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Industrie, croissance, travail : ce que les socialistes français du XIXᵉ siècle nous disent

« Grand laminoir pour réduire en feuilles les blocs de caoutchouc purifié », extrait de la série « Les merveilles de l’industrie, ou description des principales industries modernes », par Louis Figuier [1873-1877]. Fondo Antiguo de la Biblioteca de la Universidad de Sevilla

Que nous apprend l’héritage philosophique des socialistes français du XIXe siècle ? À un mois d’une élection présidentielle où la gauche s’avance, selon les sondages, en position minoritaire, plusieurs couches de ce bassin culturel souvent oublié peuvent être exploitées. Taxés d’utopiques, ces auteurs avaient en effet formulé des propositions qui peuvent s’inscrire dans nos préoccupations actuelles.

Les recherches que nous avions menées sur ces penseurs orientent les interrogations notamment sur la société industrielle, la croissance, le travail et l’éducation.

D’abord, la société industrielle s’identifie à un effort collectif de création produisant des choses et des hommes. C’est son « seul but raisonnable et positif », précise le philosophe, économiste et militaire français Saint-Simon dans L’Industrie.

Une telle société doit se doter d’un système d’institutions qui favorisent la dissémination de l’information et la communication. La société n’est pas un cadre où se réalise automatiquement le développement économique. L’évolution économique est soumise au système de décision de la société. Il ne peut y avoir de transformation économique et sociale sans que soit élaborée une théorie du changement.

Pour Saint-Simon, il s’agit de « revoir toutes les idées pour les asseoir sur les principes de l’industrie, pour rapporter toute la morale à la production », morale centrée sur la satisfaction de tous les besoins des membres du corps social. La progressivité d’une société est définie par rapport à un certain nombre d’objectifs à établir en commun et à leur acceptation, notamment par « la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ».

Le mouvement n’est pas synonyme de progrès (« l’on n’a pas le moins du monde prouvé qu’une chose est en progrès quand on a montré qu’elle se meut » précise, le théoricien révolutionnaire Proudhon). Poser la création comme la résultante d’un projet émanant de tous les groupes sociaux résonne fortement dans nos sociétés de plus en plus fragmentées dans lesquelles les taux de pauvreté sont loin de diminuer.

Processus d’insoutenabilité

L’action de l’homme sur la nature est d’abord une lutte contre la rareté. D’où la nécessité d’un nouveau paradigme reposant sur une « philosophie inventive et organisatrice » (Saint-Simon) qui a une dimension à la fois quantitative et qualitative. Certes, les besoins sociaux sont tels qu’il faut accroître fortement la production, mais les auteurs considèrent que les transformations sont globales et liées, les relations entre les variables stratégiques importent plus que leur croissance isolée.

Claude de Rouvroy de Saint-Simon. Österreichische Nationalbibliothek

Telle est, semble-t-il, la signification de la notion d’industrie chez Saint-Simon qui est un phénomène à la fois scientifique, technique, productif et social, qui requiert une transformation des habitudes d’esprit et des comportements. Les aspects structurels et mentaux peuvent donc entraver le développement économique et les transformations qui l’accompagnent.

Proposition d’actualité au moment où les sociétés affrontent les problèmes de la réindustrialisation et de la transition écologique.

De là découlent plusieurs processus d’insoutenabilité. Le premier est que la transformation de la société a une dimension politique, elle requiert une transformation du cadre institutionnel pour que le développement technique et économique apparaisse comme un résultat.

De même, la croissance n’est pas soutenable lorsque les efficacités de production sont séparées des problèmes de consommation et des questions de répartition qu’elles autorisent, ou dans lesquels elles trouvent leur caractère légitime. Comme le souligne Proudhon :

« Qu’importe en effet que la richesse totale augmente si la répartition est telle que le grand nombre soit plus pauvre qu’auparavant. »

On sait combien le thème des inégalités s’inscrit dans les travaux économiques récents.

Les socialistes du XXIe siècle relevaient également que la croissance était un phénomène instable. Il y a insoutenabilité lorsque le capital productif s’accumule de façon déséquilibrée entre les différentes activités, ce qui accroît le chômage technologique en raison des « perfectionnements industriels » qui créent « une tendance constante à… éliminer de la production les travailleurs ».

Pour atténuer ce phénomène, Proudhon envisage d’élaborer une « prévoyance sociale », c’est-à-dire une politique de formation reposant sur une « organisation intégrale de l’apprentissage… comme loi organique de transition applicable à tous les cas possibles ». Il ajoute que le travail de déclassement et de reclassement dans la société est continuel, ce qui exige d’élever le niveau de formation de la main-d’œuvre et la qualité de l’intervention humaine en faisant « passer le [travail] de la pratique spontanée à la science ».

Nouveaux blocages

Au moment où le thème de la valeur-travail imprègne la réflexion politique, il n’est pas inutile de rappeler combien ces auteurs insistent sur l’importance du travail qualifié dans la création des richesses. Le nombre et la qualité des personnes éduquées restent la source majeure de la croissance de la production. La dynamique économique et sociale repose sur les connaissances et les compétences du chercheur, du technicien, de l’ouvrier, des cadres et des chefs de l’industrie. La période de constitution du capital humain qualifié est longue.

Pierre-Joseph Proudhon. Thierry Ehrmann/Flickr, CC BY-SA

Proudhon admet que « le capital social accumulé [dans l’homme de talent]… crée une capacité productive envisagée comme un bien de production lui-même produit qui a un certain coût… qui représente la somme égale à ce qu’il a coûté de produire ».

Si la France devait perdre subitement ses ressources en main-d’œuvre qualifiée, « il [lui] faudrait au moins une génération entière pour réparer ce malheur » admet Saint-Simon dans sa Parabole. Près de 150 ans plus tard, l’économiste français Alfred Sauvy insistera sur l’importance décisive de la capacité technique et des idées par rapport aux actifs matériels.

Au final, la propriété privée des moyens de production crée des rapports de domination entre les groupes sociaux. Cependant, la relation de propriété n’a qu’un caractère abstrait si ne sont pas prises en compte la dimension politique du pouvoir dans l’entreprise (la participation directe des salariés aux décisions, selon Proudhon, ou l’adhésion des salariés aux choix proposés par la direction, selon Saint-Simon).

La socialisation des moyens de production ne peut donc opérer une réduction des aliénations dans le travail qu’à la condition que les entreprises transforment leur processus de décision et recomposent le travail selon une visée de psychosociologie en intégrant l’analyse des groupes et des motivations.

Si la détention des moyens de production n’est pas à l’ordre du jour, la question de la démocratie économique au sein des entreprises et celle de la fracturation des collectifs de travail dans de nombreuses activités par la transformation algorithmique des tâches et le télétravail constituent aujourd’hui des blocages sociaux et psychologiques d’une importance majeure.

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