Gestion de l’innovation : vous avez dit « étude de cas » ?

Innover ! Thomas Hawk via VisualHunt.com , CC BY-NC

L’ouvrage d’Alberic Tellier et Thomas Loilier « Gestion de l’innovation – 12 études de cas » a reçu le Prix des Meilleurs Ouvrages en Management EFMD FNEGE (dont The Conversation France est partenaire) dans la catégorie Manuel de l’Enseignement Supérieur pour 2014/2015.


L’étude de cas est une production intellectuelle de nature duale. Elle peut être un objet pédagogique qui permet au lecteur quel qu’il soit de se confronter au réel et de « tester » ses compétences et connaissances. Elle peut aussi être présentée comme une modalité scientifique à part entière de production de connaissance(s) dont l’objectif est tour à tour de renforcer une théorie existante, de l’amender, de la remettre en cause et/ou d’en créer de nouvelles.

Cette conviction nous a guidés dans la réalisation de l’ouvrage collectif Gestion de l’innovation – 12 études de cas (2015, EMS). Nous souhaitons revenir ici sur l’intérêt, la place et le rôle que peut avoir ce type de publication.

L’étude de cas : de la pédagogie ou de la recherche ?

Il est tentant d’établir une frontière claire entre deux grandes formes de cas. Il existerait des cas pédagogiques d’un côté, des cas de recherche de l’autre. Il nous semble qu’une telle distinction binaire n’est pas satisfaisante parce qu’elle ne reflète pas la complexité d’une étude de cas. Au contraire, celle-ci est bien de nature duale : à la fois objet pédagogique et support pour produire des connaissances.

Bien entendu, l’objectif recherché (pédagogique ou scientifique) peut être clairement exprimé et déboucher sur une mise en forme du cas qui sera adaptée à une présentation dans un colloque « savant » ou à une séance de travail de groupe pour des étudiants. Mais chacune de ces situations professionnelles peut faire l’objet d’un détournement ou d’un « bricolage ». Pour beaucoup d’entre nous, il nous est déjà arrivé de partir d’un cas « de recherche », de le réécrire et d’en proposer une version « pédagogique » servant de support à une séance (en prenant bien soin de citer ses sources…) voire même de la proposer comme examen.

À l’inverse, il est souvent tentant à la fin d’une séance réussie avec tel groupe d’étudiants (ça arrive…) de s’essayer à la généralisation analytique. Dit autrement, lorsqu’un étudiant pose la question de la « valeur » (ou au moins de la validité) des connaissances produites par ce cas (« Mais, Monsieur, les résultats que nous avons trouvés concernent l’entreprise X du secteur d’activité Y. Peut-on les appliquer à d’autres situations ?»), l’enseignant-chercheur peut répondre à la question (cela arrive aussi…) en élaborant une montée en abstraction. Par exemple, il peut insister sur les spécificités du contexte, ceux de l’entreprise étudiée, le rôle fondamental de tel ou tel évènement (anticipé ou totalement inattendu).

Autrement dit, en qualifiant par une prise de recul analytique le cas étudié, il donne les clés de réflexion pour permettre à l’étudiant, lorsqu’il sera lui-même confronté dans sa vie professionnelle à une situation réelle bien précise, de refaire cet exercice d’analyse qui lui permettra de savoir dans quelle(s) mesure(s) il pourra transposer ou non les résultats dans la situation concrète qu’il est en train de vivre.

Cela signifie bien que cet enseignant-chercheur dote l’étudiant de compétences et crée aussi des connaissances (dans le secteur X, l’entreprise Y face à telle situation a réagi de telle manière avec tel résultat), connaissances dont le domaine de validité doit être analysé dès lors qu’une nouvelle situation se présente. Une étude de cas peut donc être considérée comme une production à vocation pédagogique et scientifique.

En rassemblant une équipe de collègues enseignants et chercheurs spécialistes pour qu’ils nous construisent des cas à la fois pédagogiques dans leur forme mais aussi fondés sur leur propre recherche scientifique, c’est bien ce que nous avons voulu : produire des cas à vocation pédagogique et scientifique !

Des partis-pris pour produire des connaissances nouvelles

Certains collègues s’étrangleraient peut-être, s’interrogeraient à tout le moins, devant une telle position… Derrière ce point de vue se cache en effet un certain nombre de parti-pris épistémologiques que le lecteur averti aura reconnu comme étant ceux du réalisme critique.

