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Face aux inégalités numériques, elles-mêmes enchâssées dans les inégalités scolaires et sociales, ne rien faire, même sous prétexte de ne pas les exacerber, c’est déjà contribuer à les maintenir. shutterstock

Il est plus que temps de prendre au sérieux les inégalités numériques et scolaires

Avant la Covid-19, l’archétype du numérique en éducation était celui d’une jeunesse «hyperconnectée» utilisant abondamment les technologies dans leur quotidien. De là est née l’idée que les élèves développeraient au contact de ces technologies des manières inédites d’être, de faire et d’apprendre, qui obligeraient l’École à se moderniser.

Selon ce point de vue, les inégalités numériques servent au mieux de prétexte pour justifier plus de numérique en éducation, sans constituer un problème en tant que tel. Et pourtant… Loin d’être un phénomène résiduel (voire démodé), que les « natifs du numérique » seraient en voie de résorber, ces inégalités sont non seulement bien réelles, mais aussi plus tangibles que jamais, alors que les écoles, les élèves et leurs familles ont fait l’expérience du « tout en ligne ».

À l'heure actuelle, la situation reste incertaine pour la rentrée d’automne: bien que les gouvernements provinciaux favorisent un retour des élèves en salle de classe, ils se voient dans l’obligation de prévoir également des plans B pour faire face à une deuxième vague éventuelle de la Covid-19, de sorte qu’une nouvelle fermeture des écoles ne peut pas être entièrement écartée.

L’expertise de la Chaire de recherche du Canada sur l’équité numérique en éducation permet de jeter un regard rétrospectif sur la période de confinement vécue au printemps 2020, d’en tirer certains constats et de cibler des pistes d’action pour remédier aux inégalités numériques en éducation.

Un enjeu prioritaire

Parler d’inégalités numériques ne sera certainement jamais aussi sexy que d’annoncer la prochaine révolution numérique qui transformera l’école, mais c’est sans doute faire preuve de plus de réalisme.

Depuis le début de la pandémie, les provinces et les pays ont adopté différentes mesures pour assurer la continuité pédagogique en ligne pour les élèves. En Ontario, le ministère de l’Éducation a pris les devants dès la fermeture des écoles en dotant les élèves qui en avaient besoin d’équipements informatiques et en ouvrant les réseaux WIFI des écoles pour pouvoir s’y connecter de l’extérieur. Autant de mesures, petites et grandes, visant à tenir compte des inégalités numériques entre élèves.

Au Québec, le ministère de l’Éducation a peu contribué à les contenir (a fortiori, à les réduire), étant donné son manque de réactivité, comme le souligne Agnès Gruda, de La Presse, dans son portrait de l’état des inégalités numériques en éducation au printemps dernier.

Le ministre de l'Éducation du Québec, Jean-François Roberge, dévoile un plan de rentrée scolaire actualisé pour l'année scolaire 2020-2021 lors d'une conférence de presse à Montréal, le lundi 10 août 2020. LA PRESSE CANADIENNE/Ryan Remiorz

En effet, ne pas avoir obligé et soutenu la continuité pédagogique sous une forme ou une autre (et préférablement sous différentes formes), revenait à permettre aux écoles qui le pouvaient de la mettre en œuvre, et aux écoles qui ne le pouvaient pas, de ne pas le faire. C’est donc sanctionner les inégalités numériques et scolaires en place, plutôt que de les prendre en considération.

Face aux inégalités numériques, elles-mêmes enchâssées dans les inégalités scolaires et sociales, ne rien faire (ou si peu), même sous prétexte de ne pas les exacerber, c’est déjà contribuer à les maintenir.

L’avance des écoles privées

L’écart entre les écoles privées et publiques, sans induire pour autant que les deux types d’écoles sont homogènes en leur sein, est un bon exemple de l’exacerbation d’inégalités numériques et scolaires à la suite du statu quo ministériel.

Avant la pandémie, les enfants fréquentant une école privée passaient en moyenne 3,8 heures par semaine sur Internet pour réaliser leurs devoirs scolaires, contre 2 heures en moyenne pour ceux des écoles publiques. Les écoles privées étaient aussi plus nombreuses à demander aux parents d’acheter des ressources (applications, logiciels) ou du matériel numérique (tablettes tactiles, ordinateurs portables), de sorte qu’elles étaient globalement mieux dotées. Finalement, elles étaient aussi plus nombreuses à utiliser le numérique pour communiquer avec les parents, ce qui peut faciliter la relation école-famille.

