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France-Algérie : l’impasse diplomatique

Un homme en bas d'un immeuble est appuyé contre une rambarbe sur laquelle est étendue une bannière blanche où il est écrit : "L'Algérie aux algériens Macron dégage."
Banderole vue lors d’une marche contre le régime d’Abdelaziz Bouteflika. Béjaïa, 23 mars 2019. Ryad Kramdi/AFP

Le 2 octobre 2021, le journal Le Monde rapporte les propos tenus par Emmanuel Macron lors d’un échange avec des jeunes issus de familles liées à l’histoire de l’Algérie. À cette occasion, le président français critique un système algérien « politico-militaire » qui entretient une « rente mémorielle » et « la haine de la France », et ajoute :

« La construction de l’Algérie comme nation est un phénomène à regarder. Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? »

Contre toute attente et de façon incompréhensible, Emmanuel Macron reprend ici des propos que tiennent régulièrement les partisans de « l’Algérie française ».

Dans cet égarement historique, le chef de l’État français, irrité par la politique agressive de son homologue turc Recep Tayyip Erdogan en Méditerranée, ose une comparaison historique erronée entre la colonisation française de l’Algérie et la domination ottomane sur ce territoire entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Il se dit ainsi « fasciné de voir la capacité qu’a la Turquie à faire totalement oublier le rôle qu’elle a joué en Algérie et la domination qu’elle a exercée ».

À Alger, ces propos ont provoqué une vague d’indignation, y compris parmi les opposants au régime. La présidence de la République algérienne les qualifie d’« irresponsables » puis rappelle pour consultation son ambassadeur à Paris, Mohamed-Antar Daoud, et interdit le survol de son espace aérien aux avions militaires français.

L’ire algérienne

Les autorités algériennes exploitent habilement cette crise avec la France, dans l’espoir de restaurer un semblant de légitimité après la contestation portée par le Hirak, un mouvement pacifique qui aspire à une transition démocratique.

Dans les médias et sur la toile, des propos incendiaires sont tenus contre la France et sa persistance à nier l’existence d’une Algérie précoloniale.

Ainsi, dans un entretien accordé le 6 novembre 2021 à Der Spiegel, le président Tebboune souligne que « Macron a rouvert un vieux conflit de manière totalement inutile » et précise, concernant une éventuelle réconciliation :

« Je ne serai pas celui qui fera le premier pas… Aucun Algérien n’accepterait que je contacte ceux qui nous ont insultés. »

Le 9 novembre, Emmanuel Macron répond. Il « regrette les polémiques et malentendus engendrés par les propos rapportés » et exprime son « plus grand respect pour la nation algérienne, pour son histoire et pour la souveraineté de l’Algérie ».

Mais cette volonté d’apaisement se heurte à une relation dépourvue d’intérêts communs stratégiques à l’instar de celle avec le Maroc ou d’une vision partagée des problèmes régionaux, cela depuis une décennie.

Crise entre Paris et Alger : pourquoi de tels propos d’E. Macron ? France 24, 4 octobre 2021.

Pourtant, en 2017, le candidat Macron laissait espérer une relation amicale et constructive avec l’Algérie. Ses propos sur la colonisation, qu’il avait qualifiée de « crimes contre l’humanité » lors de sa visite à Alger, avaient notamment touché une corde sensible de l’histoire de du pays.

Par ailleurs, beaucoup ont cru que le rapport Stora, publié en janvier 2021, préparerait la France à reconnaître ses crimes coloniaux et à émettre des excuses, ouvrant la voie à une relation amicale. En fait, le rapport avait pour objectif la réconciliation des mémoires entre la France et l’Algérie au travers de la création d’une commission Mémoire et Vérité, chargée de proposer des initiatives. La déception fut totale et le rejet unanime en Algérie.

