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Jeunesse corse : une violente quête d’identité

Des manifestants tiennent une banderole  "L'État français est un assassin", à Bastia, le 13 mars 2022, lors d'un rassemblement en hommage au militant indépendantiste Yvan Colonna, après son agression à la prison d'Arles. Ce dernier est décédé des suites de ses blessures le 21 mars 2022.
Des manifestants tiennent une banderole « L'État français est un assassin», à Bastia, le 13 mars 2022, lors d'un rassemblement en hommage au militant indépendantiste Yvan Colonna, après son agression à la prison d'Arles. Il est décédé suite à ses blessures le 21 mars 2022. Pascal Pochard-Casabianca/AFP

En ce début de printemps 2022, la question corse s’impose à nouveau dans l’actualité nationale et au cours d’une campagne présidentielle éclipsée par le retour dramatique de la guerre en Europe orientale. L’agression d’Yvan Colonna par un ex-djihadiste a déclenché sur l’île des émeutes d’une rare violence.

Cette forte mobilisation d’étudiants, de lycéens voire de collégiens, pose à nouveau la question de l’avenir politique et institutionnel de l’île. Le gouvernement français évoque désormais avec les élus nationalistes, largement majoritaires sur l’île, un degré d’autonomie négociable au sein d’une République française, une et indivisible.

Au-delà de ce débat juridique, récurrent depuis un demi-siècle, il s’agit de comprendre l’engagement des jeunes corses dans de telles expressions de violence.

Insérés dans des cadres familiaux protecteurs qui leur garantissent des standings de vie souvent très convenables, ces jeunes insulaires affichent un rejet véhément de la Nation française, synonyme pour eux d’une dissolution identitaire dans une société individualiste et atomisée.

Le legs d’une violence inscrite dans la longue durée

Appuyée par des militants nationalistes rodés qui ont largement soutenu les mouvements de jeunes en participant aux cortèges protestataires, la jeunesse insulaire a ciblé avec violence les différentes représentations de l’État en Corse, considérant ce dernier, Statu francese assassinu (« État français assassin »), comme l’unique responsable de l’agression d’Yvan Colonna en prison d’Arles.

Le harcèlement qu’ils ont mené à l’encontre des forces de police dans les rues de Corte, Ajaccio et Bastia, présente selon le politiste Xavier Crettiez le même caractère que les pratiques émeutières des black blocs dans les métropoles occidentales.


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On doit s’interroger en effet sur l’instrumentalisation de la figure romantisée du Ribellu incarné par Yvan Colonna, mixte de revendications identitaires et s’inspirant dans la forme des luttes révolutionnaires sud-américaines alors que son acte criminel révèle plutôt le fourvoiement d’une « génération perdue » et prisonnière de ses utopies comme l’ont déclaré de nombreux acteurs des luttes nationalistes.

Des manifestants lancent des cocktails molotov à Bastia le 13 mars 2022, à la suite d’un rassemblement de soutien à la figure nationaliste corse Yvan Colonna, une semaine après son agression en prison à Arles
Des manifestants lancent des cocktails molotov à Bastia le 13 mars 2022, à la suite d’un rassemblement de soutien à la figure nationaliste corse Yvan Colonna, une semaine après son agression en prison à Arles. Pascal Pochard-Casabianca/AFP

Conflits anciens ancrés au cœur de micro-sociétés

En s’initiant à cette geste victimaire, les nouvelles générations entretiennent un récit fraternel et mythifié des communautés rurales corses.

Ce phénomène est compréhensible toutefois dans une perspective de longue durée historique. À partir des années 1970, historiens ou ethnologues ont cherché à décrypter les mécanismes de la violence en Corse.

En évitant tout piège essentialiste, ils ont interprété ces cycles de violence endémique au prisme des conflictualités au sein de micro-sociétés segmentaires où s’imposent des relations communautaires et interpersonnelles.

Clientélisme et clanisme ont en effet longtemps marqué les relations sociales sur l’île comme le relate le journaliste Paul Bourde à la fin du XIXe siècle évoquant sa rencontre avec une personnalité politique de l’île : « Jadis, ils nous auraient suivi à la guerre, aujourd’hui ils nous suivent au scrutin ».

Dans son histoire contemporaine, l’île n’a connu qu’une quarantaine d’années de paix civile allant de l’éradication du banditisme rural dans les années 1930 jusqu’à l’essor des revendications nationalistes à la fin des années 1960.

