Influence russe au Royaume-Uni : comment protéger la démocratie britannique

Le Premier ministre britannique Boris Johnson et le président russe Vladimir Putin lors d'un sommet sur la Libye à Berlin le 19 janvier 2020. Alexey Nikolsky/Sputnik/AFP

Le Comité du renseignement et de la sécurité (ISC) du parlement britannique a finalement publié son rapport sur les interférences russes dans les élections générales de 2019. Le rapport ne fournit aucune preuve concrète qui permet d’établir un lien entre l’État russe et les élections britanniques. Il soulignerait tout de même que la Russie reste une menace majeure pour la démocratie britannique et le processus de décision politique.

Cette publication intervient 18 mois après la finalisation du document et huit mois après sa date initiale de parution. Ce retard a considérablement frustré l’opinion – une pétition portée au Parlement a ainsi recueilli plus de 105 000 signatures pour que le rapport soit rendu public.

Les députés impliqués dans le comité à l’origine du rapport ont notamment critiqué le gouvernement pour son inaction face à une suspicion d’ingérence russe. Ce dernier doit désormais se concentrer sur la manière dont la démocratie britannique peut être protégée.

Un retard suspect

La publication du rapport a été reportée en novembre 2019 après les élections générales de décembre. Beaucoup ont spéculé sur les raisons de ce retard, suggérant que le rapport contenait des détails croustillants sur la relation entre le Parti Conservateur et des mécènes russes.

Ces derniers n’ont en fait pas été abordés directement dans le rapport, bien que celui-ci mentionne des dons que des citoyens russes auraient faits aux partis politiques en général.

Si les députés sont tenus à des règles strictes concernant la provenance des fonds, les membres de la Chambre des Lords (chambre haute du parlement où siègent des membres nommés à vie par la reine, sur proposition du Premier ministre et de lords) n’ont pas pour obligation d’enregistrer les dons individuels de plus de 100 £ reçus lors d’une activité extérieure.

Le comité a ainsi souligné la nécessité d’adopter une loi (similaire à celle qui est en vigueur aux États-Unis), obligeant la déclaration de toute contribution étrangère pour minimiser les risques de lobbying.

Le retard de la publication du rapport avant les élections n’était ceci dit pas très surprenant : il aurait été imprudent de publier un document expliquant comment influencer la politique britannique avant une élection générale.

Ce fut, selon les experts dedans le Parti Conservateur, une élection à couteaux tirés. Publier avant les résultats aurait ainsi, selon moi, constitué un risque trop important. En temporisant, le gouvernement a ainsi pu mettre en place certaines des recommandations de l’ISC.

Hommes de confiance

Depuis son élection, le Premier ministre, Boris Johnson, n’a pas chômé pour tenter d’imposer son homme de confiance, Chris Grayling, à la présidence d’une commission du renseignement et de la sécurité nouvellement reconstituée. Peut-être souhaitait-il que Grayling puisse avoir le mot de la fin sur le contenu du rapport et anticiper les réactions de l’opinion et des médias afin de les orienter en faveur du gouvernement.

Cependant, c’est finalement un autre député conservateur, Julian Lewis, qui a convaincu les députés de l’opposition travailliste et du parti national écossais (SNP) du comité de voter pour lui. Après avoir remporté la présidence du comité, il a été évincé de son parti, une situation qui ne manque pas d’ironie.

Menace croissante

Les opérations de désinformation russes visant les élections attaquent le système de commandement et de contrôle d’un pays. La Russie semble avoir développé son activité d’ingérence électorale ces dernières années – il y aurait eu des suspicions d’ingérence lors des l’élection présidentielle française de 2017. Aux États-Unis, le doute a plané sur l’influence russe lors des élections américaines de 2016, doute levé depuis par le rapport Mueller.

Quelques jours avant la publication du rapport sur la Russie, le ministre britannique des Affaires étrangères, Dominic Raab, a révélé comment la Russie avait pu influencer les élections britanniques de 2019 en divulguant les détails des négociations commerciales avec les États-Unis après le Brexit.

Vladimir Poutin et un drapeau derrière lui
La Russie a rejeté le nouveau rapport le qualifiant de « russophobe ». Alexei Druzhinin/Kremlin Pool/EPA

Ces fuites suggéraient que le service national de santé (NHS) était une monnaie d’échange dans les négociations. Ces allégations ont également été prononcées par Jeremy Corbyn, alors chef du parti travailliste.

Quelles réponses apporter ?

Il faudrait que les gouvernements et les alliés de l’OTAN comme la France se coordonnent, pour contrer les opérations d’influence russe.

Une solution consisterait à déclarer l’appareil électoral comme faisant partie de l’infrastructure nationale essentielle du pays. Les institutions et acteurs gouvernementaux déjà compétents sur les questions d’intelligence et de désinformation, devraient se regrouper au sein d’une même unité intergouvernementale coordonnée au niveau central.

Une telle unité existe déjà – le gouvernement l’a mentionnée dans sa réponse au rapport de l’ISC – mais il reste tout de même à déterminer si le Premier ministre a prévu d’y associer les services de sécurité.

Pour être vraiment efficace, la nouvelle structure devrait intégrer l’agence britannique de cybersécurité (GCHQ), le département du numérique, de la culture, des médias et du sport (DCMS) et son unité dédiée à la désinformation ainsi que la branche qui s’occupe des fausses informations situé dans le Bureau du Cabinet, dirigé par le Premier ministre.

L’expertise de la Commission électorale en matière de dons étrangers, le Bureau du commissaire à l’information (ICO) sur la protection des données et le MI5 (l’agence britannique de sécurité intérieure) pourraient également faire partie de cette nouvelle structure.

Responsabilité des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux dont également responsable de l’avalanche de désinformation. Jusqu’à présent, ils ont complètement échoué à fournir une réponse adéquate. La mise en place d’un organisme de surveillance des réseaux sociaux – à l’image de l’Autorité des normes de publicité (ASA) pour l’industrie de la publicité – pourrait ainsi superviser la réglementation de la désinformation et le discours haineux, et inciter les médias à assumer leurs responsabilités.

Ingérence russe : des députés britanniques demandent une enquête sur la campagne du Brexit.

Lors de son communiqué sur le rapport, le gouvernement britannique a déclaré qu’il travaillait déjà en amont pour trouver des solutions afin de contrer les risques d’influence russe. Il est aussi mentionné que le gouvernement s’efforce de renforcer les lois sur la cybersécurité.

Néanmoins, le rapport et le gouvernement soulignent qu’aucune preuve ne permet d’accuser la Russie d’ingérence dans le référendum sur la sortie de l’Union européenne (Brexit). Ce point n’a pas manqué d’être rapporté sur RT, la chaine télévisée financée par le gouvernement russe. Dans cette perspective, peut-on attendre plus de mesures de la part du gouvernement pour écarter d’éventuelles nouvelles menaces d’ingérence ?

This article was originally published in English

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