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une femme et un homme qui tiennent des feuillets marchent devant des drapeaux du Canada
Le premier ministre Justin Trudeau et la vice-première ministre et ministre des Finances Chrystia Freeland se rendent à la Chambre des communes sur la Colline du Parlement pour le dépôt de l'Énoncé économique d'automne à Ottawa, le 3 novembre 2022. LA PRESSE CANADIENNE/Justin Tang

La crise inflationniste, une opportunité pour la transition écologique

Dans son plus récent Énoncé économique, publié le 3 novembre dernier, la ministre fédérale Chrystia Freeland réitère l’engagement de son gouvernement dans la lutte aux changements climatiques.


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Elle y propose des mesures ayant pour but de stimuler les investissements, notamment par la création d’un fonds de croissance de 15 milliards de dollars pour appuyer le déploiement des technologies nécessaires à la décarbonisation. Ce faisant, elle profite de la crise inflationniste pour promouvoir des mesures visant à accélérer la transition énergétique.

Professeur de management à HEC Montréal et responsable pédagogique de la maîtrise en management et développement durable, je m’intéresse au processus de la transition écologique. Dans cet article, j’explique comment la crise inflationniste actuelle ouvre une fenêtre d’opportunité pour créer un nouveau paradigme technico-économique avantageant les technologies vertes.

Économie verte : un changement de paradigme technico-économique

Le développement d’une économie verte passe par l’émergence d’un nouveau paradigme technico-économique. Ce type de paradigme peut être défini comme un environnement relativement stable qui favorise le déploiement d’une technologie à grande échelle, menant à une période de croissance.

Pour qu’un changement de paradigme s’impose, une révolution technologique est une condition nécessaire, mais pas suffisante : il faut également un cadre institutionnel favorable à la diffusion des nouvelles technologies. Cela passe par des changements qui amènent les entreprises à modifier leurs paramètres de décision pour que ceux-ci soient davantage en adéquation avec le nouveau paradigme.

Un changement de paradigme n’est pas simple, puisqu’il implique des changements institutionnels profonds qui passent, notamment, par l’adoption de mesures qui favorisent certaines technologies au détriment des autres. Du même coup, on modifie la valorisation des compétences en favorisant les connaissances et les compétences rattachées au nouveau paradigme. On pourrait donc valoriser, par exemple, les compétences rattachées à la filière des batteries électriques, au détriment de celles rattachées à l’extraction du pétrole.

Considérant que ces changements risquent d’entraîner de la résistance de la part des entreprises, voire des employés ou de la société civile en raison de ses effets destructeurs pour certaines industries, des conditions favorables à l’adoption des nouvelles mesures sont nécessaires pour espérer un changement durable.

C’est ce qu’on appelle une fenêtre d’opportunité.

Une crise peut créer des opportunités

Les crises économiques représentent une bonne fenêtre d’opportunité, puisqu’elles amènent de l’incertitude. Et cette incertitude ouvre la porte à différentes interprétations sur les actions à entreprendre afin de renouveler avec la croissance. Ces circonstances, bien que temporaires, sont favorables au changement.

Lors d’une crise, deux effets sont possibles. D’une part, une crise peut avoir un effet positif, où elle sert de catalyseur à la transition. D’autre part, la crise peut affaiblir l’attention du public, de la classe politique et du milieu des affaires aux problèmes environnementaux.

L’effet positif de la crise vient du fait qu’elle ouvre la porte au développement de solutions conjointes, permettant de résoudre à la fois des problèmes liés à la crise économique et des problèmes liés à la crise environnementale.

Bien qu’une crise crée un contexte favorable à une transition, toutes les crises ne mènent pas à un changement de paradigme. Alors que la crise financière de 2009 a été initialement favorable au développement d’une économie verte, la fenêtre d’opportunité s’est rapidement refermée lorsque l’attention du public s’est détournée des changements climatiques pour se concentrer sur des préoccupations davantage économiques.

