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Il y a 200 ans, l’émotion de la découverte de Méroé par Frédéric Cailliaud

Pyramides de Méroé
Les pyramides de Méroé, dans l'actuel Soudan, à environ 250 kilomètres au nord-est de Khartoum, vieilles de plus de 2 000 ans, sont les vestiges de l'ancien royaume de Kouch. Ashraf Shazly/AFP

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 1er au 11 octobre 2021 en métropole et du 5 au 15 novembre 2021 en outre-mer et à l’international), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème : « Eureka ! L’émotion de la découverte ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Les grandes découvertes scientifiques sont souvent riches d’émotions pour leurs inventeurs. L’égyptologie n’est pas en reste dans ce domaine. Chacun aura entendu parler de la légende selon laquelle, en septembre 1822, Jean-François Champollion aurait fait part de la clé de déchiffrement des hiéroglyphes à son frère en s’exclamant : « Je tiens mon affaire ! », puis se serait effondré de fatigue.

En revanche, rares sont ceux qui connaissent le parcours et les découvertes de Frédéric Cailliaud (1787-1869), alors qu’il s’agit de l’un des plus brillants explorateurs français, qui partit à la découverte de l’Égypte et de la Nubie entre 1815 et 1822. Une véritable aventure pour l’époque !

Portrait de Frédéric Caillaud réalisé par André Dutertre en 1819. Musée Dobrée de Nantes

Dans les pas de l’Expédition d’Égypte

Il faut avant tout imaginer ce que représente une telle entreprise au début du XIXe siècle. Quelques années auparavant, l’Expédition d’Égypte (1798-1801) menée par le général Bonaparte avait permis à 167 savants français de lever une partie du voile sur ce pays qui fascinait les Européens depuis longtemps, au point même que l’on avait soumis à Louis XIV un plan d’invasion des rives du Nil en 1670.

Leurs travaux, compilés dans la monumentale Description de l’Égypte, permettaient de découvrir la civilisation égyptienne, sans en comprendre encore l’écriture, mais avec une véritable volonté de rigueur scientifique. Leur périple s’étant arrêté à l’île de Philæ, il restait encore tant de sites à découvrir, que ce soit dans les déserts ou plus au sud en direction de la Nubie. L’exploration de ces contrées n’en était qu’à ses débuts.

Arrivé en Égypte en 1815 après un périple européen, Frédéric Cailliaud fut dans un premier temps engagé par le consul de France Bernardino Drovetti parmi ses équipes de « fouilleurs » pour exhumer les antiquités pharaoniques. Sa formation de minéralogiste lui permit rapidement d’entrer au service du vice-roi d’Égypte Méhémet Ali Pacha et se voir confier pour mission de localiser d’anciennes mines d’émeraudes dans le désert oriental, en direction de la mer Rouge, exploitées dans l’Antiquité jusqu’à l’époque ptolémaïque.

Au terme d’une expédition minière qui avait sollicité d’importants moyens, les gisements furent retrouvés mais se révélèrent peu rentables. Dès lors, Cailliaud se lança dans l’exploration des oasis méconnues du désert occidental. En suivant les anciennes pistes, il parvint à mettre au jour plusieurs temples monumentaux dans l’Oasis de Kharga comme ceux de Douch ou d’Hibis.

Échantillons de minéraux recueillis par Frédéric Cailliaud au Gebel Zubarah à Sekket et sur l’île d’Éléphantine, Voyage à l’Oasis de Thèbes pl. IX.
Le temple d’Hibis dans l’Oasis de Kharga. _Voyage à l’Oasis de Thèbes_, pl. XVIII

Une mission d’exploration en Nubie (1819-1822)

De retour en France à la fin de l’année 1818 pour présenter ses découvertes, Cailliaud fut très vite remarqué par Edme François Jomard, qui avait en charge la publication de la Description de l’Égypte. Ce dernier, voyant l’importance des découvertes qui venaient compléter celles de l’expédition française, lui proposa d’éditer son récit de voyage aux mines d’émeraudes et aux Oasis sous le titre : Voyage à l’Oasis de Thèbes. Personnage influent auprès du gouvernement de Louis XVIII, Jomard fit en sorte que Frédéric Caillaud puisse repartir, cette fois en mission officielle d’exploration, au-delà de l’île de Philae.

