Football : comment expliquer les flops des champions en titre en Coupe du monde ?

En 2010, l'Italie, tenante du titre, termine bonne dernière de son groupe derrière le Paraguay, la Slovaquie et la Nouvelle-Zélande. Vous avez dit surconfiance ? Filippo Monteforte/AFP

Mardi 16 octobre, les deux derniers vainqueurs de la Coupe du monde de football, la France et l’Allemagne, se retrouveront dans le cadre de la Ligue des Nations. Bien que l’intérêt de ce nouveau tournoi soit décrié, la prestigieuse affiche rappelle un phénomène qui interroge tous les amateurs de la planète : au total, sur les cinq dernières Coupes du monde, quatre fois le tenant du titre a été éliminé dès le premier tour.

Petit retour en arrière : le 27 juin 2018, à Kazan en Russie, la Corée du Sud bat l’Allemagne deux buts à zéro. Cette dernière, détentrice de la Coupe du monde de football, est éliminée dès le premier tour. Elle finit même dernière d’un groupe pourtant facile sur le papier, derrière la Suède, le Mexique et la Corée. Qui aurait pu penser que la Mannschaft, l’une des équipes favorites, serait aussi pitoyablement sortie dès la première phase du tournoi final ?

Y aurait-il un « syndrome du vainqueur de la Coupe du monde » ? Les déboires de l’Allemagne en rappellent en effet d’autres… Rappelez-vous 2002 et l’édition en Corée du Sud et au Japon. L’équipe de France, championne du monde 1998 et championne d’Europe 2000, réputée imbattable avec sa constellation de stars, finit elle aussi dernière de sa poule, derrière le Danemark, le Sénégal et l’Uruguay. En 2010, en Afrique du Sud, l’équipe d’Italie, championne du monde 2006, termine bonne dernière de son groupe derrière le Paraguay, la Slovaquie et la Nouvelle-Zélande. Enfin, en 2014, l’invincible armada d’Espagne, championne du monde 2010 et d’Europe en 2008 et 2012, termine avant-dernière de sa poule, derrière les Pays-Bas et le Chili, et sort piteusement de la Coupe du monde au Brésil.

L’hubris des leaders

Le constat est suffisamment troublant pour s’interroger sur les raisons de ces échecs pathétiques. Pourquoi des équipes puissantes, souvent favorites, se font éliminer dès le premier tour ? Et y-a-t-il des leçons à tirer de ces faillites sportives dans d’autres domaines que le sport, pour les entreprises leaders sur leur marché par exemple ?

Parmi les causes de ces fiascos footballistiques, figure en premier lieu ce que les chercheurs en ressources humaines nomment l’hubris. L’hubris, chez les Grecs, c’était le sentiment de la « démesure », d’invincibilité et de supériorité. Depuis vingt ans, les travaux sur la théorie de l’hubris se sont multipliés dans les champs de la stratégie, de la finance et du leadership.

L’hubris des équipes de France en 2002, d’Italie en 2010, d’Espagne en 2014 et d’Allemagne en 2018 se serait traduit par une surconfiance des joueurs, des sélectionneurs, de l’encadrement et des dirigeants. Les principaux acteurs des équipes auraient en fait surestimé leur potentiel quatre ans plus tard.

La surconfiance apparaît comme un défaut dans la perception de soi (ici, l’équipe) et de son environnement, comme l’affirmait l’économiste américain Richard Roll, l’un des pionniers du sujet, dès 1986. Dans son livre « Leadership, L’art et la science de la direction d’entreprise » (Éditions Pearson, 2013), Valérie-Claire Petit prend l’exemple de Jean‑Marie Messier. Selon la professeure de management à l’EDHEC Business School, l’ancien patron de Vivendi serait l’archétype du dirigeant victime de l’hubris, ce qui expliquerait son ascension fulgurante et sa chute brutale.

Pour les équipes de football en question, l’hubris donnait le sentiment d’être invincible. Comme Kodak, en son temps, avait le sentiment de ne jamais pouvoir perdre son leadership sur le marché des pellicules photos…

« Vieilles gloires » indéboulonnables

Deuxième cause : le vieillissement et le faible renouvellement de l’effectif des vainqueurs. Une équipe qui gagne une Coupe du monde devient un groupe solidaire, soudé par des émotions et des souvenirs sportifs et personnels forts. Et des amitiés solides et durables. Un esprit de groupe et de cohésion, voire d’exclusion vis-à-vis des autres, se développe. Elle éprouve des réticences à intégrer de nouveaux jeunes talents qui remplaceraient les « vieilles gloires », même si ces dernières ne sont plus au niveau mondial.

Or, chaque vainqueur d’une Coupe du monde l’a été à sa maturité footballistique. Quatre ans plus tard, les joueurs ont vieilli. Plusieurs joueurs dépassent les trente ans. Ainsi, en 2002, lors du match d’ouverture contre le Sénégal, neuf titulaires avaient joué la finale de 1998. Et Zinédine Zidane, blessé, était absent. En 2010, l’Italie, tenante du titre, présentait une des équipes les plus vieilles du tournoi, avec comme titulaires une large majorité des vainqueurs de 2006. Quant à l’Espagne, neuf joueurs déjà vainqueurs en 2010 étaient alignés dans le onze titulaire de la Coupe du monde 2014 au Brésil. Enfin, en 2018, six vainqueurs allemands figuraient parmi les titulaires. L’adage populaire « on ne change pas une équipe qui gagne » peut s’appliquer sur une saison, mais pas sur quatre ans, dans un sport où la condition physique est l’une des clés du succès.

