Gazoduc Nord Stream 2 : piège russe ou nécessité européenne ?

Le gazoduc Nord Stream, en cours de construction, reliera la Russie à l'Allemagne par la mer Baltique. Nord Stream 2 / Wolfram Scheible, CC BY-NC-ND

Un gazoduc reliant directement et sans pays de transit la Russie à l’Allemagne à travers la mer Baltique, telle est l’ambition du Nord Stream 2. D’une capacité annuelle de 55 milliards de mètres cubes, ce qui correspond à 11 % de la consommation annuelle de l’UE, l’achèvement de sa construction est prévu pour 2020 et estimé à 9,5 milliards d’euros.

Il doublera un tronçon déjà existant d’une capacité équivalente, le Nord Stream 1. Entre les pays membres de l’Union européenne, le projet suscite encore de nombreuses controverses, alimentées par la position du président américain Donald Trump qui s’y oppose farouchement. Quand certains le jugent indispensable à l’approvisionnement européen, d’autres crient au piège russe.

Un projet défendu par l’Allemagne

Principal soutien de ce nouveau gazoduc, l’Allemagne l’a longtemps présenté comme un projet essentiellement économique, servant également les intérêts de sa propre politique de remplacement de la nucléaire initiée en 2011 par Angela Merkel. Ce n’est qu’en avril 2018 qu’elle en a évoqué publiquement les aspects politiques.

Aux yeux du gouvernement allemand, ce gazoduc entretiendra une interdépendance, et non une simple dépendance, vis-à-vis de la Russie, dans la mesure où la vente de gaz à l’Europe est vitale à l’économie russe. Dans la tradition de l’ostpolitik, c’est-à-dire de la normalisation des relations de l’Allemagne avec la Russie, cultiver cette politique d’échange apparaît comme le meilleur moyen de limiter les tensions avec Moscou. La relation énergétique russo-européenne constitue la condition à la stabilité de la relation russo-allemande.

Une vision partagée par un certain nombre de grands groupes européens. Le projet, financé à 50 % par le russe Gazprom, compte également sur la participation des partenaires européens : le français Engie, les allemands Uniper et Wintershall, l’autrichien OMV et l’anglo-néerlandais Shell, à hauteur de 10 % chacun.

Certains de ces acteurs, notamment les entreprises et gouvernements qui soutiennent le projet, estiment que le Nord Stream 2 permettrait de lever une partie des incertitudes énergétiques qui pèsent sur l’UE, au regard des échéances des contrats gaziers en cours : celui de l’Ukraine avec la Russie prend fin en 2019 et celui de la Pologne en 2022. Dans les deux cas, des renégociations se profilent.

La crainte d’un monopole allemand

Au sein de l’Union européenne, le projet se heurte à d’importantes résistances.

Le premier est de nature économique : la position de hub gazier européen fait l’objet d’une compétition féroce entre États membres. Ce projet renforcerait considérablement l’Allemagne, qui concentrerait alors l’arrivée de 30 % des importations européennes de gaz, contre seulement 15 % aujourd’hui via le premier tronçon du Nord Stream. Les autres principaux points d’arrivée du gaz russe sont la Pologne et l’Ukraine. Des États comme la Slovaquie mettent en avant la perte des revenus de transit qu’engendrerait pour eux Nord Stream 2, qui contourne les États baltes.

D’autres dénoncent également une position biaisée de la part de la Commission européenne. En s’opposant au projet South Stream – projet avorté de gazoduc paneuropéen qui aurait cheminé le gaz russe par la mer Noire –, elle a privé les « petits » États – la Bulgarie, la Grèce et la Serbie – des revenus de transit d’un gazoduc, tandis que l’Allemagne, poumon économique de l’UE, va devenir le cœur du système gazier continental.

La Pologne, qui fait office de chef de file des opposants, a déjà refusé le doublement du gazoduc Yamal, qui traverse son territoire en provenance de Russie. Elle espère devenir un pilier de la diversification des approvisionnements européens en misant sur le gaz naturel liquéfié (GNL), qatari, norvégien et américain, ainsi que sur le gaz norvégien acheminé par pipeline.

Une stratégie d’assèchement de l’Ukraine ?