L’un des objectifs étant de réaliser une cartographie complète de l’Égypte et de la Nubie, un aspirant de marine, Pierre-Constant Letorzec, devait l’accompagner pour l’aider dans sa tâche et effectuer les relevés astronomiques. Après un séjour à l’Oasis de Siwa, marqué par la découverte du temple Amon où Alexandre le Grand se serait fait reconnaître fils du dieu par l’oracle, Cailliaud bénéficia d’un concours de circonstances qui allaient lui ouvrir les portes de la Nubie.

Passage de la cataracte du Nil. Voyage à Méroé et au fleuve Blanc, vol. II, pl. XXXII

En effet, ce territoire était depuis longtemps convoité par le vice-roi d’Égypte pour ses gisements aurifères. Il décida d’y envoyer son troisième fils Ismaël Pacha à la tête de son armée pour en faire la conquête. L’opportunité était inespérée pour le voyageur qui allait se joindre aux troupes égyptiennes, tout en bénéficiant d’une protection relative dans ces régions hostiles :

« Une telle nouvelle éveilla toute ma curiosité ; elle excita en moi le désir de profiter de cette occasion pour tenter des découvertes ; je ne rêvais plus que d’Éthiopie et Méroé. »

(Cette citation, de même que les suivantes de Frédéric Cailliaud, est issue de son livre Voyage à Méroé, publié à Paris en 1826.)

Une course-poursuite sur les rives du Nil

La Nubie n’avait alors été parcourue que par quelques voyageurs européens comme le Danois Frédérik Ludvig Norden ou le Suisse Jean-Louis Burckhardt. Seuls quelques monuments antiques avaient été relevés comme le grand temple de Ramsès II à Abou Simbel. Partir à la recherche de Méroé, l’antique capitale du royaume de Koush, citée par de nombreux auteurs classiques comme Strabon, Hérodote, Diodore de Sicile ou Pline l’Ancien (voir : Mainterot Ph., « Les Ethiopiens et leurs cité fabuleuse dans les récits classiques », dans Baud M. (dir.), catalogue de l’exposition « Méroé, un empire sur le Nil », Musée du Louvre, Paris, 2010), devenait progressivement l’obsession des explorateurs de l’époque, les entraînant dans une farouche compétition. La gloire de la découverte et la renommée scientifique appartiendrait au premier sur le site, il n’y avait pas de place pour le second.

Il est important de noter ici que Frédéric Cailliaud n’était pas le seul Européen à prendre part à cette expédition militaire. Plusieurs voyageurs de la suite d’Ismaël Pacha avaient clairement affiché leur volonté de découvrir l’antique cité. La course était lancée, avec son lot de mauvais coups :

« Un médecin piémontais, au service d’Ismâyl Pacha, vint m’avertir qu’on cherchait à me faire perdre la faveur du prince. Un des objets de l’expédition étant la recherche ou l’exploitation des mines d’or que l’on disait exister au Fazoql, plusieurs médecins grecs, au service d’Ismâyl, et un voyageur italien, lui insinuèrent que j’avais une mission du gouvernement français pour faire des recherches de minéralogie ; que l’histoire offrait beaucoup d’exemples de nations qui, dans l’espoir de posséder des mines d’or, se hâtaient de porter la guerre dans les contrées les plus éloignées : ils parvinrent ainsi à persuader ce prince, et il décida que je ne suivrais point l’expédition. Le but de mes détracteurs était de faire ce voyage seuls, ou de m’occasionner assez de retard pour qu’ils pussent arriver avant moi sur le théâtre des antiquités. »

Malgré ces difficultés, la présence de Cailliaud parmi l’expédition fut confortée par une lettre du vice-roi en personne. Il dut toutefois retourner au Caire pour obtenir le document, lui faisant perdre ainsi un temps précieux sur ses concurrents. Remontant le cours du Nil en compagnie de Letorzec, en bateau puis à dos de dromadaire, Frédéric Cailliaud identifia de nombreux sites d’époque pharaonique en Nubie, témoignant de l’emprise des pharaons égyptiens sur ce territoire au fil des siècles, comme les temples de Sédeinga, Soleb, Sésébi. Il rattrapa l’armée au niveau du Gebel Barkal, non loin de la nécropole pyramidale de Nouri. Les voyageurs européens de l’expédition pensaient y avoir découvert l’antique Méroé avant lui :

