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Des bénévoles distribuent les denrées de la banque alimentaire de Lagos, à Ikotun, au Nigeria, le 7 juin 2020. Shutterstock

La Covid-19 force à décentraliser l’action humanitaire

Seconde Guerre mondiale, génocide rwandais, séisme en Haïti… chacune de ses tragédies a forcé plusieurs grands organismes d’action humanitaire à revoir la manière dont ils interviennent sur le terrain. La professionnalisation humanitaire a ainsi évolué d’une crise à l’autre. En donnant une plus grande place aux acteurs locaux, la pandémie de Covid-19 aura aussi un impact important.

Le professionnalisme des acteurs humanitaires fait régulièrement l’objet de critiques, notamment lors de crises majeures très médiatisées. L’ensemble du secteur humanitaire a été critiqué pour la faiblesse de la réponse et de la coordination à la suite du tremblement de terre de 2010 en Haïti. La Croix-Rouge américaine s’était notamment retrouvée au cœur d’un scandale relayé massivement par les médias.

Devant les crises de confiance et de légitimité, le secteur humanitaire cherche continuellement des solutions pour mieux répondre aux crises. L’une d’entre elles, apparue dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, consiste à professionnaliser l’action humanitaire afin d’augmenter son efficacité et sa performance grâce à des compétences techniques et des indicateurs liés aux résultats. L’objectif est aussi de rendre ce secteur imputable vis-à-vis des populations affectées par les catastrophes.

Cette professionnalisation s’est traduite par l’adoption d’un modèle universel (à taille unique ou « one-size-fits-all ») tant pour la gestion administrative, l’expertise sectorielle, la visibilité lors des collectes de fonds, l’accès à diverses sources de financement, l’attribution de programmes que pour le recrutement, la formation et les accréditations. Comment la crise sanitaire actuelle va-t-elle influencer la professionnalisation du secteur ? Nos recherches portant sur l’adaptabilité et la résilience des standards humanitaires après une catastrophe amènent une partie de la réponse.

De meilleurs cadres internationaux

Nous distinguons trois mécanismes principaux dans la professionnalisation humanitaire : la spécialisation, l’institutionnalisation (cadres internationaux) et la standardisation (outils pratiques et reproductibles).

Durant l’après-guerre, les agences des Nations unies se sont développées et les organisations humanitaires se sont peu à peu spécialisées. Un bon exemple est le processus menant aux Accords de Séville, qui séparent l’intervention de la Croix-Rouge en deux grands domaines : les catastrophes naturelles d’un côté et les catastrophes d’origine humaine de l’autre. Le secteur a également entamé une première phase d’institutionnalisation en élaborant des principes internationaux axés sur la protection de la personne et de ses droits.

En 1994, le génocide rwandais a forcé l’ensemble des intervenants humanitaires à repenser leurs actions. Ils avaient été accusés, entre autres, de détruire les marchés économiques locaux, de créer une dépendance des populations envers les organismes humanitaires et d’agir de manière irresponsable et non réglementée.

Petites maisons dans un champ de ruines laissées par le tremblement de terre de 2010 en Haïti. Shutterstock

La reconnaissance des humanitaires

Ainsi, de nombreuses initiatives sont nées, en particulier la reconnaissance des accréditations des travailleurs et d’un code d’éthique. Les cadres internationaux se sont vus bonifiés de ces nouvelles priorités avec l’élaboration du « Code de conduite pour le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et pour les organisations non gouvernementales lors des opérations de secours en cas de catastrophe » de 1994 et la réforme humanitaire de 2005, dont l’approche de responsabilité sectorielle ou « Approche clusters » en est le projet phare. L’approche par clusters consiste à regrouper les organisations humanitaires par secteur, pour favoriser une action coordonnée.

Ces cadres internationaux ont été traduits en outils – pratiques et universels – à utiliser sur le terrain pour réduire l’incertitude liée aux crises prolongées et au caractère unique des catastrophes.

Le projet Sphère créé en 1997 est l’initiative la plus emblématique de cette phase prospère de standardisation. Dès sa création, il vise à améliorer la qualité du travail dans le cadre d’interventions post-catastrophes. Ses créateurs ont élaboré une Charte et déterminé un ensemble de standards à appliquer lors des interventions dans quatre domaines techniques : l’approvisionnement en eau, l’assainissement et la promotion de l’hygiène (WASH) ; la sécurité alimentaire et la nutrition ; les abris et la santé. À l’heure actuelle, ces standards sont les plus reconnus et les plus utilisés.

