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Joséphine Baker, du champ artistique à l’engagement politique

Les photos de Josephine Baker et Martin Luther King sur la façade du Panthéon, le 30 novembre 2021. AFP

Si Joséphine Baker est la première femme noire à entrer au Panthéon, elle est aussi la première artiste du divertissement populaire (danseuse, chanteuse, meneuse de revue et actrice) à franchir cette grille.

La figure de Baker est, on le sait, complexe : tout à la fois artiste, résistante, activiste pour les droits civiques des Afro-américains et militante de la fraternité universelle. Mais cet engagement politique n’a pris tout son sens que parce qu’il était lié à une reconnaissance et une célébrité obtenues précédemment dans le champ artistique.

Une telle trajectoire pose donc la question du passage du champ artistique vers le champ politique des luttes et actions militantes et, conséquemment, la manière dont l’un entretient l’autre, surtout lorsque l’engagement est amené à durer.

Pour y répondre, outre la trajectoire de Joséphine Baker, celles de trois autres artistes, Jean Gabin, Marlène Dietrich et Mstislav Rostropovitch apportent des éléments concrets pour comprendre les mécanismes à l’œuvre dans le passage de l’artistique au politique.

De la carrière artistique à la résistance et à l’activisme

La trajectoire de Joséphine Baker commence comme petite fille des bas quartiers ségrégués de St Louis (Missouri) douée pour la danse qui arrive à s’échapper de cette situation, réussit à prendre place dans la Revue nègre par laquelle elle triomphe dans un spectacle d’un genre très nouveau à Paris. Elle devient célèbre par son art… et par la polémique qu’elle suscite. Elle mesure aussi le degré de compétition qui existe dans les arts du divertissement.

Paris est alors encore une capitale mondiale du divertissement dont la revue de music-hall est le produit phare qui s’exporte aisément sous forme de tournées. Baker connaît ainsi une ascension fulgurante en Europe et en Amérique latine. Le disque et la radio révèlent sa voix au public tandis que le cinéma fait connaître l’artiste totale, danseuse, chanteuse et actrice. Dès 1927, elle est présente sur les écrans, première actrice noire au monde à tenir un rôle-titre dans La Sirène des Tropiques, film qui sera distribué dans toute l’Europe. Deux autres films vont servir sa réputation, Zouzou (1934) et Princesse Tam Tam (1935).


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En 1940, Baker choisit de se battre pour l’un de ses « deux amours », Paris. Sa trajectoire prend alors une nouvelle tournure car, « l’artiste‑femme‑libre » qu’elle incarnait jusque-là, interpellée par la défaite et l’occupation de sa patrie d’adoption, sort de sa zone de confort.

La voilà engagée dans la résistance, recrutée (et volontaire) comme agent des renseignements français puis, à partir de 1943, chantant pour les troupes françaises et américaines. Ce qui la confronte à nouveau à la ségrégation raciale, celle pratiquée dans l’armée américaine.

Lorsqu’elle retourne aux États-Unis entre 1947 et 1951, deux faits notoires la hissent au premier rang de l’activisme pour les droits civiques :

  • L’obtention que ses spectacles à Miami et dans d’autres villes, soient accessibles sans discrimination au public noir et au public blanc, ce qu’aucun artiste n’avait obtenu auparavant,

  • Son esclandre au très select Stork Club où on refuse de la servir, déclenchant des manifestations de jeunes noirs de Harlem mais se concluant par l’interdiction pour elle de séjourner aux États-Unis.

Son aura est grande, en 1963,* lorsqu’elle est enfin autorisée à revenir, grâce à Bob Kennedy, et qu’elle prend la parole après Martin Luther King lors de la Marche de Washington.


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Ajoutons à ce tableau d’honneur sa « tribu arc-en-ciel » par laquelle la Joséphine qui ne peut enfanter adopte douze enfants de toute ethnie, religion et culture, proclamant ainsi que la fraternité est possible. Cette action (médiatisée) rejoint par d’autres signes (l’amour maternel, la fratrie) le combat qu’elle mène contre le racisme et l’antisémitisme.

