Festival Nyansapo à Paris : un débat brûlant pour les sciences sociales

Angela Davis, figure de l'afro-féminisme. flickr/ thierry ehrmann, CC BY-SA

Fin juillet, du 28 au 30, se tiendra à Paris la toute première édition du festival afro-féministe militant à Paris Nyansapo, organisée par le collectif Mwasi. Les organisateurs annoncent un espace dédié aux femmes noires non-mixte à 80 %, ainsi que d’autres espaces “non mixtes” (soit réservé aux personnes s’identifiant soit comme noires, soit comme femmes ou encore aux personnes identifiées comme racisées).

Le festival, une initiative à la fois culturelle et politique, et qui entend ouvrir la discussion aux problématiques de race, de post-colonialisme et d’afro-féminisme a été au cœur d’une controverse au mois de mai. Réagissant à plusieurs messages – émanant de la LICRA et d’individus liés à l’extrême-droite-, la maire de Paris, Anne Hidalgo, avait menacé d’interdire le festival, le jugeant discriminant, avant de se rétracter, compte tenu de l’organisation proposée (réunions non-mixtes dans des espaces privés et ateliers ouverts à tous dans les espaces publics).

Confusion de registres

La polémique récente sur Nyansapo s’explique par la confusion de plusieurs registres d’analyse. Il convient de distinguer divers ordres de phénomènes. D’une part, se pose la question de l’usage de ressources publiques (crédits, locaux) à des fins particulières et privées.

Sur ce point, la puissance publique, en l’occurrence la ville de Paris, peut juger opportun ou pas de fournir des ressources à une activité particulière et privée. Même si des opinions contraires peuvent se manifester, les décisions adoptées par la puissance publique ainsi sollicitée sont légitimes. D’autre part, est interrogée la dimension sectaire ou la volonté d’exclure lorsqu’elle est portée par une activité militante qui se donne pour finalité de critiquer le sectarisme et l’exclusion. Ici, deux types de jugement doivent être distingués.

Membres fondateurs du Black Panther Party (1966) : Elbert . Wikimedia

D’un côté, une activité militante sectorielle peut bien se déployer selon les règles qu’elle se donne spontanément. On peut, à loisir, invoquer ce moment d’« essentialisme stratégique » assumé par certaines branches du militantisme féministe des années 1970 ou se réclamer de la rupture que les Black Panthers avaient consommé avec le reste de la société étatsunienne.

Ces choix peuvent être compris comme n’importe quelle disposition privée consistant à définir a priori les personnes habilitées à rejoindre un groupe qu’il s’agisse d’un club, d’une loge ou d’une secte. Bien entendu, c’est l’apparente contradiction entre le contrôle sur les personnes ainsi choisies et l’horizon d’émancipation universelle des êtres humains qui pose problème.

Mais c’est alors au club, à la loge, à la secte, s’ils le souhaitent, de s’expliquer ou pas sur ce point : comment la clôture est une condition de l’ouverture. Cela à supposer que l’ouverture soit la finalité de la clôture initiale.

Reste aussi à déterminer si l’inégalité de genre et le racisme dans la France de 2017 sont de même intensité que les iniquités qui ont légitimé l’« essentialisme stratégique » des années 1960-70.

Relativisme ou universalisme ?

Au-delà du militantisme affiché par les organisateurs, le festival et ses propositions doivent aussi se prêter à l’analyse des sciences sociales. Ainsi, l’« essentialisme stratégique » revendiqué ici se traduit par un relativisme méthodologique dans le domaine scientifique.

S’engage ainsi une discussion bien connue en sciences sociales entre le point de vue relativiste et universaliste, rapport étudié longuement par Claude Lévi-Strauss.

Selon le relativisme affiché par les organisateurs de ce festival, seules des personnes appartenant à un certain groupe sont équipées des ressources intellectuelles et émotionnelles qui les rend aptes à rendre compte de ce groupe.

Il s’oppose ainsi au point de vue universaliste selon lequel tout(e) chercheur/chercheuse en sciences sociales, dès lors qu’il/elle s’en donne la peine peut être en mesure d’analyser les processus sociaux qui sont à l’œuvre dans n’importe quel groupe social.

Or, accepter ce relativisme méthodologique revient à désarmer les sciences sociales, les empêcher de s’emparer de tout objet d’étude et de les exclure de toute scientificité, notamment face aux sciences de la vie et de la terre, celles qui soignent les cancers et propulsent des satellites de communication. L’enjeu n’est pas marginal.