L’« Indo-Pacifique », au-delà du slogan

Le Premier ministre australien, en grande conversation avec son homologue indien, Narendra Modi (en avril 2017). Pixabay

Il est actuellement beaucoup question d’« Indo-Pacifique ». Comme toujours, nombre d’auteurs réclament la paternité de cette expression, notamment en Inde, ou prétendent en tracer la généalogie, l’érigeant en horizon stratégique traditionnel pour les Australiens, avant un « repli » sur l’Asie-Pacifique à partir des années 1970 et surtout des années 1990.

L’expression a essaimé depuis une dizaine d’années. D’abord utilisée au Japon, elle a suscité un intérêt croissant en Inde à partir de 2010, et a été adoptée officiellement en Australie en 2013. Elle séduit les spécialistes des affaires maritimes et les stratèges en France.

Un rapport du Sénat a même appelé à une « stratégie indo-pacifique française » en lien avec l’Australie. Officiellement, il y a une seule politique de défense et de sécurité de la France en Asie-Pacifique. Toutefois, dans l’introduction qui la présente, le ministre de la Défense, devenu ensuite ministre des Affaires étrangères, Jean‑Yves Le Drian, évoque « un ensemble géopolitique formé par l’Asie et l’espace indo-pacifique ».

L’Indonésie s’est, elle aussi, appropriée l’expression. Et surtout, lors de son voyage en Asie en novembre dernier, Donald Trump a porté le slogan d’un « Indo-Pacifique libre et ouvert », que le premier ministre japonais Shinzo Abe présentait publiquement depuis 2016.

L’Indo-Pacifique serait donc « l’idée de l’année ». Pour Pékin, toutefois, il ne s’agit que d’un slogan destiné à capter l’attention, et qui va « se dissoudre comme l’écume de l’océan ».

De l’Asie-Pacifique à l’Indo-Pacifique

L’expression « Asie-Pacifique », elle aussi, a d’abord été utilisée par le Japon, lorsque, dans les années 1960, il commençait à se réengager en Asie. L’Archipel ne voulait pas donner l’impression de reconstituer un « bloc asiatique », comme dans les années 1938-45. En 1957, il s’est heurté aux résistances des pays asiatiques face à ses projets, portés alors par des hommes politiques et des bureaucrates qui avaient été engagés dans l’impérialisme japonais.

Avec l’« Asie-Pacifique », le Japon mariait l’Asie « jaune » et le Pacifique « blanc ». Seul pays développé d’Asie, il pouvait être le lien entre l’aide occidentale et les pays en voie de développement de la région. Durant toutes les années 1980, le Japon réfléchit à des formes de coopération économique en Asie-Pacifique et lance des initiatives, mais laisse l’Australie en première ligne pour les déclarations publiques.

Mais l’expression « Asie-Pacifique » s’est véritablement imposée à la fin des années 1980, notamment aux États-Unis et en Australie, ces pays ne voulant pas être écartés d’une Asie devenue économiquement dynamique. L’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) est ainsi créée en 1989, et sert à contrer des projets, venus notamment de Malaisie, visant à créer un groupe exclusivement asiatique.

L’expression « Indo-Pacifique » émerge, quant à elle, au début 2000, à la confluence de plusieurs prises de conscience.

Dangers et menaces connectées sur deux océans

Premièrement, l’année 2004 révèle deux interdépendances. D’une part, un séisme à Sumatra provoque un tsunami meurtrier, de l’Indonésie à la Somalie, en passant par la Thaïlande et Sri Lanka. On réfléchit alors aux mesures d’assistance à prendre à l’avenir face à des menaces non traditionnelles, sur un espace couvrant deux océans.

Au Sri Lanka, au lendemain du tsunami de décembre 2004. MediaJet/Wikimedia, CC BY-SA

D’autre part, des réseaux de prolifération nucléaire paraissent connecter la Corée du Nord, le Pakistan et le Moyen-Orient. Les États-Unis lancent alors la « Proliferation Security Initiative », qui prétend notamment imposer des normes (notamment aux ports), surveiller les transports et pratiquer des arraisonnements si nécessaire.

