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Dessin de boites de Pétri, où l'une des cultures cellulaires est différente des autres.
Pour être fiable, une recherche scientifique doit suivre certaines normes. Croaker/Shutterstock

Fake news, résultats peu fiables… Comment distinguer « bonne » et « mauvaise » recherche biomédicale ?

En science, les conceptions évoluent en permanence. Ainsi, la recherche sur les drogues psychédéliques a fait récemment un retour spectaculaire suite à un mélange d’assouplissement des attitudes sociétales, d’attrait pour les opportunités commerciales, de doutes sur la « guerre contre les drogues » et de désir de développer de nouveaux moyens de traiter certains problèmes de santé mentale.

Vous avez peut-être lu par exemple que de nouvelles études montraient que la kétamine pouvait agir sur la dépression, la psilocybine sur le syndrome de stress post-traumatique ou encore le microdosage de LSD sur la créativité

Beaucoup d’annonces, mais finalement quelle recherche mérite votre intérêt et, surtout, votre confiance ? Tout dépend notamment de ce que vous cherchez, mais il faut être conscient que toutes les études ne se valent pas, quelle que soit la discipline scientifique considérée. Comment les distinguer ?

Je suis médecin, spécialisé dans la recherche de nouveaux médicaments et des essais cliniques. En tant que tel, je m’intéresse à la question de savoir si les « thérapies psychédéliques » peuvent être une nouvelle forme de médecine. Cette question nécessite des preuves et cela passe notamment par des essais cliniques solides. C’est ce sur quoi je vais me concentrer ici, et voici les précautions à prendre avant de donner du crédit à une information que vous avez vu passer.

Bien sûr, la majorité des principes et précautions que je vais développer dans cet article s’appliquent à la recherche médicale de manière plus large – essais cliniques pour les molécules efficaces contre le Covid, etc.

Attention à la revue dans laquelle l’article a été publié

D’abord, vérifiez votre source. Une recherche solide est le plus souvent publiée dans des revues scientifiques examinées par des pairs (les peer-reviewed scientific journals). L’examen par les pairs signifie que des experts indépendants ont lu et critiqué anonymement l’article. Il s’agit d’une forme importante et minutieuse d’examen. Si l’article que vous lisez fait référence à une revue qui n’a pas recours à cette relecture, méfiez-vous.

De plus, certaines revues prétendent être de qualité et publier des articles examinés par des pairs… mais sont en fait juste des montages destinés à faire de l’argent (car généralement les auteurs paient pour être publiés dans une revue vérifiée par des pairs), qui publient tout ce qu’ils reçoivent sans vérification véritable. On parle de « revues prédatrices », dont plus de 10 000 ont été recensées en 2021. (Près d’un tiers des revues prédatrices sont actives dans le domaine de la santé. Des guides sont publiés pour faciliter leur identification par les auteurs, ndlr)

Les traquer, c’est un peu comme chercher à repérer un spam ou un mail frauduleux. Une date de création récente du journal, une mauvaise grammaire, des fautes d’orthographe et de formatage, des sites web de qualité inférieure et des déclarations trop belles pour être vraies sont autant de signes révélateurs d’une revue qui ne laisserait pas une vérité trop complexe ou nuancée s’opposer à de bons honoraires de publication…

En revanche, les revues de bonne qualité sont généralement établies depuis longtemps, sont indexées dans des bases de données scientifiques telles que PubMed et ont généralement de bons « facteurs d’impact » (le rapport entre le nombre de citations reçues par une revue dans une année et le nombre d’articles publiés par cette revue au cours des deux années précédentes). Indiqué sur la page d’accueil de la revue, le facteur d’impact n’est certes pas une mesure parfaite, mais elle est utile en tant que guide. Un chiffre plus élevé est plus rassurant. (Les deux prestigieuses revues Nature et Science ont des facteurs d’impact de plus de 40, The Lancet de plus de 50 et The New England Journal of Medicine de plus de 70. Les revues spécialisées de haut niveau ont, pour des raisons mécaniques, des facteurs d’impact inférieurs à 5 – ce qui reste bien dans ce cas de figure, ndlr)

Vous référer à un journal de bonne tenue, c’est avoir déjà fait la moitié du chemin.

Vue d’une page du site de la revue The New England Journal of Medicine
Vérifier le facteur d’impact d’une revue scientifique est un bon moyen d’évaluer son sérieux. Des titres comme The New England Journal of Medicine ou The Lancet sont solides en santé et médecine. Tada Images/Shuttertock

Vérifier qui écrit l’article

Avant de vous lancer dans votre lecture, cherchez ensuite à savoir qui sont les auteurs, où ils travaillent, ce qu’ils déclarent et quelles sont leurs sources de financement (cela est généralement indiqué à la fin de l’article). Des auteurs reconnus dans leur domaine ont, souvent, une excellente réputation…

Mais ils ont aussi plus à perdre si leurs résultats ne correspondent pas à leurs théories préalablement publiées. Ils sont également plus susceptibles d’être des consultants rémunérés par des entreprises cherchant à commercialiser de nouveaux traitements par exemple. Les conflits d’intérêts doivent être signalés.