Cette courte période de paix est associée à l’acmé d’une adhésion massive des Corses à la Nation française (par le serment de Bastia en 1938, on jure de « mourir français » face au fascisme irrédentiste de Mussolini), au cours de laquelle la violence est canalisée par le cycle des guerres mondiales et l’apogée d’une domination coloniale française dans laquelle les Corses ont joué un rôle particulièrement actif.

Elle s’illustre également par un âge d’or du puissant milieu corse, à Paris ou Marseille, des années 1930 jusqu’aux années 1970 avec la French Connection qui contribue largement à canaliser la violence hors de l’île tout en intervenant efficacement dans la vie politique insulaire.

Un nouveau cycle de violence

C’est dans une Corse en forte expansion économique au cours des années 60 que réapparaît un cycle de violence. La Corse nouvelle du tourisme de masse, du développement agricole des plaines littorales et du dynamisme démographique retrouvé en raison d’un fort afflux migratoire migratoire est secouée par un mouvement de contestation identitaire légitimant le recours aux plasticages et au racket.

Revendications politiques, intérêts économiques et commerciaux de nature mafieuse ne tardent pas à gangrener l’ensemble du corps social de l’île. La confusion atteint son paroxysme à partir des années 1990 quand des factions nationalistes se livrent à des règlements de compte criminels et que les prédations territoriales de tous ordres, intimidation, racket, destruction des biens mobiliers et immobiliers, assassinats, s’étendent à l’ensemble du tissu économique et social.

Le rejet d’une appartenance française et ses paradoxes

Malgré ces dérives si bien évoquées par une nouvelle génération d’artistes comme l’auteur Jérome Ferrari ou le réalisateur Thierry de Peretti, les Nationalistes, terme générique pour caractériser l’ensemble de la mouvance régionaliste et nationaliste, ont acquis une hégémonie politique depuis leur succès électoral à Bastia en 2014.

Une vie violente, Thierry de Peretti, Arte, 2017.

Les « grandes familles » de la droite gaulliste ou du parti radical, garantes de l’opposition droite/gauche ont été balayées tandis que le courant macroniste, si étranger par sa nature sociologique au tissu culturel et social de l’île, n’arrive pas à s’y substituer.

La vie politique insulaire s’est en conséquence dénationalisée au profit des partis nationalistes et corsistes. Mais paradoxalement, les départements corses figurent aussi parmi les territoires français les plus souverainistes, protestataires et eurosceptiques.

Le courant nationaliste a progressivement solidifié son hégémonie culturelle et sociale dans une société précarisée par la rente touristique. Avec l’appui des socialistes dans les années 1980, il a pu conquérir les espaces de la parole publique, Université, médias publics (FR3, RCFM) et privés avec le quotidien désormais unique, Corse-Matin, l’ensemble fabriquant un « consentement » volontaire à la vision de l’identité insulaire.

Les militants nationalistes sont les mieux armés pour capter les emplois publics régionalisés (enseignants du primaire, professeurs de langue corse, emplois universitaires, médias et communication, gestion politique) dans un bras de fer vigoureux avec l’État et qui peut expliquer l’adhésion d’une jeunesse en quête d’avenir.

Une nouvelle génération en quête d’identité

Le sentiment identitaire affiché par ces jeunes générations manifeste l’attachement à une société enracinée, organique, communautaire, empreinte d’une catholicité assumée et bien plus proche des schémas identitaires italiens.

Ils expriment inversement leurs doutes quant à une intégration à une société française plus individualiste, mais aussi universaliste, multi-culturaliste de plus en plus gestionnaire et apolitique et révélant désormais sa fragile cohésion, voire son « archipélisation ».


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Ils perçoivent également l’affaiblissement des solidarités organiques corses sur le continent comme en atteste la diminution du rôle des cercles politiques corses à Paris ou en région Provence-Côte d’Azur depuis le début du XXIe siècle tout comme le déclin spectaculaire du milieu corse (en particulier dans l’espace carcéral) au profit des nouveaux gangs ethniques qu’ils soient maghrébins, balkaniques ou subsahariens.

À la différence de leurs aînés parfaitement corsophones qui jusqu’aux années 1970 parvenaient à associer en tout lieu leur double identité française et corse, associée pour les plus instruits à une bonne connaissance du monde italien, les nouvelles générations, expriment dans leur usage de la violence l’expression d’un malaise identitaire que ne parvient pas à satisfaire un usage abusif des idéologies nationalitaires englobant en effet dans un réel confusionnisme politique, aspiration à l’autonomie, à l’indépendance, ou plus simplement à une proclamation existentielle et identitaire.

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