La dépendance asiatique au pétrole moyen-oriental

Deuxièmement, si les yeux sont braqués sur la prise en main par les Américains d’une bonne partie de la production pétrolière après leur victoire en Irak en 2003, il apparaît que ce sont avant tout les économies d’Asie qui sont dépendantes du pétrole du Moyen-Orient, et en consomment toujours plus. Certains observateurs ont même avancé que le calcul américain était bien d’être en position de force face aux puissances asiatiques.

De surcroît, l’artère commerciale qui achemine les produits chinois vers l’Europe semblait menacée près des détroits de Bab el-Mandeb et de Malacca par le retour de la piraterie. En 2008, la Chine envoie pour la première fois des bâtiments pour lutter contre la piraterie au large des côtes somaliennes. Moins de dix ans plus tard, elle installe une base à Djibouti.

Pivot chinois vers l’océan Indien et indien vers l’Asie-Pacifique

Troisièmement, il a beaucoup été question, au milieu des années 2000, d’un « collier de perles », à savoir d’un grand plan de la Chine destiné à projeter sa marine dans l’océan Indien, en prenant appui dans des ports et des bases, notamment à proximité de l’Inde.

Le Washington Times a révélé, en janvier 2005, l’existence d’un rapport classifié à destination du Secrétaire d’État à la Défense américain décryptant les intentions maritimes de la Chine. Ces intentions continuent d’être scrutées attentivement, et désormais la presse indienne relate quotidiennement les rivalités de New Delhi avec la Chine au Sri Lanka, aux Maldives ou aux Seychelles, qui s’ajoutent à une rivalité ancienne en Birmanie.

Elle s’intéresse aussi au « China-Pakistan Economic Corridor », dans le cadre des « Routes de la Soie » (Belt & Road Initiative), et notamment au port pakistanais de Gwadar, à proximité duquel les Chinois auraient l’intention de construire une nouvelle base. On retrouve là l’anticipation du risque sur les approvisionnements pétroliers, avec une possible rivalité sino-indienne au Moyen-Orient, l’Inde misant quant à elle sur le port de Chabahar en Iran.

Le port de Gwadar, au Pakistan (ici en 2015). Umargondal/Wikimedia, CC BY-SA

En sens inverse, la « Look East policy » de l’Inde, entamée au début des années 1990 et destinée à se connecter aux économies dynamiques d’Asie du Sud-est, devient dans les années 2010 « Act East ». Avec ce nouvel intérêt manifesté pour l’Asie-Pacifique, l’Inde démontre à Washington son utilité face à la Chine, et en profite pour renforcer les liens diplomatiques, militaires et économiques avec les États-Unis qui n’avaient pas apprécié l’essai atomique indien de 1998.

L’Indo-Pacifique serait donc une forme d’endiguement anti-chinois, au moment où l’administration Obama « pivote » vers l’Asie.

Le « Quad » de la démocratie et d’un ordre fondé sur des règles

Il existe une quatrième logique, à dimension également antichinoise.

Durant la décennie 2000, la démocratie semblait triompher, avec notamment les « révolutions de couleur » (Ukraine, Géorgie), ce qui incitait les démocraties à resserrer leurs liens face aux « déviants » non démocrates. On s’interrogeait sur une possible « OTAN globale », en partenariat avec le Japon et l’Australie.

C’est dans cet esprit qu’un premier « Quad » est apparu en 2007 : entre le Japon, l’Australie, l’Inde et les États-Unis, à savoir quatre grandes démocraties. En se rapprochant de l’Inde, le Japon souhaitait consolider l’ordre américain dans la région.

Or ce Quad vient d’être relancé. C’est désormais moins le Japon que l’Australie qui en est le promoteur. Cette dernière affiche une attitude plus dure vis-à-vis de la Chine, notamment en y condamnant les ingérences de Pékin.

L’Australie veut défendre un « ordre fondé sur les règles », en particulier face à certaines pratiques chinoises. L’Inde et le Japon ont, pour leur part, lancé les « routes de la liberté », ce qui serait une forme de réponse aux « routes de la soie » chinoises, lesquelles confortent les autoritarismes en Asie centrale.

