Incendie de la tour Grenfell à Londres : quand Twitter réfute fake news et islamophobie

Commémorations de la tragédie de l'incendie de la tour Grenfell à Londres, il y a un an, qui fit 71 morts. Daniel Leal-Olivas/AFP

Ceux qui étaient présents dans l’ouest londonien le 14 juin 2017 ne l’oublieront jamais. Il y a un an et une semaine, les résidents de ce quartier cosmopolite de la capitale anglaise ont en effet été réveillés par l’odeur du feu et par le son des hélicoptères, tandis que des pompiers épuisés et noircis travaillaient sans relâche dans les rues entourant un immeuble de 24 étages en feu.

Des questions ont rapidement émergé : comment la tour Grenfell, un véritable « village vertical » bien connu des Londoniens – était-il devenu un piège fatal ?.

Dans les heures et les jours qui ont suivi, l’incertitude sur le nombre de victimes (72 au final) et la cause de l’incendie ont perduré.

Les plates-formes de médias sociaux telles que Twitter sont devenues un lieu où survivants, citoyens, journalistes et organisations d’aide ont partagé les dernières mises à jour sur la cause de l’incendie, ses progrès et ses conséquences.

Or, très vite le débat s’est cristallisé autour d’une supposée attaque terroriste islamiste.

C’était l’été 2017. L’incendie s’est déroulé à la même période où des terroristes liés à l’intégrisme islamique avaient fauché des piétons à Stockholm et à Londres deux fois, attaqué un policier à Paris et fait exploser une bombe dans un stade de Manchester. À chaque fois des vies ont été perdues.

La thèse de l’attentat a été en outre alimentée par des histoires circulant à propos de djihadistes originaires de Grande-Bretagne et qui auraient tenté de rejoindre Daech – certains d’entre eux venaient de la localité où se trouvait la tour Grenfell. La présence de beaucoup de résidents de confession musulmane dans la tour fut également rappelée.

Aussi, sans grande surprise, dans les quatre jours suivant l’incendie, 44 000 tweets avec les mots-clés « Grenfell » et « Musulmans » ont inondé la plate-forme de médias sociaux.

C’est dans ce cadre que nous avons décidé d’analyser ces tweets, de voir comment les musulmans ont été perçus et représentés dans le sillage de l’incendie de la tour Grenfell.

Actes héroïques

Notre recherche initiale parmi les tweets a révélé que, pendant les premières heures de l’incendie, il y avait des tweets discutant de la possibilité que l’incendie soit un acte criminel et terroriste.

Certains ont spéculé que les musulmans avaient mis le feu afin de prétendre à une attaque pendant le ramadan.

Mais il y avait aussi un nombre important de tweets présentant certains comportements de résidents musulmans comme héroïques, car, pendant l’incendie, ces derniers – éveillés en raison du ramadan – auraient alerté et frappé aux portes pour mettre leurs voisins en sécurité, alors que les services d’urgence conseillaient encore de ne pas bouger.

Nous voulions mieux comprendre ces données, découvrir comment certains messages étaient diffusés et identifiés les « influenceurs clés » qui ont façonné le débat. Nous avons acheté les données auprès d’un fournisseur de données tiers et analysé le texte à l’aide d’une plate-forme spécialisée dotée de capacités d’apprentissage automatique, appelée « discovertext ».

Nous voulions voir à quel point les fake news circulant à propos de l’incendie de Grenfell et le décrivant comme une attaque terroriste ont influencé le débat en ligne.

Nous avons ainsi échantillonné le top 5 % des tweets par « influence » – c’est-à-dire, dans quelle mesure le tweet a été diffusé – et les avons analysés sur discovertext. Nous avons ensuite comparé cela avec un échantillon aléatoire de 5 % de tweets.

Échantillon aléatoire (5 % des tweets). Joseph Downing, Richard Dron

Une fois classées par influence, on remarque que les théories du complot ont presque disparu du débat. En revanche, les tweets les plus influents étaient ceux portant sur « l’aide de la population musulmane », pendant et après l’incendie.

Échantillon pris parmi les 5 % des tweets considérés comme les plus influenceurs.

74 % des tweets les plus influents ont diffusé des messages sur la manière dont les résidents musulmans, éveillés à cause du jeûne, ont joué un rôle crucial alertant les autres quant à la propagation du feu et aidant à évacuer les habitants.

Discovertext nous a également permis d’exporter les données, de générer des cartes complètes du réseau social. L’aperçu complet était composé de 812 réseaux croisés ; les frontières sont floues, car les messages passent entre les différents sujets de discussion par rapport au feu – groupés par couleur dans le graphique.

Le réseau au complet, avec certains points surlignés en couleurs comme les retweets des reportages diffusés par la chaîne télévisée Channel 4 (en violet) et en noir pour les discours provenant d’Infowars et repostées. Richard Dron., Author provided

Lutter contre les fausses nouvelles

Nous avons découvert que nous pouvions examiner non seulement comment les messages individuels étaient diffusés, mais aussi comment ils étaient réfutés et contestés. Par exemple, une histoire concoctée de toutes pièces par le site conspirationniste InfoWars a agrégé des commentaires et des tweets pour affirmer que « les musulmans célèbrent le feu de la tour de Londres ». L’histoire a été partagée 730 fois.

Cependant, à l’ère de la « post-vérité » de Trump et du Brexit, de nombreux usagers de Twitter on également refusé de cautionner ce type de désinformation. Nous avons ainsi observé que beaucoup d’entre eux ont partagé des articles de médias grand public mettant en évidence les contributions positives des musulmans suite à l’incendie.

Articles émanant d’InfoWars article : retweets et réponses. Richard Dron., Author provided

Si ce graphique montre comment l’histoire d’InfoWars s’est répandue, il affiche aussi la façon dont les utilisateurs ont relayé des articles du The Daily Mail, The Express, The Independent et The Telegraph, qui ont montré comment la communauté musulmane locale a aidé au plus fort de la catastrophe.

De toute évidence, les « fake news » ne sont pas intrinsèquement convaincantes dans tous les contextes – elles peuvent au contraire déclencher des processus beaucoup plus nuancés et complexes sur les plates-formes de médias sociaux où elles sont diffusées.

À une époque où la couverture médiatique impliquant des citoyens de confession musulmane est dominée par les préoccupations sur le terrorisme, Grenfell est un rare cas d’école où la société (via Twitter) a décidé de regarder au-delà des différences religieuses et ethniques, et de reconnaître les contributions humanitaires d’une communauté pour ce qu’elles sont, au milieu de la tragédie et du désastre.

This article was originally published in English