Trente ans après le massacre des étudiantes de Polytechnique, les femmes restent minoritaires dans les facultés de génie, notamment en informatique. Shutterstock

Femmes en génie : il reste encore des barrières 30 ans après Polytechnique

Le 30e anniversaire de la tuerie de Polytechnique est l’occasion de réfléchir à ce qui a changé après trois décennies de militantisme contre la violence faite aux femmes, pour le contrôle des armes à feu et en faveur des femmes en sciences, en technologie, en génie et en mathématiques (STGM).

Trois ans après le massacre, le Comité canadien des femmes en ingénierie a publié Elles font une différence. Le rapport décrit en détail les obstacles auxquels se heurtent les femmes dans le domaine du génie et lance un appel national à l’action.

Nous voilà 27 ans plus tard. La proportion de femmes inscrites à des programmes de premier cycle en génie a légèrement augmenté, ayant passé de 16 pour cent à 22 pour cent. Mais le Canada accuse toujours un retard par rapport aux autres pays industrialisés. Et malgré l’essor du secteur de la technologie, les femmes représentent aujourd’hui une plus petite proportion des étudiants en informatique (16 pour cent) qu’en 1989.

Trois femmes s’étreignent après avoir déposé des fleurs devant l’École Polytechnique de Montréal le 9 décembre 1989. Trois jours auparavant, Marc Lépine a assassiné 14 femmes. THE CANADIAN PRESS/Shaney Komulainen

Pendant ce temps, les écoles de commerce, de droit et de médecine ont doublé le nombre d’inscriptions de femmes. Et les programmes de mathématiques comptent plus de 40 pour cent de femmes, ce qui va à l’encontre du mythe selon lequel « les maths, c’est dur » pour les femmes. Malgré les bonnes intentions et les investissements massifs dans les programmes – camps d’ingénierie, affiches montrant des filles qui travaillant en robotique, astronautes parlant des joies de la science et de la technologie dans les écoles –, on avance à pas de tortue.


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Influences culturelles

Réfléchissez à ceci :

« Les influences culturelles qui empêchent les jeunes filles et les jeunes femmes d’occuper des rôles non traditionnels sont exercées par leurs parents et d’autres personnes qui s’en occupent dès leur plus jeune âge. À l’école, des enseignants et des conseillers pédagogiques, qui ne sont pas conscients des stéréotypes culturels, continuent à dissuader une bonne part d’entre elles de s’intéresser aux mathématiques et aux sciences et d’envisager de faire carrière dans l’ingénierie. […] Dans leur milieu de travail, les ingénieures se heurtent à des attitudes et à des activités systématiquement discriminatoires à l’égard des femmes. Beaucoup d’entre elles sont exposées à du sexisme en matière d’embauche, de promotion, d’affectation et de salaire, et subissent du harcèlement sexuel dans leur milieu de travail. Certaines doivent surmonter l’isolement dû au fait qu’elles sont la seule ingénieure dans l’entreprise ou sur le chantier. »

Cette description tirée du rapport Elles font une différence demeure actuelle. Des rapports plus récents – comme celui de 2017 de la Banque TD intitulé Women and STEM : Bridging the Divide ou celui du gouvernement canadien intitulé Persévérance et représentation des femmes dans les programmes d’études en STGM – vont dans le même sens. L’étude de la TD souligne également que les femmes qui travaillent dans les domaines des STGM gagnent moins que leurs homologues masculins, même si leur salaire demeure plus élevé que dans bien d’autres professions.

Des changements nécessaires

Il est important d’appliquer nos connaissances en matière d’innovation pour encourager la diversité et l’inclusion. L’éducation est l’un des moyens les moins efficaces pour modifier les comportements : il ne suffit pas de savoir qu’une présence accrue des femmes dans les STIM serait bonne pour l’économie, la conception de systèmes inclusifs et les innovations.

Si on examine la proportion de femmes inscrites dans les écoles d’ingénierie au Canada, nous constatons des écarts considérables entre les établissements. L’Université Queen’s, l’Université de Waterloo et l’Université de la Colombie-Britannique ont approché ou dépassé les 30 pour cent. L’Université de Toronto rapporte que 40 pour cent de la nouvelle cohorte de 2019 était composée de femmes. Dans d’autres écoles, la proportion de femmes se situe plus près de 10 pour cent.