Pour Alger, le rapport Stora répond à des préoccupations françaises (le vivre-ensemble de populations liées à l’Algérie) mais ne correspond pas aux attentes algériennes, à savoir la reconnaissance officielle par la France des crimes coloniaux, « perpétrés durant 130 ans de l’occupation de l’Algérie ». Comme le souligne le porte-parole du gouvernement Ammar Belhimmer, le rapport place « sur un même pied d’égalité la victime et le bourreau ».

L’amertume était d’autant plus forte que, deux mois plus tard, le rapport Duclert sur le Rwanda, rendu public en mars 2021, souligne avec insistance « la lourde responsabilité politique et militaire » de la France dans le génocide des Tutsis, ce qui montre que, en d’autres circonstances, Paris sait admettre ses torts.

Force est de constater qu’à la veille de l’élection présidentielle de 2022, la relation entre la France et l’Algérie est dans une impasse. Cela à un moment où le contexte régional (Libye, Sahel, Maroc) nécessite plus que jamais une entente entre ces deux pays.

Frustration économique de la France

En 2012, la visite d’État en Algérie de François Hollande avait pour ambition d’établir « une relation apaisée » avec l’Algérie d’Abdelaziz Bouteflika, alors au sommet de sa puissance financière avec ses 190 milliards de dollars de réserve de change accumulés grâce à la montée du prix du baril de pétrole depuis 2002. La signature de nombreux accords commerciaux avec des entreprises comme Renault, Alstom ou encore Sanofi, et la mise en œuvre d’un Comité intergouvernemental bilatéral de haut niveau (CIHN) présidé par les premiers ministres respectifs, venaient illustrer la qualité du partenariat.

Toutefois, les relations stagnent. La grave maladie qui frappe le président algérien en 2013 le contraint à disparaître de la vie publique. Sa réélection en 2014 ne soulève pas encore les foules mais suscite des interrogations sur sa santé réelle, et la seconde brève visite de François Hollande à Alger, en 2015, indigne les opposants et rivaux du président Bouteflika. Ils voient dans celle-ci un soutien politique déplacé à un chef d’État malade, affaibli et dans l’incapacité de parler en public. Cela d’autant plus que le quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika (2014-2019) marque l’amplification d’un système de détournement colossal de fonds publics dans les transports, les infrastructures et les achats d’armements, de céréales et de véhicules qui prospère à l’ombre des investissements publics.

Algérie, le grand gâchis. Le Dessous des cartes, Arte.

Par ailleurs, contrairement aux attentes françaises, l’abondance financière de l’Algérie profite en premier lieu aux entreprises chinoises.

En effet, depuis 2013, la Chine est devenue le premier fournisseur de l’Algérie, remplaçant la France. En 2020, la France reste le deuxième fournisseur avec une part de marché de 10,6 %, loin derrière la Chine et ses 17 % (2 0 % en 2019). Les échanges commerciaux Paris-Alger ne cessent de chuter – -24 % en 2020, – 18 % au premier semestre 2021 –, bien qu’il faille prendre en compte les réductions générales des importations algériennes suite à la chute des revenus issus de la vente des hydrocarbures.

Après la Chine, c’est la Russie, déjà premier fournisseur d’armements de l’Algérie, qui menace la place des importations françaises, notamment dans le secteur du blé, dont le pays est l’un des principaux importateurs mondiaux. Premier importateur de blé français depuis des années, l’Algérie d’Abdelmadjid Tebboune affiche clairement sa volonté de réduire cette tendance au profit de la Russie.

À la crainte française de perdre le principal débouché du blé tendre à l’extérieur, s’ajoute la montée de l’Italie dans les parts de marché en Algérie. En 2020, l’Italie est le premier client de l’Algérie (14,7 %), devant la France (13,3 %). En pleine brouille avec la France, la visite d’État du président italien, Sergio Mattarella, le 6 novembre 2021, est venue conforter la position centrale de l’Italie en Algérie.