Arrive la pandémie. On imagine facilement que, sans diminuer tous les efforts que ça leur a coûté, les écoles privées, leurs élèves et leurs familles étaient mieux disposés à assurer la continuité pédagogique. Ils n’ont d’ailleurs pas attendu le ministère pour aller de l’avant.

De leur côté, les écoles publiques, malgré tous les efforts et initiatives mises en place, ont davantage pâti du manque de réactivité du ministère, faute d’avoir des conditions équivalentes. La fermeture des écoles a donc contribué à exacerber les inégalités numériques et scolaires, dont l’écart, en toute logique, devrait continuer de se creuser à la rentrée d’automne puisque les écoles privées et publiques ne partiront pas du même point en termes d’apprentissages réalisés durant le confinement.

Plus ne veut pas dire mieux

Les inégalités numériques et scolaires sont partie prenante d’inégalités sociales plus larges. Ainsi, les familles les plus défavorisées sont davantage confrontées à des ruptures d’abonnement à Internet en cas de coup dur financier, de sorte que leur connexion est plus discontinue. Par ailleurs, elles sont aussi plus nombreuses à n’accéder à Internet qu’au moyen d’un téléphone intelligent, ce qui contraint les usages possibles. Les devoirs des élèves à la maison, qui reposent de plus en plus sur le recours aux technologies, en sont directement impactés.

À ces inégalités d’accès s’ajoutent des inégalités d’usage, de compétence et de représentation, qui se traduisent à différents niveaux, notamment éducatifs. Par exemple, sur le plan des usages, une grande majorité d’adolescents partage un petit lot d’usages relatifs à la communication et à la consommation médiatique (par exemple, TikTok, Snapchat, YouTube). Sur ces usages communs, certains élèves ajoutent des usages de plus en plus différenciés et complexes, dont des usages éducatifs, comme la recherche documentaire.

Ainsi, les inégalités numériques d’usage se manifestent par une gradation d’usages de plus en plus différenciés et disparates, qui suivent de près les inégalités scolaires et sociales entre élèves. Il faut en retenir que la massification des technologies n’implique pas leur démocratisation, car les inégalités numériques mutent et se déplacent au fur et à mesure des développements technologiques et en fonction des inégalités scolaires et sociales.

Pas de coup de « tablettes magiques »

Dans ce contexte, on comprend que l’accès au numérique est un élément nécessaire, mais non suffisant pour remédier aux inégalités numériques entre élèves et écoles. Autrement dit, même à équipement égal, les inégalités numériques se manifesteront sur le plan des usages, des compétences et des représentations, si rien n’est fait. À qui la faute? Certainement pas aux écoles favorisées; encore moins aux écoles défavorisées; mais à un système éducatif, fait de politiques scolaires qui traduisent des choix de société et qui s’inscrivent dans une histoire.

Quelque part en chemin, c’est comme si on avait collectivement et implicitement consenti à banaliser, voire ignorer, les inégalités numériques et scolaires; à les considérer comme un élément de contexte plutôt qu’un problème. Dans le premier cas, on apprend à vivre avec; dans le second, on s’attache résolument à y remédier par des actions pratiques et politiques différenciées (en termes financiers, humains et matériels) visant à réduire de manière significative les disparités entre les écoles et les élèves, tout en respectant leur diversité.


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Pour ce faire, il s’agit, d’une part, de veiller à ce que les écoles plus défavorisées disposent de conditions adéquates et de plus de ressources puisque, en toute logique, elles en ont plus besoin. Plusieurs politiques et programmes vont dans ce sens. Ils restent toutefois insuffisants si on laisse parallèlement certains milieux scolaires bénéficier de ressources financières et matérielles supplémentaires en provenance des parents d’élèves ce qui vaut pour les écoles privées, mais aussi pour les programmes à vocation particulière dispensés par les écoles publiques.

Il ne suffira donc pas d’un « coup de tablette magique » pour remédier aux inégalités numériques et scolaires. C’est plutôt une question de courage, de volonté et d’efforts politiques, éducatifs et sociaux portés par une vision équitable de l’éducation. C’est à ce prix là que les inégalités numériques et scolaires passeront d’une prise de conscience à une prise au sérieux.

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