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Vendredi 9 octobre, une centaine de garçons du Collège Nouvelles Frontières à Gatineau, au Québec, portaient des jupes à l’école pour protester contre le double standard du code vestimentaire sexiste de leur école. _zachpaulin_ / Instagram

Garçons en jupes, filles en décolletés : une nouvelle manifestation de désobéissance civile à l’école

En cette rentrée scolaire, des élèves contestent les codes vestimentaires.

En France, des lycéennes ont appelé sur les médias sociaux (@balancetonbahut et #lundi14septembre) à s’habiller de manière « indécente ». Le hashtag comptabilise plus de 17 millions de vues sur la plate-forme TikTok et des millions sur Twitter et Instagram. Elles ont ainsi partagé leurs photos sur les réseaux sociaux et en se rendant dans leur établissement vêtues de décolletés ou top crop.

Au Québec, des garçons de Gatineau, Montréal et Sherbrooke portent des jupes en solidarité à l’égard de filles expulsées de leur collège pour leur jupe trop courte. Ces transgressions volontaires sont autant de manières de contester les codes vestimentaires et d’y résister.

Ces codes rédigés par des adultes prévoient des interdictions et des punitions pour les élèves, mais bien peu de droits. Ils sont fondés sur des conceptions plutôt strictes de la bienséance et des normes de genre et sont parfois justifiés en référence à la sécurité ou à des principes religieux ou antireligieux. Les élèves évoluent donc sous un régime de gouvernement, de normes et de règles contrôlé par des adultes et qui ne leur offre pas ou que très peu de canaux pour contester l’interprétation des codes ou les punitions qui en découlent.

En tant que professeur de science politique et spécialiste de la démocratie et des mouvements sociaux, je mène depuis plusieurs années une recherche sur la contestation et les grèves d’élèves dans les écoles. Avec une équipe d’étudiantes et d’étudiants de l’UQAM, nous avons retracé des milliers d’événements dans le monde de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui. Cela permet de commencer à présenter des résultats, par exemple sur l’histoire des grèves d’élèves au Québec [ricochet.media/fr/2166/mouvement-de-la-jeunesse] et au Canada [histoireengagee.ca/la-greve-du-chocolat-de-1947-une-mobilisation-enfantine-dun-ocean-a-lautre/].

Une longue histoire de résistance

Dans pareil contexte, la résistance et la contestation des élèves peuvent-elles être qualifiées de désobéissance civile ?

Si oui, ça n’est pas d’hier que des étudiants contestent l’ordre établi. Voici ce que publie un chroniqueur dans le quotidien La Presse, en 1922 :

Je me souviens qu’au collège, il était expressément défendu de fumer la cigarette […] nous nous faisons un véritable point d’orgueil de fumer partout […] notre contravention était une protestation contre un règlement que nous jugions trop dur, qui nous vexait. La désobéissance nous était aussi douce que “la vengeance est douce au cœur de l’Indien [sic.]”.

En 1946, des écolières à Washington se sont présentées en classe vêtues de chemises d’homme et de hauts de pyjamas. Elles protestaient ainsi contre l’interdiction des chemises dépassant à l’extérieur des jupes, comme on le tolérait pourtant pour les garçons avec leurs pantalons. Des garçons solidaires se sont présentés vêtus de salopettes et chaussés de pantoufles.

Des élèves en grève ont aussi participé à des mouvements sociaux nationaux, par exemple contre la ségrégation et le racisme aux États-Unis de la première moitié du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Ils ont aussi été à l’avant-garde de mouvements populaires menant à la chute de régimes dictatoriaux, comme en Afrique du Sud, en Haïti et à Madagascar, entre autres, et parfois au prix de leur vie.

Plus récemment, en 2015, en Ouganda, des élèves ont lancé de nombreuses grèves, et incendié le dortoir d’une école, pour contester l’obligation des robes longues pour les filles. En Corée du Sud, le No Cut Movement a lutté contre l’inspection des cheveux d’élèves à l’entrée de l’école, le lundi matin, et la possibilité de les couper de force, y compris au rasoir électrique.

Il semble possible d’interpréter ces actions à la lumière de la longue tradition de la désobéissance civile.

Urgence et nécessité

Un certain courant de la philosophie politique considère en effet la désobéissance civile comme une responsabilité et même une obligation politique et morale pour quiconque fait face à un système, une autorité ou une institution injuste qui ne mérite pas notre collaboration active ou passive. Ainsi compris, l’individu qui désobéit se place du côté du bien et du juste.

