Imaginer un autre « genre de vie » dans les îles d’Iroise

Ile de Sein - Finistère 2018. Philippe Hernot/Flickr, CC BY-ND

Moutons en éco-pâturage à Ouessant, bataille pour l’énergie propre à Sein ou pêche respecteuse de l’environnement sur l’archipel de Molène : les îles permettent d’imaginer de nombreuses façons de vivre, d’entreprendre, de s’installer.

Comment vit-on sur une île bretonne ? Et comment nos modes de vie peuvent-ils influencer notre environnement ?

J’ai travaillé pendant quatre ans dans le cadre de ma thèse sous la direction de Louis Brigand, sur l’interaction entre développement local et ressources naturelles sur un terrain d’études particulier, celui des îles de l’Iroise : Ouessant, l’archipel de Molène et l’île de Sein.

Carte de la mer d’Iroise et ses îles. Wikimedia, CC BY

Sur ces espaces, en rencontrant à la fois des porteurs de projets, artisans, entrepreneurs, habitants et institutions, je me suis intéressée aux genres de vie dans les îles, c’est-à-dire la manière dont une société s’empare de son environnement et l’influence éventuellement.

Ressources locales

J’ai ainsi étudié la manière dont les populations de ces trois îles à la population très réduite (Molène, 141 habitants, Sein 244, Ouessant, 846) ont utilisé leur environnement maritime pour vivre sur ces territoires, avec une attention particulière portée à des porteurs de projets.

Dans le passé, les habitants exploitaient plutôt les ressources de la mer, pêche linéaire et crustacés, qui a par la suite donné lieu à une pêche commerciale particulièrement importante au XXe siècle et qui a connu une situation de surexploitation au milieu du XXe siècle.

Aujourd’hui l’utilisation des ressources de la mer a changé dans le développement local. Les ressources halieutiques (crustacés, poissons) restent importantes, avec 14 pêcheurs mais on voit aussi émerger d’autres usages, comme celui de ressources paysagères.

Cela se traduit par la création d’entreprises dédiées aux loisirs par exemple. J’ai ainsi rencontré un jeune entrepreneur issu de l’île de Sein, revenu monter un centre nautique sur l’île mais avec une pratique associative. Il emmène les touristes voir la chaussée de Sein, mont sous marin rocheux où on peut voir des phoques. Son activité lui a permis au bout de quatre ans de financer son poste.

Il existe aussi désormais une pratique importante de récolte d’algues de rives avec sept récoltants répartis sur les trois îles.

Reportage sur les algues de rives, ministère de la Transition écologique.

De nouvelles pratiques

La ressource en algue de rives correspond typiquement à des nouveaux usages qui répondent à une consommation alimentaire récente, inconnue auparavant de ces insulaires.

En Iroise, ces algues permettaient surtout de se chauffer car le bois était rare voire inexistant. Puis une industrie s’est développée pour faire de la soude au XIXe siècle.

L’industrie de l’algue de fond s’est-elle développée par la suite mais sous l’impulsion des continentaux. Grâce aux bateaux appelés « scoubidou » ils allaient récolter l’algue de pleine mer. Désormais c’est l’algue séchée qui est en demande depuis quelques années.

Fête des goémoniers, où le temps du festival les traditions sont remises au goût du jour.

Beauté et solidarités

Les habitants des îles partagent aussi leur environnement avec des institutions comme le Parc marin d’Iroise qui permet une meilleure conservation de l’environnement. Ils ont conscience de vivre dans des paysages exceptionnels, ce qui est revenu régulièrement dans mes enquêtes.

La recherche d’une certaine qualité de vie guide leur choix. Les insulaires prennent aussi bien en compte la qualité de vie environnementale, la beauté des paysages, l’absence de pollution visuelle (pas de publicités, pas de magasins, deux des trois îles n’acceptent pas les voitures) ou sonore, dans leur façon de vivre. Sur une île, on observe la nature différemment.

Mais c’est aussi une qualité de vie sociale qui suscite de fortes solidarités. Ainsi, les réseaux sont avant tout interpersonnels plutôt que professionnels, car ce n’est pas l’intérêt économique qui guide le lien.

Vue d’Ouessant, novembre 2009. Fred Tanneau/AFP

Une vie plus « simple »

Mes résultats montrent que ce sont des valeurs de simplicité relationnelle et matérielle qui les incitent soit à rester sur l’île soit à y venir.

Beaucoup d’habitants et d’entrepreneurs ont témoigné de leur envie de rompre avec la manière de vivre sur le continent en évoquant des problèmes de rapidité, de frénésie de consommation, en soulignant leur volonté de consommer différemment.


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Une partie de mon enquête montre ainsi que la pêche vivrière demeure importante, sur l’estran ou en mer mais ce n’est pas de la pêche de loisir : c’est une pratique diffuse peu importe les générations.

Un pêcheur rencontré à Sein me racontait qu’il travaillait auparavant sur un gros bateau de ligne et gagnait très bien sa vie. En quittant son activité, il a diminué son salaire mais a acheté un petit bateau pour pouvoir rester sur Sein. Il pêche moins, juste ce dont il a besoin pour lui et sa famille, et cesse en milieu de mois pour consacrer son temps d’autres activités.

Ses choix influencent ainsi le type de développement local que les habitants veulent voir et pourraient avoir au long terme un impact sur la soutenabilité des politiques de développement de ces espaces préservés.

Présentation du projet Id-îles, Tébéo.

Cet article s’inscrit dans le cadre du colloque #Îles2019 du 14 au 19 octobre qui s’est tenu à Brest, Ouessant, Molène et Sein co-organisé par la Fondation de France, l’Université de Bretagne Occidentale et l’Association des Îles du Ponant. Premier réseau de philanthropie en France, la Fondation de France réunit, depuis 50 ans et sur tous les territoires, des donateurs, des fondateurs, des bénévoles et des acteurs de terrain. À chacun, elle apporte l’accompagnement dont il a besoin pour que son action soit la plus efficace possible.

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