d’inclure l’ensemble des groupes dits « tziganes ». À partir de cette définition extensive des Roms, le Conseil de l’Europe estimait en 2012 qu’ils étaient en France entre 300 et 500 000, soit environ 0,6 % de la population.

En France, les groupes tziganes sont très différenciés, tant du point de vue de leur origine, que de celui de leur statut juridique, ou de leurs modes de vie.

Pourtant, ils sont bien souvent amalgamés, indifférenciés et jugés avec suspicion, marginalisés au détriment de leur histoire et de la place qu’ils occupent dans la société française.

Les Roms, victimes de stérétotypes et racisme ordinaire.

Tous les Tsiganes ne sont pas mobiles

La grande majorité est composée des « gens du voyage », une communauté estimée à environ 350 000 personnes, alors que certaines associations de gens du voyage avancent un chiffre plus proche de 500 000 personnes. Cette estimation intègre entre 60 et 70 000 « voyageurs » ou personnes en déplacement permanent.

Le terme correspond à la catégorie administrative apparue dans les textes officiels dès 1972 et qui s’applique aux personnes visées par la loi du 3 janvier 1969 pour désigner des populations françaises mal identifiées (les Manouches, les Gitans, les forains, les Yéniches, etc.) du fait de leur mode de vie itinérant. Pour simplifier, ce terme correspond à une population « sans domicile ni résidence fixe » mais qui revendique une inscription territoriale.

En suivant les recommandations de la CNCDH de 2012, on peut définir les gens du voyage comme des citoyens français qui ont un mode de vie fondé à l’origine sur la mobilité, même si nombre d’entre eux sont aujourd’hui sédentaires.

Les Roms, des citoyens comme les autres ? Un documentaire de Marion Lièvre, Samuel Lajus et Olivia Barlier, 2017, France.

Le même terme recouvre donc des réalités sociales et économiques très diverses. En France, on trouve aussi des groupes qui s’autodéfinissent comme Roms. Certains d’entre eux sont citoyens français, immigrés en France à partir de la fin du XIXᵉ siècle, d’autres sont des citoyens bulgares, roumains, kosovars ou provenant d’autres pays d’Europe de l’Est.

Seule une petite minorité des Roms ainsi définis – entre 15 000 et 20 000, principalement issus d’une immigration récente venant de Bulgarie et surtout de Roumanie – vit dans une très grande précarité, dans des bidonvilles.

Un camp après évacuation à Paris, en novembre 2017. Seule une petite minorité de « Roms » vit en bidonvilles en France. Christophe Archambault/AFP

Les autres ne sont pas « visibles », et ne vivent pas dans des conditions de misère extrême. Nous sommes donc en France comme dans l’ensemble des pays européens en présence d’une mosaïque de fragments ethniques, à laquelle se superpose une pluralité de statuts juridiques (citoyens français, ressortissants des pays de l’Union européenne ou d’autres pays européens, apatrides).

Célébrer une grande diversité

La journée internationale des Roms permet non seulement de discuter de la situation socio-économique des Roms mais aussi de célébrer les cultures des différentes sociétés romanis mais aussi la capacité d’action et de paroles des Roms eux-mêmes.

Plus précisément, il s’agit de mobiliser ressources et priorités politiques pour faire reconnaître la présence de longue durée des groupes tziganes au sein de toutes les sociétés urbaines et rurales d’Europe.

Anina Ciuciu, avocat, au Jardin du Luxembourg à Paris le 20 septembre 2017, candidate au élections sénatoriales, espère faire changer l’image des Roms en France et en Europe. Alain Jocard/AFP

Les manuels d’histoire sont ainsi encore à la traîne. L’étude et la promotion de la langue romani et de ses dialectes reste un enjeu de primaire importante pour la préservation de la diversité culturelle et linguistique d’une part et pour la protection des langues minoritaires d’autre part, conformément aux traités de l’UE et au Conseil de Charte européenne des langues régionales et minoritaires.

Même si l’UE offre un soutien pour la préservation du romani, et de ses nombreux dialectes locaux, la France à beaucoup de chemin à faire pour mettre en place des programmes d’enseignement du romani et des ses variantes. Ainsi, il n’existe pour l’instant qu’un seul cours de romani qui se trouve à l’Inalco à Paris.

