Menu Close

Guerre en Libye : qui d’autre que l’Europe pour stabiliser la région ?

Des combattants fidèles au gouvernement d'accord national (GNA) libyen dans la ville de Tarhuna, à environ 65 kilomètres au sud-est de la capitale Tripoli, le 5 juin 2020. Mahmud Turkia/AFP

Parmi les acteurs stratégiques de la Méditerranée orientale, qui a véritablement intérêt à stabiliser de la Libye ? Les États-Unis ? Ils sont absorbés par d’autres préoccupations. Les Russes  ? Leur position reste ambiguë : une Méditerranée tendue est une Méditerranée où ils peuvent agir. Les Turcs, quant à eux, poussent leur avantage pour se constituer une sphère d’influence et une zone d’intérêt économique – et surtout pour bousculer les rapports de forces locaux. Ils n'hésitent d'ailleurs pas à hausser le ton face à la France, alors que les deux pays s’accusent mutuellement de se livrer « à un jeu dangereux » en Libye.

En fait, seuls les Européens souhaitent véritablement la stabilisation et la fin d’une guerre civile entamée en 2014. Il en va de leurs intérêts et de la protection de leur territoire. Mais en auront-ils la volonté ? La Libye est un test pour l’autonomie stratégique européenne tant annoncée.

Un état de conflit armé ne se stabilise que de trois façons : soit par la victoire totale d’un des adversaires en présence ; soit par un équilibre stratégique accepté par les belligérants et sanctionné par un traité d’armistice puis de paix ; soit, enfin, par l’équilibre des forces. Autrement dit, une guerre trouve son issue soit dans une Pax Romana où l’un des adversaires domine, anéantit ou absorbe l’autre ; soit dans les Traités de Westphalie par lesquels, en 1648, les États européens constatent l’incapacité de chacun à établir un empire ; soit par un équilibre de la terreur comme durant la Guerre froide.

Une guerre civile dilatée en conflit régional

En Libye aujourd’hui, les perspectives de stabilisation du conflit paraissent aussi éloignées qu’au début de la reprise des hostilités en 2014. En effet, aucun des belligérants n’est capable de s’imposer et de rétablir par ses propres forces « le monopole de la violence légitime » et l’unité du pays. La Libye reste plus que jamais clivée entre tribus rivales et entre groupes d’intérêt en compétition.

À l’est, le gouvernement dit de Tobrouk, dominé par le général Haftar, a subi une série de défaites durant les premiers mois de 2020, malgré le soutien très actif des Émirats arabes unis et de la société militaire privée russe Wagner ; à l’ouest, le gouvernement dit GNA (pour Government of National Accord) de Fayez al-Sarraj est loin d’avoir remporté une victoire complète au premier semestre malgré l’appui des forces armées turques.

Des partisans de Khalifa Haftar participent à un rassemblement dans la ville portuaire de Benghazi, dans l’est de la Libye, le 5 juillet 2020, pour protester contre l’intervention turque dans les affaires du pays. Abdullah Doma/AFP

Attisée par les ingérences extérieures, la deuxième guerre civile de Libye n’a pour perspective que la prolongation indéfinie des offensives et des contre-offensives qui s’enchaînent depuis 2014. Ne serait-ce pas avant tout parce qu’aucune des puissances régionales en présence n’a objectivement intérêt à une stabilisation… sauf les Européens ?

Comment la Turquie est passée à l’offensive

Le retour stratégique de la Turquie dans la région ne vise pas une résolution de la crise libyenne.

En autorisant, début janvier 2020, les forces armées turques à se déployer en Libye en appui au gouvernement GNA, le Parlement de Turquie et président Erdogan poursuivent un agenda stratégique où la stabilisation et l’unité du pays ne sont que secondaires. Les objectifs économiques sont évidents et consacrés par la convention passée avec le GNA pour l’exploitation des ressources en hydrocarbures de la Libye.

Sur le plan stratégique, l’intérêt de la Turquie est de passer de la défensive en Syrie à l’offensive en Méditerranée orientale, notamment pour faire contrepoids à l’omniprésence russe à ses frontières, au nord comme au sud. Enfin, au niveau politique, la présidence Erdogan offre à une partie de sa population une satisfaction de fierté nationale dans une période de crise économique et d’isolement international.

