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Irak : le début d’une embellie ?

Deux hommes brandissent un drapeau irakien et un portrait de leader politique au bord d'une route en souriant.
Deux partisans du leader chiite Moqtada al-Sadr, favorable à l'affirmation d'une nation irakienne indépendante, manifestent leur joie après la victoire du parti dit « sadriste » aux élections législatives. Bagdad, 11 octobre 2021. Ahmad Al-Rubaye/AFP

De par sa diversité ethnoreligieuse et sa position géostratégique, l’Irak se trouve fréquemment au centre de l’actualité internationale. Bordé par la Syrie et la Jordanie à l’Ouest, la Turquie au Nord, l’Arabie saoudite au Sud, et l’Iran à l’Est, l’Irak se situe en plein cœur du Moyen-Orient. Étendu sur 438 000 km2, le pays compte actuellement 40 millions d’habitants, répartis entre des populations majoritairement kurdes au Nord, sunnites au centre et chiites au Sud, ces derniers représentant environ 60 % de la population, contre 20 % pour chacun des deux autres groupes.

Le facteur ethnoreligieux, à l’origine de conflits récurrents, joue un rôle clé dans le système politique. C’est selon ce critère que sont réparties les positions clés de l’État : le président de la République doit être kurde, le premier ministre chiite, et le chef du Parlement, sunnite. Ces dispositions sont en vigueur depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, mais ne figurent pas dans la Constitution irakienne actuelle datant de 2005.

Après de nombreuses années marquées par de lourds conflits et des tragédies sanglantes, le pays peut entrevoir en cette année 2021 les premiers signes encourageants d’une réconciliation interne et d’un accroissement de son poids régional.

La perspective d’un nouveau rôle de l’Irak au Moyen-Orient

Lors de sa visite historique en Irak en mars dernier, le pape François a adressé un message de paix au pays et à la région. Face aux crises et conflits auxquels elle a dû faire face, la communauté chrétienne d’Irak, estimée actuellement à environ 400 000 personnes, a vu sa taille diminuée par trois en l’espace de vingt ans. Ce premier voyage d’un pape en terres de Mésopotamie démontre ainsi l’espoir de l’atteinte prochaine d’un apaisement et d’un développement durable aux niveaux national et régional.

La tenue à Bagdad le 28 août dernier d’une Conférence régionale sur la coopération et le partenariat des pays voisins de l’Irak illustre la volonté de l’État irakien de se placer au centre de ce nouveau processus moyen-oriental.

Organisé en la présence d’Emmanuel Macron, du président égyptien, du roi de Jordanie et des ministres des Affaires étrangères turc, iranien et saoudien, ce sommet historique permet à l’Irak de mettre en avant son importance diplomatique et son image internationale, notamment en matière de lutte contre le terrorisme et de dialogue régional.

Plusieurs événements avaient déjà confirmé la volonté du pays de se poser en possible médiateur dans la région. En avril dernier, la rencontre à Bagdad entre des officiels saoudiens et iraniens a permis la tenue des premières discussions à ce niveau entre les deux puissances régionales depuis la rupture de leurs relations diplomatiques en 2016. De même, la visite du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi en juin dernier a également constitué un événement exceptionnel : jamais un président égyptien ne s’était rendu en Irak depuis trente années.

En matière de lutte contre le terrorisme, les autorités irakiennes, en concertation avec les États-Unis, ont annoncé le 9 décembre dernier la fin de la mission de combat des forces de la coalition internationale contre Daech. Les quelque 2 500 soldats américains actuellement présents en Irak vont rester sur place pour former et conseiller les forces armées irakiennes. La fin de cette mission marque indéniablement un tournant majeur.

Irak : quelle souveraineté ? (Le Dessous des cartes, Arte, 11 décembre 2021).

Une situation sécuritaire toujours fragile

Malgré la multiplication de ces éléments encourageants pour le futur, l’Irak continue à connaître des soubresauts d’ordre sécuritaire liés à l’ingérence étrangère et à la présence continue de groupes terroristes, principalement Daech.

En dépit de la proclamation par les autorités irakiennes de leur victoire face à l’État islamique en 2017, grâce à la restauration de leur souveraineté sur l’ensemble du territoire, ce dernier y est toujours présent et continue d’y mener des actions terroristes. La mort, fin novembre dernier, de cinq combattants kurdes suite à une attaque de Daech au nord de l’Irak en est la dernière illustration.

En complément de celle-ci et d’autres, sporadiques, il est à rappeler que le dernier attentat important revendiqué par Daech en Irak, qui a fait une trentaine de victimes dans un marché d’un quartier chiite de Bagdad, ne date que du mois de juillet dernier.

En parallèle à la menace de Daech, la présence de milices chiites proches du régime iranien accentue continuellement les possibilités de tensions dans le pays, d’autant plus que ces milices exigent le retrait total des forces américaines d’Irak. Des groupes proches de ces factions sont même allés jusqu’à donner sur les réseaux sociaux un ultimatum jusqu’au 31 décembre pour leur départ. Le tir de deux roquettes dans la zone de l’ambassade américaine le 19 décembre s’inscrit dans ce climat. Sans provoquer de dégâts, ce type d’attaques contre les intérêts américains et les autorités irakiennes est chose courante ces derniers mois.