Lorsque la trajectoire artistique est modifiée par un engagement actif

Baker fait partie de cette génération qui connaît avec la Seconde Guerre mondiale un brutal changement de contexte. Il en est de même pour Gabin et Dietrich qui choisissent eux aussi de s’engager, l’un contre l’occupant et la seconde contre le nazisme.

Gabin s’engage dans l’armée de la France libre et sera chef de char de la 2e DB du général Leclerc ; ce qui est alors tout à fait exceptionnel pour un artiste français de sa notoriété mais qui montre aussi combien son refus de la défaite était fort. En 1940 l’acteur quitte la France par Barcelone et rejoint les États-Unis avec Hollywood comme point de chute où se trouvent notamment Michèle Morgan et Marlène Dietrich. Ce n’est qu’une fois là-bas qu’il a l’opportunité de s’engager pour la France libre. Ce faisant, l’acteur abandonne complètement son activité artistique pour le combat militaire, jusqu’en août 1944.

Quant à Dietrich, dès 1935 elle s’active contre le régime nazi, co-crée un fonds de soutien pour les réfugiés juifs et dissidents venus d’Allemagne et obtient la nationalité américaine. À partir de 1940, elle milite pour l’entrée en guerre de l’Amérique. Recrutée par United Service Organization, elle revient en Europe en 1944 et avance avec les troupes américaines pour lesquelles elle donne plus de soixante concerts. L’engagement de Dietrich repose sur sa révolte contre la perte de l’honneur du peuple allemand voulant signifier qu’il ne s’est pas unanimement rallié au nazisme.

Baker, Gabin et Dietrich en s’engageant activement font chacun un choix crucial qui réoriente leur trajectoire artistique. Ce processus s’accomplit en quatre temps :

1) le changement de contexte qui interpelle l’artiste

2) le refus de l’artiste de poursuivre ses activités « comme avant »

3) la révolte de l’artiste, provoquant une disposition à l’action et une quête d’opportunités pour sortir de cette situation de dilemme

4) l’opportunité qui se présente et permet à l’artiste de s’engager, en s’appuyant sur ses ressources réputationnelles, matérielles et relationnelles, tout en prenant des risques.

Agir dans deux champs en parallèle

Si, après leurs années de lutte, Dietrich et Gabin retournent dans le champ artistique, auréolés d’héroïsme qui les distingue d’autres congénères et concurrents, Baker quant à elle, a encore des comptes à régler avec le racisme notamment en Amérique.

Or ces combats ne nourrissent pas directement leurs combattants. Ceux-ci ont certes au départ des ressources financières suffisantes mais si les combats durent, ils doivent parallèlement continuer leur carrière dans le champ artistique lequel est marchand et concurrentiel. Or c’est précisément là que Baker va se heurter à un obstacle majeur qui la conduit finalement à la ruine. En effet, à partir des années 1960 le genre qu’elle représente est quelque peu passé de mode alors qu’elle continue activement son engagement contre le racisme et pour la fraternité universelle.

On retrouve ce paramètre du financement de l’engagement avec Mstislav Rostropovitch, dans un autre contexte, celui du conflit Est/Ouest des années 1970. Sa révolte contre le régime totalitaire l’oblige à quitter l’URSS en 1974, devenant pour un temps apatride et se doutant bien que ce temps risque d’être long (l’URSS paraissait alors loin de l’effondrement). Malgré cette incertitude, Rostropovitch sait qu’il peut soutenir cette stratégie en continuant ses activités musicales car la musique classique est aussi bien jouée à l’Est qu’à l’Ouest. Il sait aussi qu’il peut compter sur des relations déjà tissées dans les pays occidentaux grâce auxquels il deviendra la star du violoncelle que l’on sait.

Quant à Joséphine Baker, morte quasiment sur scène, en artiste, sa ruine matérielle est sans doute venue nourrir sa légende, en tout cas, enrichir la figure de l’artiste engagée qu’elle incarne.

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