Des préoccupations environnementales

Le contexte actuel est différent. Il y a donc des raisons d’être optimiste. Premièrement, les conséquences de la crise environnementale sont de plus en plus alarmantes et les appels à l’action sont de plus en plus nombreux et diversifiés. On observe donc un fort appui pour des mesures favorisant l’adoption de technologies davantage soucieuses de l’environnement.

voiture électrique branchée à une borne
Une transition énergétique s’appuyant sur l’électricité produite à parties d’énergies renouvelables permettrait de diminuer notre consommation et notre dépendance aux énergies fossiles. (Shutterstock)

Deuxièmement, en faisant la promotion de technologies vertes qui diminuent notre consommation d’énergies fossiles, on vient à la fois répondre à la crise inflationniste et la crise environnementale. La crise actuelle étant en partie causée par l’augmentation des prix du pétrole et du gaz causée par le conflit ukrainien, une transition énergétique s’appuyant sur l’électricité produite à partir d’énergies renouvelables permettrait de diminuer à la fois notre consommation et notre dépendance aux énergies fossiles, en plus de favoriser des filières en développement, telles que celle des véhicules électriques.

Comprendre le cycle du changement

Il faut savoir que la transition énergétique s’inscrit dans une séquence de changements en plusieurs étapes. Et nous nous trouvons présentement à une étape critique de la transition, soit celle du déploiement des actifs manufacturés, tels que des véhicules électriques et des panneaux solaires. Le principal défi est désormais de mobiliser suffisamment de capitaux pour financer l’achat des actifs associés aux nouvelles technologies, et ce, dans un volume suffisant pour permettre d’en abaisser les coûts de production.

Pour réussir la transition, les autorités devront toutefois changer le cadre législatif, afin que les paramètres d’évaluation des décisions d’investissements favorisent les technologies vertes. Ces mesures vont au-delà des subventions.

  • Elles incluent un changement dans la politique fiscale, pour que celle-ci prenne en compte l’impact environnemental, ce qu’on appelle l’écofiscalité ;

  • l’élimination des subventions à des industries ayant un impact négatif sur l’environnement, par exemple celles aux énergies fossiles ;

  • l’adoption de nouveaux instruments de marchés, tels que des obligations vertes, des taxes sur la pollution, ou des systèmes de plafonnement et d’échanges de droits d’émissions pour financer les investissements requis ;

  • ainsi que des investissements gouvernementaux ciblés aux secteurs verts.

Vers un nouveau paradigme

Certaines de ces mesures se retrouvent dans le fonds pour la croissance de la ministre Freeland et d’autres existent déjà. Mais des mesures plus contraignantes, par exemple une taxe carbone équivalente au coût marginal de réduction, n’ont pas encore été adoptées ou ont mené à des exclusions pour certaines industries, grâce à des clauses échappatoires, ce qui ralentit la diffusion des nouvelles technologies.

FEMME SERT LA MAIN D’UN EMPLOYÉ
La ministre des Finances, Chrystia Freeland, salue des travailleurs lors d’une visite d’Énergir, la société de gaz naturel du Québec, à Montréal, le 8 novembre 2022. LA PRESSE CANADIENNE/Paul Chiasson

Le Canada enregistre d’ailleurs un retard sur les autres pays de l’OCDE en matière d’écofiscalité.

Aujourd’hui, les conditions sont réunies pour adopter les mesures nécessaires pour le développement d’un nouveau paradigme. Il faudra toutefois avoir le courage de profiter de la crise pour aller jusqu’au bout et aller de l’avant avec les mesures plus contraignantes.

Pour y parvenir, l’appui des entreprises et du public à la cause environnementale pourrait jouer un rôle critique, puisque celui-ci donne la légitimité nécessaire au gouvernement pour agir.

Pour une transition durable

Avec le nombre grandissant de pays et d’entreprises avec des cibles de zéro émission nette, nous transitons actuellement vers un nouveau paradigme technico-économique à l’échelle mondiale. Une transition précoce offre à la fois des bénéfices environnementaux et économiques, qui échapperont aux économies qui s’enferment dans des technologies conventionnelles.

La crise inflationniste actuelle offre une opportunité d’accélérer la transition. Pour que le changement s’opère avec succès, il faudra un régime d’écofiscalité efficace, autant dans sa conception que dans sa mise en œuvre, afin que les paramètres d’investissements favorisent davantage les technologies vertes. Cela passe par des subventions, mais également par le retrait de subventions à des industries polluantes, et l’élaboration d’un régime fiscal favorisant le déploiement de technologies vertes à grande échelle.

La fenêtre est ouverte. Aurons-nous le courage d’en profiter ?

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