Cela dit, les débats philosophiques à ce sujet font généralement référence à des régimes libéraux-républicains, par exemple les États-Unis ou la France. La désobéissance civile y serait d’autant plus difficile à justifier que les citoyens ont d’autres canaux pour se faire entendre et défendre leurs droits. Il faut alors évoquer, par exemple, le principe d’urgence ou de nécessité, ou des contradictions entre une loi et les droits fondamentaux.

À l’inverse, « il semble admis que la désobéissance est sinon nécessaire, du moins légitime », rappelle le philosophe Manuel Cervera-Marzal, « dans un régime manifestement non démocratique, où les droits de l’homme [sic.] et les libertés individuelles sont systématiquement bafoués ».

La désobéissance civile à l’école est donc « sinon nécessaire, du moins légitime », puisque les élèves n’y participent pas à la confection des lois ni ne les approuvent. Ils n’élisent pas l’autorité qui les édictent et les leur imposent, et n’ont que très peu de canaux pour les contester ou pas du tout. Sans compter que les élèves n’ont pas la majorité civique et ne peuvent donc voter pour les parlementaires qui adopteront les lois du ministère de l’Éducation.

Enfin, les élèves semblent souvent privés des droits fondamentaux, par exemple la liberté d’expression, y compris en termes vestimentaires. Enfin, plusieurs codes sont discriminatoires puisqu’ils ciblent d’abord les filles, soient celles qui se couvrent les cheveux pour exprimer leur foi ou celles qui seraient vêtues de manière indécente. Des chercheures féministes ont d’ailleurs souligné les similarités entre ces deux situations, différentes en apparence seulement.

Les vrais résistants ?

En France, en 2003, la jeune lycéenne Zahra, 15 ans, qualifiait d’acte de résistance politique son choix de se couvrir les cheveux malgré l’interdit de la loi : « Je résistais parce que j’étais dans mon bon droit, parce que c’était injuste et que cette injustice me dégoûtait. »

Certains ont soutenu que ces jeunes filles étaient manipulées par des adultes fondamentalistes, comme on l’a si souvent soutenu en d’autres occasions où l’on se méfiait des communistes, des syndicalistes ou des nationalistes, ou encore au sujet de Greta Thunberg qui ne serait qu’une marionnette entre les mains de son père et d’autres adultes.

Bien évidemment, des adultes peuvent être aux côtés d’élèves en grève, et des élèves peuvent appuyer des grèves d’adultes. Mais tout réduire à une manipulation ne permet pas de bien saisir les enjeux politiques inhérents à l’école comme institution où des adultes gouvernent des jeunes, ni l’injustice et la violence qu’on leur fait subir, ni les questions que leurs actions soulèvent en termes de principes moraux et politiques.

Zahra évoquait d’ailleurs explicitement l’article 18 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, qui garantit que « toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique […] la liberté de manifester sa religion[…] tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques », etc.

Zahra se plaçait ici du côté de philosophes politiques comme Hannah Arendt et d’adeptes de la désobéissance civile comme Gandhi qui considéraient d’autant plus juste de contester des lois qu’elles sont en contradiction avec la constitution du pays et les droits fondamentaux (une perspective partagée par le sociologue Jürgen Habermas et le philosophe John Rawls).

Gandhi avançait que « les résistants sont les vrais constitutionnalistes, car ils obéissent en un sens à la loi en désobéissant et en acceptant leur punition ». Plusieurs élèves contestataires transgressent d’ailleurs les codes en sachant que la punition viendra, ce qui peut même être une manière de défendre la liberté et d’affirmer son individualité face à l’injustice d’une autorité qui cherche à dresser par la punition et l’humiliation. C’est aussi une question de dignité humaine.

Heureusement, certaines directions d’écoles bienveillantes n’abusent pas de leur autorité. Le directeur du Brighton College, en Grande-Bretagne, a ainsi modifié le code vestimentaire datant de 1846, pour accommoder les élèves transgenres : « si des garçons et des filles sont plus heureux en s’identifiant a un genre différent de celui à leur naissance, alors mon travail est de faire en sorte de les accommoder. Mon seul intérêt en tant que directeur est leur bien-être et leur bonheur ».

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