Israël/Palestine : le combat de Michael Sfard pour les droits humains

Le mur de séparation entre une colonie israélienne et le village palestinien de Bilin, 16 juin 2015. Edward Crawford/Shutterstock

Au moment où les électeurs israéliens s’apprêtent à retourner aux urnes – le 2 mars prochain – et où le plan de « paix » avancé par Donald Trump accentue des divisions de plus en plus consistantes au sein de la société israélienne, l’avocat Michael Sfard, dans un livre très informé paru le 6 février aux éditions Zulma, Le Mur et la Porte, montre la vivacité de la pensée civique dans un pays soumis, depuis sa création, aux tourments de guerres incessantes.

La force du droit

L’auteur ne se contente pas de nous parler du combat pour les droits des Palestiniens qu’il mène depuis environ vingt ans. Sa réflexion, en effet, concerne la force du droit dans l’ordre démocratique. Peut-on changer une société – tout particulièrement lorsque celle-ci voit ses valeurs fondatrices se corrompre dans l’occupation de territoires conquis – par le recours aux tribunaux ?

L’action de Michael Sfard s’inscrit à l’évidence dans la meilleure tradition libérale, celle qui s’incarne notamment dans la pensée de John Rawls ou de Ronald Dworkin. Pour ces philosophes américains, les citoyens sont affectés (positivement ou négativement) par les actes politiques accomplis au nom de leur communauté nationale. En d’autres termes, vivre au sein d’une communauté injuste diminue la valeur de sa propre vie. C’est, en se référant à la pensée du rabbin Abraham Heschel, ce que défend l’auteur lorsqu’il dit que les citoyens d’Israël doivent se considérer comme responsables du sort des Palestiniens.

C’est à l’aune de ce principe de justice qu’il faut lire la contribution de Michael Sfard. Nous n’avons pas affaire, en effet, à un partisan résolu de l’illégitimité d’Israël. C’est au contraire la fidélité aux rêves fondateurs, dans la filiation, par exemple, d’un Martin Buber, qui est au cœur de sa démarche. On pourrait la trouver chimérique, tant sont fort les vents contraires. Mais l’avocat développe ce qu’il nomme « une approche stratégique des procédures judiciaires » qui autorise, malgré la faiblesse politique du camp des droits de l’homme, un optimisme mesuré.

Le simple fait d’aller en justice permet souvent de gagner du temps, c’est-à-dire de geler une situation avant qu’une décision ne soit prise. Parfois, cela permet d’obtenir l’attention des médias ou certaines informations que l’on n’aurait pu connaître autrement. En vérité, l’échec d’un moment peut se révéler précieux dans un combat ultérieur. Il faut néanmoins beaucoup d’abnégation pour mener un tel combat. Alors que, raconte l’auteur, depuis le début de son activité militante, son travail consistait à défendre exclusivement des Arabes victimes d’abus supposés de la part des institutions israéliennes, il consiste désormais, dans de nombreux cas, à défendre des militants des droits de l’homme. Ces derniers sont bien souvent accusés de manquer de loyauté à l’égard de la patrie.

Michael Sfard lit des témoignages lors d’un rassemblement tenu le 6 mai 2014 dans la ville côtière israélienne de Tel-Aviv pour commémorer le 10ᵉ anniversaire de l’ONG israélienne « Breaking the silence » et les 47 ans du début de l’occupation israélienne des territoires palestiniens, suite à la guerre des Six Jours de 1967. « Breaking the silence » a été fondée par d’anciens soldats de l’armée israélienne dans l’intention d’exposer la réalité de l’occupation militaire des territoires palestiniens. Jack Guez/AFP

Un éthos nationaliste

Ce qui guide Michael Sfard est la conviction que l’occupation, la domination exercée sur les Palestiniens, corrompt l’âme israélienne, à tel point que les partisans de la paix sont devenus inaudibles. Ils sont pourtant les héritiers de tous ceux qui ont valorisé les droits humains et le droit international auquel Israël doit sa légitimité. Hélas, les gouvernements successifs, au moins depuis la guerre du Liban en 1982, ont tourné le dos aux principes de base que sont le droit à l’autodétermination et le refus de fonder la souveraineté sur la force.

L’éthos nationaliste, aujourd’hui dominant, s’est en quelque sorte déposé sur l’universalisme, celui des Prophètes, à tel point qu’il est permis de se demander ce qu’il reste de celui-ci. Si l’on peut, avec l’auteur, parler d’un « syndrome de dédoublement de la personnalité », ce qui apparaît aux yeux de l’observateur extérieur, aussi bienveillant souhaite-t-il être, est une société militariste et isolationniste acharnée à éradiquer ce qui demeure du vieux rêve d’émancipation.

À cet égard, la série israélienne Our Boys (fondée sur les événements survenus lors de l’été 2014 au cours duquel, à la suite de l’assassinat de trois adolescents Juifs israéliens, des extrémistes religieux, un adulte et ses deux neveux, se sont vengés sur un jeune Arabe en le tuant et en brûlant son corps), tout en démontrant par son existence même la résistance d’une conscience politique démocratique, livre une peinture amère et inquiétante de la dérive à laquelle conduit le refus de l’altérité.

Franchir les frontières

Pourtant, il faut le dire et le redire, des centaines de militants israéliens, chaque jour, rencontrent des Palestiniens en Cisjordanie ou Gaza. Et, raconte l’auteur, même lorsque le sang est versé, la solidarité demeure. Les gens se parlent, les portes s’entrouvrent. La porte n’est-elle pas ce qui facilite le passage entre le « dehors » et le « dedans », ce sur quoi avait insisté le sociologue allemand Georg Simmel ? Pour lui, la porte sert de seuil, de limite, entre deux univers et, mobile, elle représente la possibilité de briser cette limitation à tout instant, c’est-à-dire de franchir le mur, pour gagner la liberté. Simmel parlait de l’être humain comme d’un « être-frontière » : sa particularité, malgré toutes les frontières qui nous définissent en même temps qu’elles nous contraignent, est justement de ne pas en avoir, c’est-à-dire d’être capable, en même temps que nous les édifions, de les franchir.

Si Michael Sfard entretient l’espoir, malgré ce qu’il nous apprend sur ce qu’est devenue la société israélienne, c’est certainement en raison de la force de la philosophie des droits de l’homme. Selon celle-ci, le sacrifice d’un individu, au nom de quelque intérêt supérieur que ce soit, n’est pas acceptable. Sur ce point, fondamental, que la philosophie appelle individualisme éthique, l’auteur est profondément fidèle à la tradition du libéralisme politique, à son refus de céder devant l’arbitraire, quel que soit l’habit que ce dernier emprunte pour endormir les consciences. Sans peut-être s’en rendre compte, Michael Sfard dessine, dans la quotidienneté des luttes, les contours d’un authentique cosmopolitisme.

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