Investir à l’étranger : quand la politique devient un outil pour contrebalancer les risques

Des entreprises parviennent à sécuriser leurs investissements dans des pays instables en tissant des relations politiques. Pressmaster/Shutterstock

Investir directement à l’étranger est une pierre angulaire dans la croissance d’une grande entreprise, mais elle n’est pas sans risque. Les compagnies y réfléchissent souvent à deux fois avant de placer leur argent dans certains pays. Comme le Zimbabwe, où le (désormais ex-) président Mugabe avait une fâcheuse tendance à s’approprier les capitaux étrangers, ou à décider que les investissements provenant de l’extérieur seraient contrôlés par les « natifs du Zimbabwe ».

Pour éviter que leurs actifs ne tombent entre les mains des dirigeants locaux, la plupart des entreprises préfèrent tenter leur chance dans des pays garantissant une sécurité à long terme. Pourtant, certaines sociétés semblent se lancer dans des opérations particulièrement risquées au sein d’États ne proposant aucun dispositif de protection officiel, théâtres d’une économie et d’une politique instables, où la corruption prospère.

Au Zimbabwe, la législation imposait aux investissements étrangers un contrôle pas des « natifs » du pays. Oleg Elkov/Shutterstock

Jusqu’à présent, la raison pour laquelle certaines entreprises préféraient jouer la carte de la sécurité, là où d’autres semblaient prêtes à nager au milieu des requins, demeurait incertaine. Nos récentes études ont permis de découvrir pourquoi la majorité des sociétés n’investit à l’étranger qu’à condition de bénéficier d’arrangements supranationaux, alors qu’une poignée choisit délibérément d’opérer dans des pays où leurs placements courent bien plus de risques.

L’investissement outre-mer, un terrain miné

Une entreprise qui investit outre-mer se retrouve à la merci des gouvernements étrangers. Tout changement du paysage politique, qu’il soit issu d’un vote démocratique ou d’une révolution, peut compromettre ses placements. Sur l’échelle des préjudices encourus, le premier échelon représente une hausse d’impôts pour les investisseurs extérieurs, et le dernier une expropriation pure et simple.

La révolution cubaine des années 1950, par exemple, a dépossédé des firmes américaines d’une grande partie de leurs actifs. Aujourd’hui encore, certaines d’entre elles, comme la compagnie pétrolière ExxonMobil, attendent une compensation.

La compagnie pétrolière américaine ExxonMobil a attaqué en justice des entreprises cubaines pour des biens confisqués lors de la révolution de 1959. Harry Green/Shutterstock

Dans chaque cas de figure, nous trouvons des compagnies regrettant amèrement d’avoir tenté l’aventure. C’est pourquoi la majorité des sociétés s’abstiennent d’injecter leur argent dans une nation, si l’incertitude et le risque d’un changement politique planent au-dessus d’elle telle une épée de Damoclès.

Des TBI pour attirer les entreprises

Avant d’investir à l’étranger, la plupart des sociétés exigent une protection officielle. Ces garanties fiables prennent généralement la forme d’un Traité bilatéral d’investissement (TBI), des accords à long terme entre États destinés à préserver les investisseurs, y compris en cas de chamboulement du paysage politique.

Si un pays ne respecte pas les conditions d’un TBI, le litige est arbitré par une nation tierce. D’après les données du CNUCED (la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), en 2017, la majorité des pays du monde avaient signé plus de 3 000 TBI, et les institutions d’arbitrage international avaient résolu plus de 500 litiges concernant ces traités.

Les TBI jouent un rôle crucial en attirant les investisseurs étrangers, puisqu’on dénombre bien plus d’opérations entre les pays ayant établi un traité. Il restait cependant difficile de déterminer lequel, du TBI ou des investissements, influençait l’autre. En étudiant les décisions individuelles prises par les États et les investisseurs, notre recherche a pu prouver pour la toute première fois que, lorsque deux pays établissent un TBI, ce dernier entraîne une hausse directe des investissements croisés.

Tisser des liens avec les moutons noirs

En dépit de l’existence des TBI, certaines sociétés décident, en toute connaissance de cause, d’investir dans des pays où leurs placements ne seront pas protégés par ces traités. Ces nations sont souvent le siège d’une économie et d’une politique instables, et d’environnements institutionnels défaillants (victimes de corruption ou d’une application relative des lois), tels que définis par les classements existants de la Banque mondiale.

Au fil de notre étude, nous avons découvert que ces quelques « pionniers » s’appuient sur diverses formes d’influence politique pour investir dans des pays à risque, où leurs concurrents historiques craignent de s’implanter. Ils ne semblent pas redouter l’incertitude ou le changement politique autant que les sociétés ne possédant pas les mêmes appuis politiques, lesquelles n’ont donc pas d’autres recours que les TBI.

En s’impliquant dans la politique de ces pays instables, ces entreprises peuvent offrir une certaine sécurité à des investissements considérés comme hasardeux. Notre étude montre que ces compagnies possèdent au moins l’une des deux « compétences hors marché » suivantes leur permettant d’influencer les décisions des pays qui les accueillent :

  • La compétence politique : une capacité qu’une société développe sur le long terme, en opérant dans des États instables ou aux institutions moins fiables.

  • Les relations politiques : des liens que tissent les entreprises, par exemple, en recrutant d’anciens politiciens au sein de leur conseil d’administration ou de leurs équipes de management.

Dans les deux cas, les compagnies s’appuient sur des stratégies d’influence politique, telles que le lobbying ou d’autres formes d’engagement politique.

Toute stratégie hors marché n’est pas véreuse

Mais alors, les « compétences hors marché » sont-elles simplement un nom savant pour désigner des accords douteux ? Faciliter la corruption est effectivement contraire à l’éthique, toutefois le lobbying et les autres formes d’engagement politique sont des stratégies hors marché parfaitement légales, que vous pouvez exploiter. Les compagnies qui détiennent ces compétences hors marché ont plus de facilité à opérer au sein d’un environnement moins compétitif.

Il est donc important de comprendre comment ces compétences sont utilisées, et pour quels résultats. Notre enquête a révélé, par exemple, que certaines sociétés françaises ayant des liens avec le régime communiste à Cuba ont pu y réaliser des investissements fructueux. La concurrence y était presque inexistante, puisque le marché cubain demeurait fermé aux entreprises ne disposant pas de ces mêmes relations.

De plus, les firmes étrangères qui injectent de l’argent dans ces pays peuvent contribuer à leur croissance économique et encourager les innovations. Dans un État où les institutions et le climat politique sont instables, et où aucun TBI n’a été établi, les investissements extérieurs soutenus par une influence politique peuvent constituer une véritable bouée de sauvetage pour la nation.


Cette article s’appuie sur sur l’article académique « Firm non‐market capabilities and the effect of supranational institutional safeguards on the location choice of international investments », de Joao Albino‐Pimentel, Pierre Dussauge et J. Myles Shaver publié dans Strategic Management Journal (2018).