Difficultés à changer de stratégie

Troisième cause : le maintien de l’entraîneur. Dans les quatre cas d’échecs, trois fois le même entraîneur a été maintenu : Marcello Lippi pour l’Italie, Vincente del Bosque pour l’Espagne et Joachim Löw pour l’Allemagne. Pour la France, c’est l’entraîneur adjoint d’Aimé Jacquet en 1998, Roger Lemerre, qui lui succède en 2002 (une quasi-continuité, donc). Or, l’entraîneur d’une équipe, d’un temps donné et d’une compétition donnée, dans un jeu où les stratégies et les joueurs changent en permanence, n’est sans doute plus adapté à un nouveau contexte. Il a du mal à renouveler les équipes, les méthodes d’entraînement, les discours de motivation, les stratégies de jeu et à s’adapter aux nouvelles générations, aux nouveaux schémas tactiques et à la nouvelle concurrence.

Quatrième cause : ne pas changer de stratégie. Les stratégies gagnantes du passé ne sont pas forcément celles gagnantes du futur. Dans « La Conquête du futur », les spécialistes du management Gary Hamel et C.K. Prahalad montrent que la clé du succès, ce n’est pas « adopter les méthodes gagnantes du passé, mais inventer celles du futur ». Or, les quatre équipes concernées par la Bérézina du premier tour ont appliqué la même stratégie à quatre ans d’intervalle, avec grosso modo les mêmes joueurs et le même encadrement.

En 2002, Roger Lemerre avait encore une fois confié la direction du jeu à Zinedine Zidane. Or, celui-ci, blessé, manqua les deux premiers matchs et personne ne sut le remplacer. En outre, la stratégie reposait sur la défense de fer de 1998 (Fabien Barthez, Bixente Lizarazu, Marcel Dessailly, Franck Leboeuf et Lilian Thuram), devenue… plus lourde. En 2010, l’Italie comptait sur le même jeu ultra-défensif et se fit balayer. L’équipe d’Espagne conserva en 2014 son style très collectif, inspiré du FC Barcelone, qui avait fait merveille en 2010. Mais les adversaires avaient su décrypter ce jeu à « mille passes » et s’y étaient adaptés. Ils ne cherchaient plus à récupérer le ballon, laissant les Espagnols le garder avant de les poignarder par des contre-attaques véloces. Quant à l’Allemagne de Joachim Löw, son jeu fondé sur des joueurs ultra-physiques, des longues passes et des courses profondes fit long feu avec des joueurs plus âgés.

Des adversaires surmotivés

Cinquième cause : une baisse de la motivation des vainqueurs. Bien sûr, des joueurs professionnels restent motivés. Mais la première victoire a sans doute émoussé leur surmotivation ancienne. Pour les footballeurs de haut niveau, gagner la Coupe du monde est le rêve ultime. Ceux qui touchent au Graal connaissent les honneurs, la gloire et la fortune. Or, fournir à nouveau des efforts extraordinaires exige un engagement encore plus extraordinaire. La théorie des attentes de Vroom affirme que les individus agissent dans l’attente d’un résultat donné en fonction de l’intérêt qu’il lui attribue. L’attente d’une première victoire en Coupe du monde paraît donc plus fort que l’attente d’un deuxième trophée.

Sixième cause : la concurrence cherche à surpasser le vainqueur. Les autres équipes, face au tenant du titre, sont surmotivées. En position de challenger, elles ont tout à gagner. Elles décortiquent le jeu des vainqueurs (et de mieux en mieux grâce aux nouvelles technologies). Elles savent quelle star cibler et conçoivent un plan qui tient compte de celui de l’adversaire.

« Les espèces qui survivent sont celles qui s’adaptent le mieux »

En synthèse, le syndrome « vainqueur de la Coupe du monde » peut se résumer ainsi :

  • Hubris : surconfiance et narcissisme.

  • Vieillissement et faible renouvellement des acteurs.

  • Difficulté pour l’entraîneur à changer de plan.

  • Maintien de la stratégie, de la tactique et des moyens du passé.

  • Émoussement de la sur-motivation.

  • Nouveaux adversaires mieux préparés.

De ce syndrome, on peut tirer, pour les entreprises opérant sur des marchés concurrentiels, plusieurs leçons méritant d’être approfondies par les chercheurs et méditées par les dirigeants :

  • Ne pas succomber à l’hubris, en cultivant la modestie et le sens de la mesure face à la réussite.

  • Cultiver ce qu’un ex-P.D.G. de L’Oréal nommait la « saine inquiétude ».

  • Savoir renouveler et diversifier les équipes.

  • Éviter la pensée de groupe.

  • Savoir changer un dirigeant peu adaptable, quand le temps a passé et que le contexte a changé.

  • Adapter, faire évoluer ou changer la stratégie, la tactique et les moyens.

  • Comprendre que, dans un monde changeant, les recettes du passé ne sont pas celles du futur.

  • Se méfier ou tenir compte, même si on est leader, de ses concurrents.

On prête à Darwin cette citation : « Les espèces qui survivent ne sont ni les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux ». Si la jeune équipe de France de 2018 veut rééditer son exploit en 2022 au Qatar (et surtout éviter un fiasco), elle devra donc savoir renouveler ses hommes, son style de jeu et ses méthodes. Et s’adapter. La voilà prévenue !

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