Si le déploiement de forces sur terre, sur mer et dans les airs permet de faire évoluer le rapport de force de façon valorisante pour la Turquie, la sortie de crise, répétons-le, n’est pas le but d’Ankara. En effet, tant que les intérêts économiques et la démonstration de force de la Turquie sont préservés, une solution aux rivalités internes en Libye priverait la présidence Erdogan de leviers de pression sur l’Égypte, son séculaire rival régional, sur la Russie, mais aussi sur l’Union européenne. On l’aura compris, la stabilisation ne saurait venir d’Ankara.

Les États-Unis entre désintérêt et attentisme

Les yeux des autorités américaines sont, eux aussi, fort éloignés du théâtre libyen. Absorbée par la crise du Covid-19 et par la campagne électorale dans la perspective de l’élection présidentielle du 2 novembre, la présidence Trump ne peut avoir d’intérêt marqué pour la fin de cette crise.

Éloignée géographiquement, sans réelle incidence économique, la guerre libyenne met de surcroît aux prises des alliés de Washington. L’Égypte fait face à la Turquie et les Européens sont mis sous tension par l’activisme turc, dont l’un des avantages est de faire pièce à la Russie dans cette partie du monde.

Devoir choisir entre ses alliés est la pire des situations pour une puissance militaire globale. L’attentisme américain est donc tout à la fois électoralement inévitable, militairement préférable et stratégiquement indolore. Washington ne peut se préoccuper de stabiliser la zone et se défausse donc sur des Européens pris entre fidélité à l’OTAN (dont la Turquie est membre) et la défense de leurs intérêts immédiats.

Les intérêts européens sont directement en jeu

Ni la Russie ni l’Égypte ne veulent réellement la stabilisation de la Libye. La première profite de l’instabilité de la région pour déployer ses forces en Méditerranée orientale. Quant à la seconde, elle défend ses intérêts à ses portes mais a pour objectif essentiel de lutter contre les Frères musulmans, influents dans le gouvernement de Tripoli.

Les Européens sont donc les seuls acteurs de la zone à avoir un intérêt direct à une résorption de la crise militaire en Libye. Il en va de leur sécurité, et cela à plusieurs égards. D’une part, l’Union ne peut tolérer l’afflux d’armes, de forces supplétives et de navires de guerre à ses portes, en face des côtes grecques et à proximité des eaux italiennes. À la faveur du conflit libyen, des troupes étrangères s’accumulent à la limite de l’espace européen, le mettant directement en danger.

D’autre part, la crise renforce la position de la Turquie dans ses rapports tendus avec l’Union européenne. Ayant à plusieurs reprises explicitement placé les Européens sous la menace d’un nouvel afflux de réfugiés en provenance de son propre territoire, la Turquie peut désormais faire pression sur l’Europe par l’intermédiaire du territoire libyen. La crise libyenne, nourrie par l’aventurisme turc, peut dégénérer à chaque instant en nouvelle crise humanitaire et migratoire.

Des migrants dans la zone tampon à la frontière entre la Turquie et la Grèce, près du point de passage de Pazarkule, le 5 mars 2020. Bulent Kilic/AFP

Aujourd’hui, seuls les Européens peuvent œuvrer à la stabilisation de l’indéfinie crise libyenne. Le droit international le leur permet : conformément à la résolution 2292 (2016) du Conseil de sécurité des Nations unies, l’Union a en effet lancé l’opération IRINI pour mettre en œuvre l’embargo sur les armes à destination de Libye. Et leurs capacités militaires le rendraient possible : les marines française, italienne ou encore grecque sont capables de stabiliser la région.

Faire respecter un embargo strict sur les armes est un prérequis. Cela supposerait de faire monter en puissance le dispositif aéronaval de l’opération IRINI. Mais une médiation diplomatique directe menée au nom de l’ONU est elle aussi indispensable pour séparer les belligérants locaux et régionaux, au besoin par l’envoi de forces d’interposition. Prendre parti pour l’un ou l’autre des belligérants ne ferait que prolonger encore davantage la conflictualité du pays.

Qu’en est-il de la volonté politique et de l’unité stratégique ? Dans les tensions récentes entre Paris et Ankara, l’unité stratégique des Européens a été testée par la présidence Erdogan. Pour le moment, cette cohésion reste en partie à construire. Il est temps que les responsables de l’UE démontrent que l’autonomie stratégique européenne n’est pas une vaine formule et fassent le nécessaire pour stabiliser la Libye et, ce faisant, sécuriser leurs frontières.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 117,600 academics and researchers from 3,794 institutions.

Register now