Le renforcement de l’aide locale

Cependant, durant cette phase de standardisation, de nombreux organismes ont développé leurs propres normes, standards et outils (compas qualité, HAP, Alnap, People In Aid) sans forcément appliquer une approche intégrée dans l’écosystème en cours de développement.

La façade d’un magasin Oxfam de Kendal, dans le comté de Cumbria, au Royaume-Uni, le 6 avril 2020. L’ONG a annoncé qu’elle allait fermer 18 bureaux dans le monde et supprimer près de 1 500 emplois en raison de la pandémie de Covid-19. Shutterstock

Cette multiplication des mesures a contribué à créer beaucoup de confusion sur le terrain. Après le séisme haïtien de 2010, les organismes ont ralenti cette course aux standards pour se recentrer sur les populations dans le besoin. Les cadres internationaux ont inclus l’aspect local en particulier à la suite du Sommet d’Istanbul de 2016 (Grand Bargain), qui a appelé au renforcement des ressources d’aide locales afin d’éviter toute forme de paternalisme occidental. Toutefois, le peu de financement direct qui a suivi montre qu’il reste du chemin à parcourir.

Difficile d’adopter ce nouveau cadre après trois décennies à investir dans des modèles universels standardisés, malgré les spécificités économiques, politiques et territoriales. Toutefois, ces outils cherchent à évoluer dans ce sens en s’intéressant aux cas des crises prolongées ou celui des zones urbaines et en proposant des initiatives conjointes.

La Covid-19, un nouveau jalon ?

La pandémie de Covid-19 a provoqué un choc important dans tous les secteurs d’activité, y compris le secteur humanitaire. Un exemple particulièrement éloquent est le licenciement de 1450 personnes chez Oxfam International en raison de pertes financières.

À long terme, cela pourrait forcer un changement dans la façon dont le secteur humanitaire se finance. Cependant, ce n’est pas le seul grand changement à prévoir. Bien que la notion de « localisation » de l’action humanitaire occupe une place de plus en plus importante dans les débats, les derniers chiffres disponibles montrent des difficultés quant à son application sur le terrain. La pandémie mondiale actuelle y changera-t-elle quelque chose ?


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Malgré tous les efforts, la logique « occidentalocentrée » est encore très présente dans la professionnalisation humanitaire. Dans le cas du projet Sphère, il reste encore de nombreuses barrières à l’entrée comme l’accès inégal à Internet pour participer aux débats entourant la création et la diffusion des standards. L’approche demeure très théorique et peu de suivi est offert pour la formation. Enfin, on note une absence de reconnaissance officielle des formateurs ou des apprenants, de même que trop peu de formateurs provenant des pays émergents ou des pays fragiles.

Il est indéniable que la Covid-19 accentuera le développement de formes d’action humanitaire plus locales et complémentaires entre les acteurs locaux et internationaux. On observe déjà certains changements à la suite du retrait d’une partie du personnel humanitaire provenant des Organisations non gouvernementales (ONG) internationales pour des raisons de sécurité de leurs employés, mais aussi quand les restrictions de voyage ont empêché les initiatives internationales d’être déployées.

Le rôle des acteurs humanitaires locaux a de nouveau été mis en valeur. Placées de facto en première ligne, les organisations locales ont été des acteurs de proximité, indispensables aux communautés. Ils l’étaient évidemment déjà, mais ont pu tirer profit d’une plus grande visibilité et d’une plus grande reconnaissance sur le plan international.

Outre l’augmentation des moyens de financement à destination des intervenants locaux, il faudra une meilleure formation des professionnels, une plus grande participation à la création et à la diffusion des connaissances dans les outils à disposition du terrain. À ce titre, plus de formateurs du Sud devraient participer à la conception et à la transmission des manuels pratiques tels que Sphère. Les organisations locales ont une connaissance plus fine du contexte local. Cependant, le risque est de voir s’établir une forme de sous-traitance à distance plutôt qu’un véritable partenariat. Cela nuirait à l’efficacité de la réponse et n’irait pas dans l’esprit d’une évolution vers une gouvernance humanitaire plus locale.

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