Enfin, le rapprochement de l’Algérie avec la Turquie d’Erdogan s’est traduit par une hausse des investissements turcs dans le pays (5 milliards de dollars) et une augmentation des échanges commerciaux. La Turquie est ainsi devenue en 2020 le troisième client de l’Algérie. Qualifiées d’« excellentes » par le président Tebboune, les relations entre Alger et Ankara suscitent de nombreuses inquiétudes, en particulier au Sahel où des pays comme la Russie ne cachent plus leur volonté de remplacer la France en Afrique. Or, l’Algérie constitue un formidable relais sur le continent pour ces deux pays.

Déception française au Sahel

Les désaccords entre l’Algérie et la France se sont d’abord illustrés sur le dossier du renversement du régime de Mouammar Kadhafi, en octobre 2011. Avec 900 km de frontières avec la Libye, Alger ne pouvait qu’être inquiet des effets déstabilisateurs de la situation dans ce pays sur sa sécurité.

En 2013, l’attaque par des groupes terroristes provenant de Libye du site gazier d’In Amenas est venue illustrer de façon dramatique les craintes de voir la Libye post-Kadhafi se transformer en zone refuge pour les groupes djihadistes.

Du renversement du régime, en 2011, jusqu’à la Conférence de Paris sur la sortie de crise en novembre 2021, la France et l’Algérie n’ont pas réussi à développer une vision commune sur l’avenir de ce pays.

Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, et le ministre des Affaires étrangères français, Jean‑Yves le Drian, durant une rencontre bilatérale pour parler des questions libyenne et sahélienne à Alger, le 21 janvier 2020. Ryad Kramdi/AFP

Bien au contraire, l’Algérie a rejoint la Turquie dans son opposition à l’offensive ratée du général Haftar sur Tripoli au printemps 2019, là où la France l’a toujours soutenu.

De même, l’Algérie n’a pas accompagné la France dans son intervention au Mali dans le cadre de l’opération Barkhane en 2013. L’intervention française a été vécue par Alger comme une ingérence dans son pré carré sahélien. De plus, la France a toujours défendu une ligne de non-négociation avec les djihadistes, au premier rang desquels Iyad Ag Ghali, chef du groupe Ansar Dine. Alger, au contraire, voit en lui un acteur central d’un éventuel processus de paix au Mali, et soutient le projet de Bamako de discuter avec lui.

Or, l’opération Barkhane est un échec. La France va se retirer, en 2022, sans qu’une solution ait été atteinte : face aux défis du développement d’une région sahélienne en pleine transformation, la réponse militaire est vaine.


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Ce repli français annonce une possible intervention de l’Algérie au Mali au côté de la Russie via la société Wagner. Une telle évolution, au-delà du symbole, ne manquerait pas d’accroître les divergences de vues et d’intérêts entre la France et l’Algérie.

L’urgence de rétablir une relation apaisée

En désaccord sur presque tous les sujets avec la France, l’Algérie est entrée dans une stratégie de tension avec le Maroc, pays devenu pour la France un partenaire essentiel sur le continent africain. Depuis la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc annoncé le 24 août 2021, le risque d’un conflit entre les deux puissances de l’Afrique du Nord ne cesse de croitre.

Les deux pays sont engagés dans un renforcement de leurs capacités militaires et chacun s’efforce de persuader sa population de la supériorité de son armée. En 2021, l’armée algérienne est classée à la 27e place sur 140 armées par le classement Global Fire Power et est en théorie plus puissante que celle du Maroc, classée 53e. Les deux pays sont donc très lourdement armés et disposent chacun d’un gros demi-million de soldats. Autant dire qu’un conflit aujourd’hui prendrait des proportions sans commune mesure avec la « Guerre des sables » de 1963. Il contraindrait les populations à basculer dans un nationalisme grégaire aux effets dévastateurs pour toute la région.

Dans ce contexte explosif, le rétablissement d’une relation apaisée et constructive avec l’Algérie devient un impératif pour la France. C’est l’objet du déplacement qu’effectue Jean‑Yves Le Drian à Alger ce 8 décembre ; sans doute faudra-t-il encore bien plus d’efforts pour y parvenir…

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