Un génocide passé (presque) sous silence

Par ailleurs, bien que les recherches se soient développées au cours des dernières quinze années autour l’internement et l’extermination des tziganes durant la période de la Seconde Guerre mondiale, y compris en France, beaucoup reste à faire pour introduire cet épisode sombre de l’histoire dans les enseignements ordinaires des écoles primaires et secondaires.

L’opinion, quant à elle, semble lentement s’intéresser à ce sujet.

Un groupe de Roms à Asperg, en Allemagne, rassemblés par les autorités du Reich pour être déportés, le 22 mai 1940. Bundesarchiv, CC BY-ND

Lors du sondage annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, les données – que j’ai pu analyser avec des confrères – montrent ainsi que la part de répondants estimant qu’on ne parle « pas assez » de l’extermination des Roms était montée de 35 % en 2013 à 40 % en 2014, avant de retomber à 19 % en octobre 2016, puis, à 58 % en novembre 2017.

Nous avons également observé que cette opinion est plus forte chez ceux qui ont un ou plusieurs parents étrangers ou d’origine étrangère (66 % contre 55 % dans le cas inverse) et diminue de manière linéaire à mesure que l’âge augmente. Cependant, on remarque également que 10 % des 60 ans et plus, considèrent à l’inverse qu’on en parle « trop ».

Le niveau de diplôme entraîne les différences les plus significatives : seulement 51 % des personnes n’ayant pas de diplôme ou un diplôme inférieur au bac ont le sentiment qu’on ne parle pas assez de l’extermination des Roms, contre 62 % de ceux ayant obtenu le bac ou un diplôme équivalent, et 73 % des diplômés Bac +3 ou plus.

Cette évolution de l’opinion dans la société française semble également aller de pair avec d’importantes mobilisations politiques, intellectuelles et associatives tout au long de l’année 2017.

Des mobilisations importantes

On pense notamment à une tribune parue le 26 janvier 2018 dans le quotidien Le Monde proposant de créer une Fondation européenne pour la mémoire du génocide des Roms.

Une exposition à la Maison Rouge (à Paris) est aussi consacrée en ce moment à l‘artiste rom Celia Stojka, rescapée des camps de concentration rappelant les atrocités commises à l'encontre des Roms.

Par ailleurs, la récente révision des programmes scolaires et la formation d’enseignants font partie de cet effort, notamment grâce au réseau Canopé.

Mondes tsiganes, exposition en deux volets qui explorent le rapport de la photographie aux Roms, Manouches, Kalé-Gitans. Du 13 mars au 26 août 2018. Musée de l’histoire de l’immigration

Ces initiatives luttent aussi avec le monde associatif contre l’idée que les Roms auraient une « culture déficiente », et besoin de soutiens spéciaux ou de mesures extérieures au cadre du droit commun. Enfin, elles dénoncent les difficultés, en 2017, à faire accepter les enfants dits Roms dans certaines écoles primaires et dans certains collèges.

Cependant, par rapport aux autres minorités, les préjugés, les stéréotypes, les connaissances erronées, les sentiments de peur et d’hostilité continuent de se mêler avec une force et une intensité particulières et même avec une petite hausse en 2017 malgré une tendance à la baisse ces quatre dernières années.

La mobilisation des associations pour la défense des droits des Roms et des gens de voyage s’est renforcée, en réaction aux discriminations institutionnelles et sociétaires dont les Roms sont victimes, et celles-ci mettent en avant une image plus positive de cette minorité dans la presse.

Un véritable enjeu est lié à la représentation des Roms non pas en tant que groupe ou en tant que population, mais en tant qu’individus et citoyens, en tant que personnes, à travers des histoires de vie. On pense par exemple à la biographie recente de Amadora ou à celle précédente d’Anina.

Mais à ce jour, ni les associations ni les institutions n’ont réussi à faire assez progresser la lutte contre l’antitziganisme. La journée internationale des Roms 2018 peut être l’opportunité pour redonner un nouvel élan à la lutte contre le racisme à l’égard des tous les groupes tziganes.


L’auteur participera le 17 avril à 19h30 à une table-ronde autour du film « Roms, des citoyens comme les autres ? » au Palais de la Porte dorée, Musée de l’histoire de l’immigration.

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