Les données sont difficiles à trouver. Ingénieurs Canada ne publie pas de données selon les sexes par école et son objectif de 30 en 30 – faire passer à 30 pour cent d’ici 2030 le pourcentage de femmes parmi les ingénieurs qui recevront leur diplôme – semble modeste étant donné que bon nombre d’écoles ont déjà atteint cette cible.

Bien sûr, il y a aussi le problème de manque de main-d’œuvre ainsi que des défis structurels – les femmes sont mieux représentées dans des disciplines comme le génie biomédical, chimique et environnemental que dans le génie civil, mécanique ou aérospatial. Mais il faut se pencher sur la conception des programmes, la pédagogie, le recrutement et le soutien. Il faut remettre en question les systèmes qui comportent des obstacles structurels.

Attirer les femmes dans les professions des STGM, c’est s’engager à offrir plus que des programmes inclusifs pour les filles. (Shutterstock)

Des programmes pour le changement

Une partie du défi tient au fait que les bonnes intentions ne se traduisent pas par des mesures concrètes. Peu d’intervenants – associations, universités, gouvernements, organismes de certification – utilisent les leviers à leur disposition, comme le financement, l’approvisionnement, la reconnaissance, les rapports et la transparence, pour effectuer des transformations. L’argent a le dernier mot, et s’ils avaient accordé la priorité à la représentation des femmes en génie et dans d’autres disciplines des STGM – et qu’ils l’avaient corroborée avec des conséquences réelles –, nous aurions vu des changements s’opérer plus rapidement.

Il existe de fabuleux exemples de programmes visant à accroître le nombre de femmes en informatique. L’Université Carnegie Mellon et le Harvey Mudd College ont répertorié des stratégies qui ont permis d’atteindre de 30 à 40 pour cent d’inscriptions féminines. Mais la plupart des universités sont lentes à faire bouger les choses, et sans un leadership engagé et une stratégie en plusieurs volets axée sur les résultats, les paroles ne se traduisent que rarement par des actions.

Il est évident qu’il faut aussi commencer plus en amont. Les choix des filles sont influencés par de nombreux facteurs : les stéréotypes sociétaux et les attentes des enseignants, des pairs, de la famille et des amis. Des programmes peuvent accroître considérablement l’intérêt des filles pour les mathématiques, les sciences, le génie et la technologie à un jeune âge, mais ils sont fragmentés et dépendent souvent d’un soutien et d’un financement incohérents.

Pour réaliser des gains, il faut des cibles claires, un soutien et une reddition de comptes liés au financement.

Les employeurs ont également un rôle essentiel à jouer. Les femmes se disent couramment confrontées à de la discrimination et à du harcèlement et parlent de la culture de la brotopia, du nom du livre de la journaliste de Bloomberg Emily Chang, Brotopia : Breaking up the Boys » Club of Silicon Valley, qui y décrit la culture machiste de la Silicon Valley.

Certaines entreprises font des progrès. Des organismes ont fixé des objectifs assortis de stratégies intentionnelles et liés à la rémunération de la direction. D’autres ont utilisé des approches novatrices pour attirer les femmes en réformant la culture d’entreprise.

Par exemple, l’une d’elles a atteint 30 pour cent de participation féminine en ayant recours à des hackathons socialement progressistes dans le cadre de sa stratégie de recrutement. D’autres entreprises tentent de s’attaquer au problème pernicieux du « tuyau qui fuit » (leaky pipeline en anglais)– les femmes qui quittent plus vite la profession que les hommes – en employant diverses tactiques.

Pour finir, on doit faire plus de place aux programmes mixtes novateurs qui combinent la technologie et les sciences sociales et humaines. Il est bon de savoir que la moitié des femmes cadres des plus grandes entreprises des technologies de l’information et des communications (Xerox, Twitter, HP, IBM, Facebook) ne détiennent pas de diplôme dans les STGM.

On devrait encourager les filles et les femmes à poursuivre des études en génie et en informatique, mais on devrait aussi reconnaître qu’il existe d’autres moyens de jouer un rôle dans le monde de la technologie. Avec cette double perspective, il devrait être possible de promouvoir la participation des femmes à la technologie.

L’élaboration de stratégies collaboratives à plusieurs niveaux avec des cibles précises nous permettra de ne pas prendre part à la même discussion bien intentionnée, mais inefficace, pendant encore 30 ans.

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This article was originally published in English