Et ce n’est pas parce qu’une étude provient d’une institution pionnière et de grande qualité que vous devez lui accorder une confiance aveugle. Les équipes pionnières peuvent même être biaisées, pour diverses raisons. Par exemple, pourquoi se seraient-elles lancées dans un domaine contesté si elles n’avaient pas, à la base, une idée déjà fortement orientée et positive ?

Cela dit, les institutions et équipes de recherche qui ont une bonne réputation obtiennent cette dernière parce que leurs pairs ont confiance en leurs méthodes et résultats. Donc, dans l’ensemble, optez pour des auteurs respectés dans leur domaine (et publiant dans leur domaine…), tout en gardant à l’esprit les autres facteurs entrant potentiellement en jeu.

Quelle qualité pour les données publiées

Maintenant, intéressez-vous à l’article lui-même. Pour la recherche clinique, l’essai multicentrique (effectuée sur plusieurs centres, qui peuvent donc faire appel à des milliers de personnes, ce qui impose des protocoles bien calés), randomisé (l’intégration d’un patient à un groupe ou l’autre de l’essai se fait par tirage au sort) et contrôlé par placebo est roi.

Les premiers essais ont généralement lieu au sein d’une seule institution. C’est normal, mais ne dit encore rien sur l’efficacité du traitement en dehors de cette institution. Pour cela, il faut passer à l’essai multicentrique. Plus il y a de centres impliqués, mieux c’est.

Si le traitement fonctionne dans de nombreux centres, il y a déjà plus de raisons de penser qu’il fonctionnera aussi dans le monde « réel ». C’est ce qu’on appelle la « généralisation »… et c’est une étape encore sans certitude pour les psychédéliques notamment.

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Les études randomisées et contrôlées par placebo font référence à des participants répartis au hasard dans deux groupes ou plus, dont l’un est traité avec un placebo (pilule factice). Sans groupe de contrôle placebo avec lequel comparer, vous ne pouvez pas savoir si l’effet que vous observez dans le groupe ayant reçu le traitement n’aurait pas pu se produire tout seul.

De même, s’il n’y a pas de randomisation, tout effet observé peut être dû à quelque chose de commun à l’un des groupes et que les expérimentateurs n’ont pas vu.

Les premiers essais de psychédéliques n’étaient souvent ni randomisés ni contrôlés. Si bien que vous ne pouvez pas forcément conclure grand-chose de ces études pilotes. Elles montrent simplement que la recherche peut être effectuée. Pour l’heure, la majorité des recherches sur les psychédéliques ne sont ainsi pas (encore) à ce niveau.

Quelle taille pour les essais

Plus un essai compte de participants, nous l’avons évoqué précédemment, plus sa « puissance statistique » est grande – et plus il est pertinent pour détecter un effet réel (ou son absence). Il faut souvent des centaines, voire des milliers de participants pour avoir une résultat significatif.

Cela coûte cher, c’est pourquoi de nombreux essais cliniques à grande échelle sont financés par des entreprises – c’est le seul moyen de réunir les fonds nécessaires. Mais ce n’est pas parce qu’un essai est « commercial » qu’il faut le négliger…

Oui, profit et soins de santé ne font pas bon ménage. Mais pour contrôler les risques, les essais commerciaux sont en fait beaucoup plus réglementés que les essais non commerciaux. Presque tous les médicaments que nous possédons aujourd’hui ont été homologués sur la base d’essais commerciaux.

Une femme en blouse blanche donne une pilule à une jeune femme
La plupart des traitements actuels ont été obtenus suite à des essais cliniques dits commerciaux. Très encadrés, ils sont fiables. BSIP SA/Alamy Stock Photo

Quelle était l’hypothèse de départ de la recherche menée

Tous les essais cliniques doivent avoir un « résultat primaire pré-enregistré ». Il peut s’agir d’un résultat de test sanguin, de neuro-imagerie ou d’une mesure de la dépression, etc. C’est autour de ce résultat que l’essai est conçu. Un essai sérieux doit donc avoir un objectif principal, qui est de confirmer ou d’infirmer une hypothèse préalable.

Le préenregistrement s’effectue sur des sites web tels que clinicaltrials.gov avant le début de l’essai. Si les chercheurs n’ont pas préenregistré leur hypothèse ou leurs méthodes d’analyse notamment, ils ont pu sélectionner a posteriori leurs résultats. Si vous triturez vos données suffisamment fort, elles vous diront en effet presque toujours ce que vous voulez… C’est l’un des grands péchés de la recherche.

Si je tire à pile ou face encore et encore, je finirai par obtenir dix fois de suite le côté face, par hasard, et décider que c’est ce que je voulais avoir. C’est la même idée ici : plus je mets de mesures dans un essai, et plus je multiplie les façons d’analyser les données que je récolte, plus j’ai de chances d’obtenir un résultat « significatif » – en fait celui qui m’intéresse. D’où l’importance de toutes les règles posées pour bâtir et valider des protocoles de recherche, d’essais cliniques, etc. et ainsi permettre d’avoir les résultats les plus solides possibles.

Une dernière pensée avant de partir. Aucun essai clinique ni aucune recherche unique ne peut vous dire quoi que ce soit avec certitude : plus un résultat est reproduit par d’autres équipes, plus il devient crédible. C’est ainsi que la science et nos connaissances évoluent…

This article was originally published in English

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