« Des Grecs et d’autres Européens, courtisans du prince, auxquels j’étais redevable des fatigues et des frais du voyage de cinq cents lieues que je venais de faire en pure perte, accoururent d’un air empressé me complimenter sur mon heureux retour ; tous m’offraient leurs bons offices auprès du prince et cherchaient à faire paraître une satisfaction qu’ils étaient loin de ressentir. Au reste, ils croyaient bien être arrivés à leurs fins ; ces ruines de Barkal, dans leur opinion, étaient incontestablement celles de l’antique Méroé cherchées si longtemps et si vainement jusqu’à eux. Il était impossible que je ne lusse pas leur triomphe dans leurs yeux ; mais ce triomphe était-il bien réel ? »

La découverte tant attendue

Ayant réussi à obtenir une autorisation de partir au-devant de l’armée pour explorer la région, Cailliaud et son compagnon n’avaient pas cessé de croire en leur chance de parvenir à la véritable Méroé, estimant que le Gebel Barkal ne pouvait être l’antique cité tant convoitée. Pour plus de sécurité, ils avaient endossé le costume turc et changé d’identité : ils avaient pris les pseudonymes respectifs de Mourad Effendi et Abdallah el-Fakyr. De plus, l’aide d’un guide local s’avéra nécessaire et ce dernier leur indiqua qu’il connaissait des ruines à quelques jours de marche…

La nécropole royale de Méroé. Voyage à Méroé et au fleuve Blanc, vol. I, pl. XXXVI, Author provided

À l’aube du 25 avril 1821, Frédéric Cailliaud put ainsi contempler la fameuse nécropole pyramidale de Méroé. Son récit témoigne clairement de cette émotion de la découverte qui le submerge :

« Mon guide me prévint bientôt que nous allions voir les “tarâbyls”. Qu’on se peigne la joie que j’éprouvai en découvrant les sommets d’une foule de pyramides, dont les rayons du soleil, peu élevé encore sur l’horizon, doraient majestueusement les cimes ! Jamais, non jamais, jour plus heureux n’avait lui pour moi ! Combien j’allais être vengé des intrigues de cet autre voyageur qui m’avait suscité tant d’entraves, et qui, demeuré dans la province des Chaykyé, dissertait en ce moment à perte de vue pour démontrer que Méroé était au Mont Barkal ! Je pressai mon dromadaire ; j’aurais voulu qu’il franchît avec la rapidité du trait les trois lieues qui me séparaient encore des ruines de l’antique capitale de l’Éthiopie.

Enfin, j’y arrivai : mon premier soin fut de gravir sur une éminence, pour embrasser d’un coup d’œil l’ensemble des pyramides. J’y restai immobile de plaisir et d’admiration à la vue de ce spectacle imposant. J’allai ensuite monter sur le plus élevé de ces monuments. Là, voulant payer un faible tribut d’hommage au géographe illustre dont le génie avait guidé mes pas, je gravai sur la pierre le nom de d’Anville. Promenant de nouveau mes regards autour de moi, je découvris dans l’ouest un second groupe de pyramides, et, à peu de distance du fleuve, un vaste espace couvert de ruines et de décombres, annonçant assez l’emplacement d’une ville antique. »

Suivirent plusieurs jours d’étude minutieuse du site avec des plans, des relevés iconographiques, une cartographie du site qui sont encore aujourd’hui des sources précieuses pour les archéologues.

Découverte du site de Méroé (TV5 Monde, 5 novembre 2018).
Étude des pyramides de Méroé. Voyage à Méroé et au fleuve Blanc, vol. I, pl. XLIII, Author provided

La découverte de Méroé fera la gloire de Cailliaud à son retour en France en 1822. Le récit de son aventure sera publié au frais du gouvernement sous le titre Voyage à Méroé et au fleuve Blanc. Louis XVIII le nommera chevalier de la Légion d’Honneur sur la proposition de Chateaubriand, mais Cailliaud délaissera progressivement l’égyptologie naissante au profit de l’Histoire naturelle. Il entamera une seconde carrière tout aussi riche en découvertes, mais ceci est une autre histoire…

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