Carole Ze Benedicte, à la fenêtre de son appartement de Montréal, le 16 mai. Demandeuse d'asile d'origine camerounaise, elle a été infectée par la Covid-19 après s'être portée volontaire pour travailler dans un foyer de soins de longue durée. La Presse Canadienne/Graham Hughes

La Covid-19 creuse les inégalités d’aujourd’hui, mais aussi celles de demain

Au Québec comme ailleurs, la surreprésentation des personnes âgées parmi les victimes du nouveau coronavirus peut donner l’impression que l’infection tue avant tout les individus dont les résistances sont naturellement affaiblies — en l’occurrence, par l’âge.

Pourtant, au-delà des fragilités liées à l’âge ou aux gènes, le virus cible d’abord ceux que la société a rendus vulnérables. Ainsi, si la mortalité au Québec est une des plus élevées en Amérique du Nord, c’est d’abord en raison de la proportion élevée de personnes âgées vivant en établissements collectifs dans des conditions qui affectent leur santé, nonobstant le déclin « naturel » que l’âge inflige à celle-ci.

Un homme est transporté aux urgences de l’hôpital de Verdun, le 14 mai, à Montréal. Les personnes âgées vivant en CHSLD sont les principales victimes de la pandémie. La Presse Canadienne/Ryan Remiorz

Ceci dit, si elle jette une lumière crue sur le rôle de l’âge, la crise actuelle éclaire aussi celui de trois acteurs incontournables sur la scène des inégalités sociales de santé : la classe, le genre et la race.

Sociologue spécialisée dans l’étude de ces inégalités, je constate en effet que la Covid-19, comme d’ailleurs la très grande majorité des problèmes de santé, affecte plus ou moins les individus selon leurs positions au sein de ces trois rapports sociaux.

Classe, genre et race

Le rôle de la première est évident : itinérants privés de domicile où se confiner et travailleurs précaires des secteurs essentiels en contact avec du public sont plus exposés au virus ; le risque de mourir de l’infection est accru par une maladie chronique préexistante et un milieu de vie dans un quartier pollué, deux situations d’autant plus fréquentes que l’on descend l’échelle des revenus.

Le genre se manifeste dans la surreprésentation des femmes parmi ces travailleurs essentiels exposés au virus, mais aussi dans la surmortalité des hommes parmi les personnes infectées, due notamment à leur tendance supérieure à adopter des comportements à risque comme le tabagisme. Ainsi, au Québec, les femmes meurent plus de la Covid-19 que les hommes (55 % des décès), mais elles sont encore plus représentées parmi les cas d’infection (59 % des cas), ce qui témoigne de leur moindre risque de mourir, une fois infectées.

Quant à la race, elle se tient souvent discrètement derrière la classe sociale. Si le virus frappe fort le quartier de Montréal-Nord, habité majoritairement par des minorités raciales, n’est-ce pas parce que la densité de la population y est inversement proportionnelle à celle de l’offre de soins ? Si l’on craint le pire pour les Autochtones vivant dans des réserves, n’est-ce pas en raison de leurs logements surpeuplés et mal ventilés qui facilitent la propagation du virus, de la malnutrition et de la pollution de l’environnement, toxiques pour le système immunitaire, et de la fréquence du diabète qui augure de complications en cas d’infection ? En bref, n’est-ce pas la pauvreté qui rend vulnérables ces minorités ? Certes, mais si elles sont pauvres, c’est en raison de multiples discriminations raciales.

Des gens font la queue devant une épicerie de Montréal-Nord, le 30 avril. Le quartier, l’un des plus pauvres au pays, est aussi l’un des plus affectés par l’épidémie de Covid-19. La Presse Canadienne/Paul Chiasson

Des voix s’élèvent pour demander, à raison, que les statistiques de la pandémie recueillent les caractéristiques socio-économiques et raciales des victimes afin de rendre visibles ces inégalités. Toutefois, si ces statistiques sont nécessaires, elles ne permettront pas de dresser un portrait complet des inégalités face à la Covid-19. Un tel portrait requiert en effet d’identifier les victimes que le virus atteint sans nécessairement les infecter. Plusieurs voies s’offrent à lui pour ce faire.

Le stress

L’excès de stress est un poison bien connu pour la santé tant mentale que physique. En temps de confinement, le stress est d’autant plus aigu que le logement est peu confortable et que le budget serré rend l’arrêt de l’activité professionnelle angoissante. Il s’insinue aussi chez ceux qui sont privés de la possibilité, cruciale en ces temps bouleversants, de partager leur vécu. Or, les faibles revenus sont un facteur d’isolement. L’analphabétisme (22 % des Québécois) et le non-accès au numérique en sont aussi en cas de confinement, car ils entravent la communication et l’accès à l’information.

Pour autant, toute relation sociale n’est pas bonne à la santé. La surcharge mentale liée à la gestion 24 heures sur 24 d’enfants déscolarisés peut dégénérer en un stress considérable. Les femmes y sont surexposées, avec pour celles en télétravail des situations de conciliation famille-travail vite intenables. En cas de partenaire violent, le huis clos exacerbe encore le danger. Une femme sur 10 au Canada craint de la violence dans son foyer confiné.

Enfin, le sentiment de vivre dans un environnement hostile, facteur de stress tristement familier des minorités raciales, est exacerbé en temps d’épidémie, quand elles sont vues comme les vectrices du malheur. C’est aujourd’hui au tour des personnes d’origine asiatique de jouer ce rôle de bouc émissaire. À Montréal, un groupe Facebook offre un service d’accompagnement à celles d’entre elles qui craignent de se déplacer seules.

Privés des autres soins

En accaparant toute l’attention, la Covid-19 prive de soins ceux qui ont d’autres problèmes de santé. Certains d’entre eux préfèrent rester chez eux plutôt que de se présenter aux urgences de crainte de s’exposer au virus ou de surcharger des soignants déjà débordés. Ils risquent ainsi de voir leur santé se détériorer rapidement.


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Pour d’autres, dont l’opération est reportée en raison de la réquisition des services pour les patients Covid-19, le risque est à plus ou moins court terme. On pense notamment aux personnes atteintes d’un cancer qui risque d’autant plus de se propager que dure l’absence de traitement. Or, là aussi, les inégalités sont à l’œuvre. Les plus riches, les mieux éduqués et ceux dotés des « bonnes » relations parviennent mieux que les autres à obtenir les soins dont ils ont besoin, même dans un système de soins voulu universel comme le québécois — et surtout en temps de crise : ils savent mieux évaluer la gravité de leurs symptômes, osent insister auprès de leur médecin et dialoguer avec lui d’égal à égal, voire mobilisent réseaux et porte-monnaie si besoin.

Les inégalités de demain

Pendant cette période prolongée d’école à la maison, les inégalités dans l’équipement informatique nécessaire au suivi des cours en ligne, l’espace assez grand et tranquille pour pouvoir se concentrer et la capacité des parents à accompagner leurs enfants risquent fort de creuser les inégalités scolaires.

C’est habituellement pendant les mois d’été que les enfants des milieux socio-économiques favorisés distancent les autres dans l’acquisition de compétences scolaires et il ne fait guère de doute que ce printemps de pandémie leur donne une bonne longueur d’avance. Or l’éducation est un déterminant majeur de la santé, à court, mais aussi à long terme : les inégalités scolaires entre les enfants d’aujourd’hui sont le terreau des inégalités de santé entre les adultes de demain.

Le virus tient peut-être là son ultime victoire sur les failles de notre société : il creuse de futures inégalités de santé entre des individus qui sont encore des enfants, c’est-à-dire la population réputée lui être la plus naturellement résistante.

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