La seconde opposition rencontrée par Nord Stream 2 est de nature politico-militaire.

Localement, dans un contexte de relations tendues avec le voisin russe, les pays riverains de la mer Baltique s’inquiètent d’un possible renforcement des positions de ce dernier dans la région.

Les inquiétudes se cristallisent notamment autour de l’île de Gotland, récemment remilitarisée, et du port de Kalrskrona, deux zones militaires importantes pour la Suède. Le Danemark dispose quant à lui, depuis le début 2018, d’outils législatifs pour interdire la construction du gazoduc dans ses eaux territoriales, également pour des raisons de défense et sécurité nationale.

Le consortium Nord Stream 2 a donc envisagé un itinéraire alternatif. Si le pays ne peut empêcher le projet, il pourrait lui imposer un surcoût d’au moins 750 millions d’euros en le retardant. À une échelle plus large, des États comme la Pologne dénoncent une stratégie d’assèchement par la Russie du transit ukrainien, avec à la clé des conséquences stratégiques, dont une perte pour l’Ukraine de son levier de négociation avec la Russie dans un contexte de conflit.

La concurrence américaine du gaz de schiste

Le Nord Stream 2 n’est pas seulement une question européenne, il traduit aussi la compétition russo-américaine pour l’accès au marché européen.

À la traditionnelle crainte américaine de voir l’influence russe s’étendre à l’ouest, s’ajoute désormais une opposition commerciale d’un pays devenu récemment exportateur d’hydrocarbures.

Depuis la découverte sur leur territoire d’abondantes réserves de gaz de schiste, nouvelle énergie carbonée, les États-Unis sont à la recherche de débouchés, et souhaitent concurrencer les Russes sur le marché européen en exportant leur production sous forme de gaz naturel liquide (GNL). Les premiers mètres cubes de gaz américain ont ainsi atteint le Portugal en 2016, la Pologne et la Lituanie en 2017 – ce qui a notamment permis à cette dernière de renégocier ses tarifs avec Gazprom.

Un marché énergétique européen en évolution

Côté russe, c’est la crainte de perdre des parts de marchés chez son principal client, l’UE, qui motive le projet. À une possible concurrence américaine – que le prix actuel du GNL américain rend encore incertaine, car il demeure peu rentable économiquement – s’ajoute une triple volonté européenne de diversification des approvisionnements – gaz de Méditerranée orientale, GNL qatari, etc. – et de transition vers des énergies décarbonées.

Certains États envisagent même de se passer totalement, à court terme, du gaz russe. C’est le cas de la Pologne, dont les contrats avec Gazprom courent jusqu’en 2022 : le pays a d’ores et déjà annoncé qu’elle ne souhaitait pas les renouveler.

Dans le même temps, Gazprom fait face à un embryon de concurrence interne en Russie. En perdant son monopole d’exportation en 2013, la compagnie a vu émerger un concurrent : Novatek, qui se positionne sur le créneau du GNL et s’est associé au Français Total et au Chinois CNPC pour deux projets de terminaux de grande ampleur dans la péninsule russe de Yamal – à l’embouchure de la rivière Ob, au-delà du cercle arctique – capables d’approvisionner l’Europe et l’Asie.

L’entreprise pousse à une libéralisation du secteur gazier en Russie. Gazprom voit donc dans le Nord Stream 2 un moyen de sécuriser sa relation avec son partenaire européen en traitant directement avec l’Allemagne sans pays de transit. Pour la Russie c’est également un moyen de sortir la question ukrainienne de sa relation énergétique avec l’UE, qu’elle altère depuis le début des années 2000.

Les crises gazières, opposant l’Ukraine à la Russie (2005-2006, 2007-2008, 2008-2009), dues en grande partie à des différends commerciaux, avaient causé des ruptures d’approvisionnement hivernales dans l’est de l’UE que les Européens gardent en mémoire.

Ce projet de gazoduc concentre donc à la fois des enjeux politiques et économiques importants pour l’UE. L’échéance des contrats ukrainiens, fin 2019, y ajoute une tension supplémentaire et les prochains mois vont s’avérer décisifs pour le projet, à la croisée des pressions russes et américaines qui jouent sur les équilibres internes de l’UE.