La plus grande preuve de la constance de cette instabilité sécuritaire est la tentative d’assassinat qui a visé le premier ministre irakien Moustafa al-Kazimi dans la nuit du samedi 6 au dimanche 7 novembre. Sa résidence, située dans la zone verte ultra-sécurisée de Bagdad, a en effet subi l’attaque de trois drones piégés. Un seul d’entre eux a réussi à exploser, blessant six gardes du corps du premier ministre, qui s’en est lui sorti indemne.

Irak : le premier ministre visé par une attaque de drone (TV5 Monde, 7 novembre 2021).

Condamnée par la plupart des pays étrangers, dont l’Iran et les États-Unis, cette attaque, non revendiquée, s’est déroulée alors que plusieurs centaines de combattants de la Mobilisation populaire, groupe paramilitaire chiite proche du régime iranien, campent aux portes de la zone verte depuis le 19 octobre dernier.

Ces mouvements s’inscrivent dans le contexte de la contestation des résultats des élections législatives qui se sont déroulées le 10 octobre dernier.

Des élections parlementaires aux conséquences incertaines

Les élections parlementaires ont vu la franche victoire du parti du leader chiite Moqtada al-Sadr, qui a obtenu 73 sièges sur les 329 que comporte le Parlement, soit une nette hausse par rapport aux 54 obtenus en 2018. Il est à signaler le morcellement important du système politique comme conséquence majeure du scrutin, avec les six premiers partis réunis n’obtenant que 208 sièges, soit seulement 63 % du parlement. Les 121 autres sièges ont alors été partagés entre neuf partis ayant eu chacun de 3 à 14 sièges, ainsi que 60 parlementaires élus comme seuls représentants de leurs partis.

Lors de l’élection précédente, le parti de Moqtada al-Sadr était devenu la première force politique du pays, avec une faible avance de 6 sièges sur le second parti, l’alliance Fatah, branche politique de la Mobilisation populaire. Les élections d’octobre dernier ont confirmé et renforcé la première position du parti de Sadr. Le parti du progrès, créé par le chef du parlement Mohamed al-Halbousi en 2019 et arrivé second, n’a en effet obtenu que 37 sièges. Quant à l’alliance Fatah, qui regroupe les principales factions chiites pro-régime iranien et soutenue par Téhéran, celle-ci n’est arrivée que cinquième avec 17 sièges, soit une baisse de 65 % depuis 2018. La coalition de l’État de droit, dirigée par l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki et proche du régime iranien, est quant à elle arrivée troisième avec 33 sièges, suivi par du parti démocratique du Kurdistan (PDK) avec 31 sièges.

Bien que chiite, Moqtada al-Sadr n’est pas proche du régime au pouvoir en Iran. Le succès de son parti aux élections implique donc qu’une partie non négligeable des chiites d’Irak ne fait pas automatiquement allégeance aux autorités iraniennes. Cette part de la population rejoint alors Sadr dans sa volonté de mettre en avant la conservation de l’unité territoriale de l’Irak et l’affermissement d’un nationalisme irakien.

Les résultats électoraux ont été validés par la commission électorale le 30 novembre 2021. Pour autant, la recherche d’un consensus pour la formation d’un nouveau gouvernement ne sera pas une tâche facile, d’autant plus que Sadr désire que celui-ci soit de « majorité », regroupant les principales forces gagnantes de l’élection, et non d’union nationale comme cela était traditionnellement le cas ces dernières années. Ainsi, pour obtenir au minimum le soutien de 165 parlementaires, Sadr devra à la fois négocier avec les Kurdes, à travers le PDK, les sunnites, avec le parti du progrès, et également de plus petits partis ou des indépendants. Il n’est également pas à exclure qu’un compromis soit trouvé avec des éléments de l’alliance Fatah et de la coalition de l’État de droit.

Ces tractations auront également lieu autour de l’élection d’un nouveau président de la République, qui se doit d’être kurde et d’obtenir au minimum deux tiers des votes des parlementaires, sachant que le mandat du président actuel, Barham Salih, se termine en octobre 2022. Ce sera alors à l’actuel ou à ce nouveau président de charger le candidat ayant reçu l’appui de la plus large coalition du Parlement de former un gouvernement.

Il est loin d’être certain que le parti de Moqtada al-Sadr réussisse à se mettre à la tête d’une coalition gouvernementale qui puisse diminuer la place de la religion et de l’influence des puissances étrangères, l’Iran en tête, dans les décisions des autorités irakiennes. Ceci d’autant plus que le système politique actuel en Irak, difficilement réformable, reste incapable de résoudre les crises constantes du fait de son fonctionnement communautaire.

Nul doute que l’avenir politique et sécuritaire de l’Irak sera aussi influencé par des aspects économiques. Portée par ses ressources pétrolières, dont les réserves sont actuellement les quatrièmes mondiales selon l’OPEP, l’économie irakienne constituera un facteur d’intérêt croissant pour les investisseurs internationaux.

À la vue de l’ensemble de ces éléments, il est certain que les prochains mois seront d’une grande complexité et d’une importance capitale pour l’avenir de l’Irak, pays qui continuera à faire la Une des médias internationaux les années à venir. Il est à espérer que ces mises en avant seront cette fois dues à une actualité positive.

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