Londres et Paris pourraient de leur côté, grâce à leurs capacités de projection maritime, se rapprocher de ce « club », la France ayant nettement resserré ces dernières années ses liens avec l’Inde et l’Australie.

Le retour de l’Histoire ?

Or cette manière de lier océan Indien et océan Pacifique n’est pas nouvelle. À partir du XVIe siècle, les Européens se sont greffés sur les réseaux de commerce asiatique, de l’Afrique orientale au Japon, avec un mélange de coopération et d’éviction.

L’Empire britannique était une double monarchie. Depuis les Indes, il projetait ses soldats « indigènes » (et transportait des coolies indiens) de l’Ouganda jusqu’à Singapour, en passant par le Golfe. Des policiers sikhs étaient postés dans les concessions britanniques en Chine.

L’équation stratégique britannique entre les deux guerres se résumait tout entière à l’idée de pouvoir envoyer une flotte de la Méditerranée vers l’océan Indien puis la base de Singapour pour faire face aux menaces japonaises sur la partie asiatique de l’Empire. Or la conjonction entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon empêchait cette projection.

En 1942-43, la grande crainte de Londres fut la possible jonction entre Allemagne et Japon dans l’océan Indien ou le Golfe, liant tous les théâtres d’opérations – ce qui n’était pas en effet inimaginable. Jusqu’aux années 1950, les plans de guerre de l’Empire britannique mobilisaient au combat Australiens et Indiens au Moyen-Orient, comme ils l’ont fait à partir de 1915.

Mais depuis le début des années 2000, certains stratèges et journalistes indiens rêvent que leur pays prenne le relais du Raj britannique, puissance « indo-pacifique ».

Le Vietnam courtisé

À partir de 1949-50, les Français ont essayé de « vendre » la guerre d’Indochine à leurs alliés. Selon eux, le Tonkin était le verrou à tenir pour éviter une déferlante sino-Viêt Minh vers le Sud. Dans une stratégie mondiale, il était expliqué que l’Indochine tenait les communications entre océan Indien et Océan pacifique, et donc était le dernier bastion avant Singapour. Sa chute mettrait définitivement en péril ces communications.

Ce n’est pas pour rien que l’Australie et l’Inde courtisent, aujourd’hui, le Vietnam. Certains envisagent même une sorte d’axe Inde-Vietnam-Japon.

Dans les années 1970-80, les Américains s’inquiétèrent des positions soviétiques au Mozambique et sur les deux bords de la Mer rouge, de la quasi-alliance des Soviétiques avec l’Inde et de leur poussée (fantasmée) vers le Golfe et l’océan Indien depuis l’Afghanistan envahi en 1979, tandis qu’à l’Est, depuis la base navale de Cam Ranh (Vietnam), ces mêmes Soviétiques auraient pu couper les flux de pétrole du Moyen-Orient destiné au Japon et l’asphyxier.

L’Indo-Pacifique est peut-être un slogan. S’il sert à rappeler que la croissance économique rapide n’est pas seulement est-asiatique mais aussi indienne, et donc que l’avenir économique du monde se joue dans un immense Orient, ce slogan relève surtout d’une recomposition des horizons stratégiques, dans un monde connecté où les équilibres changent rapidement.

Si l’Asie regarde vers l’océan Indien, qu’il s’agisse de la Chine, du Japon ou de la Corée du Sud, elle n’en oublie par pour autant l’immensité du Pacifique, et l’Océanie, de plus en plus convoitée. De son côté, du fait de ses possessions insulaires, la France peut elle aussi avoir une conception très extensive de l’Indo-Pacifique, en lien avec notamment l’Inde et l’Australie.

The Conversation organise ce jeudi 5 avril, à partir de 17h30, un débat à l'Ecole doctorale de Sciences Po, au 199 rue de l'Université (Paris 6ème), sur le thème: « La France et l’Australie : des partenaires diplomatiques, stratégiques et commerciaux », avec Brendan Berne, Ambassadeur d’Australie auprès de la République française, et Pierre Grosser, Professeur agrégé détaché à Sciences Po Paris, historien spécialiste de l’histoire des relations internationales. Inscription à obligatoire.