Trois principes clés nous ont ainsi guidés dans le choix des cas qui composent cet ouvrage : la nécessité d’une analyse multi-niveaux pour comprendre le monde et les phénomènes qui s’y développent, l’importance des contextes des situations étudiées et enfin l’attention portée aux mécanismes plutôt qu’aux régularités. Ces derniers constituent pour nous le « noyau dur » de la compréhension de la gestion de l’innovation : la logique du don, la compétition, la sérendipité, les effets d’occultation ou encore l’intéressement sont autant d’exemples de ces mécanismes qui figurent en bonne place dans cet ouvrage.

Pour mieux les comprendre, le lecteur se voit proposer douze cas qui sont à la fois des situations – décrites et analysées dans le détail – et des contextes précis (et souvent assez emblématiques) dans lesquels ces fameux mécanismes s’activent. Les énoncés de ces cas (dans lesquels les annexes tiennent une bonne place) sont donc souvent d’une bonne dizaine de pages assez denses. Ces descriptions précises et détaillées sont elles aussi un véritable parti-pris de cet ouvrage : elles nous ont semblé indispensables pour permettre une analyse fine des phénomènes observés.

Douze cas différents pour comprendre le phénomène « Innovation »

Cet ouvrage propose l’étude d’entreprises qui évoluent dans des contextes variés : Danone, Google, Metro/20 Minutes, Nadeo, Peugeot-Citroën, Pixar, SEB, Trakus, UGC, etc.

La grande diversité des entreprises (multinationales, PME, start-up), des cas traités (succès mais aussi échecs) et des secteurs étudiés (secteurs traditionnels mais aussi de haute-technologie) permet de couvrir tout un ensemble de phénomènes que l’on peut regrouper sous le vocable de gestion de l’innovation.

Décisions stratégiques, construction d’écosystèmes, choix organisationnels, gestion des connaissances produites (brevets, secret, etc.), comportements individuels et collectifs (dons, apprentissages, créativité, etc.), mobilisations d’acteurs externes (entreprises partenaires, clients, organisations diverses, etc.) sont autant de situations de gestion analysées grâce à un ou plusieurs cas.

Au-delà de cette diversité, trois groupes de cas peuvent être identifiés. Ils renvoient à trois niveaux d’analyse différents :

  • la question de la relation entre le management stratégique de l’entreprise et sa gestion de l’innovation.

  • La question des problématiques de gestion de l’innovation durant le déroulement du processus d’innovation (R&D – Projet – Lancement).

  • Enfin, la question de la relation de l’innovation au marché, tant du point de vue technologique que commercial.

Un ouvrage à utiliser… (presque) comme l’on veut !

Pour conclure, le lecteur est évidemment en droit de se demander ce qu’il peut bien faire de la lecture de cet ouvrage et comment il peut utiliser ces cas. Nous lui donnons trois pistes.

Tout d’abord, en se plaçant dans une optique pédagogique, ils peuvent tous être utilisés de manière assez classique comme support pour une ou plusieurs séances dans lesquelles les étudiants, individuellement ou en groupe, doivent répondre aux questions posées. Notons dès maintenant que ces cas peuvent aussi faire l’objet de bricolages. Il peut notamment être tout à fait instructif de poser des questions différentes de celles proposées par les auteurs afin par exemple d’explorer d’autres facettes des situations exposées.

Ensuite, nous pensons que ces cas peuvent aussi servir de supports à des cours magistraux en les considérant comme illustratifs ou pourquoi pas comme des cas générateurs qui servent de fondement à une réflexion théorique construite avec les étudiants. En procédant de la sorte, chaque étudiant pourra tenter de découvrir quelles sont les connaissances que le cas permet de créer, leur domaine de validité ainsi que les théories déjà existantes qu’il contribue à illustrer.

On le voit ici : nous plaidons pour une utilisation « tous azimuts » et sans doute un peu irrespectueuse de ces cas (vive le bricolage et les détournements…). Une étude de cas dans la mesure du possible doit faire l’objet d’usages variés. C’est à nos yeux la meilleure façon de rendre hommage à l’ensemble des auteurs de cet ouvrage en garantissant ce pour quoi chaque cas a été créé : une meilleure compréhension du monde qui nous entoure.

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