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La crise sanitaire met la santé du personnel enseignant sous haute tension

Photo : des élèves de primaire travaillent dans une salle de classe, le 2 septembre 2021, à Lyon.
Des élèves de primaire travaillent dans une salle de classe, le 2 septembre 2021, à Lyon. Jeff Pachoud/AFP

La santé des enseignants constitue un enjeu sociétal de taille. En effet, il en va non seulement du bien-être de la population, nombreuse, des enseignants eux-mêmes (ainsi que, plus largement, de celle de toute la communauté éducative, en interaction étroite avec eux), mais aussi de la performance du système éducatif et de l’éducation des générations futures.

Déterminer comment se portent réellement les enseignants est donc primordial, mais ce n’est pas simple : la réponse dépend de différents facteurs, tels que les indicateurs utilisés, les circonstances de mesure, ou encore les points de comparaison choisis.

Une enquête représentative menée en 2013 auprès des enseignants français écornait l’idée qu’ils allaient mal : une large majorité des enseignants se déclaraient alors satisfaits de leur métier et de leur qualité de vie, même s’ils exprimaient également un certain nombre d’insatisfactions ou de difficultés. Huit ans plus tard, le baromètre international santé/bien-être des personnels de l’éducation, réalisé en mai-juin dernier par le Réseau Éducation et Solidarité et la Fondation MGEN pour la Santé publique, offre une réactualisation opportune de l’état des lieux de 2013.

Que nous apprend cette nouvelle édition ?

2013-2021 : comment a évolué la situation des enseignants ?

Si l’état des lieux de 2013 n’a pas mis en exergue un réel mal-être des enseignants, il s’avérait toutefois nuancé, n’occultant pas diverses problématiques majeures : les conditions d’exercice parfois rudes des enseignants débutants, un certain désenchantement, notamment avec les années d’ancienneté, l’importance du soutien institutionnel, souvent jugé déficitaire, la sollicitation soutenue de la voix et ses conséquences en matière de santé

Depuis, les chocs se sont ajoutés aux crises : la pandémie de la Covid-19 bien sûr, qui a violemment heurté le monde entier, et l’école en particulier ; mais aussi, les suicides de personnels ou l’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty

Pour déterminer l’évolution de la situation des enseignants, 8 000 d’entre eux, originaires de six pays à travers le monde, ont répondu par Internet à une centaine de questions sur leurs conditions de travail, leur ressenti professionnel, et leur santé. La participation importante témoigne de l’intérêt de la profession pour cette thématique et des attentes fortes en ce domaine. En France, près de 3600 enseignants ont participé à cette enquête. Au Québec et en Belgique francophone, deux pays aux systèmes scolaires et contextes socioéconomiques proches de la France, ce sont respectivement 2300 et 1300 enseignants qui ont participé.

Ces trois échantillons ont été pondérés afin d’être représentatifs au niveau national en genre et degré d’enseignement (et âge pour la France et la Belgique francophone). Voici ce que nous apprennent les réponses recueillies.

Une dégradation majeure du ressenti professionnel des enseignants

Le baromètre met en lumière l’épuisement du personnel enseignant à travers le monde, après des mois et des mois de pandémie. Pour autant, la situation est hétérogène selon les pays, en lien avec la conjoncture sanitaire locale, mais aussi, plus globalement, le contexte socioéconomique, culturel et politique.

En France, les indicateurs apparaissent en net retrait, tant par rapport à la situation de 2013, que par rapport aux indicateurs TALIS de 2018, ou à la situation dans les autres pays enquêtés, notamment le Québec et dans une moindre mesure, la Belgique francophone.

Les résultats mettent en particulier en relief des problématiques plus structurelles que celles liées à la seule crise Covid-19. Ainsi, les indicateurs de satisfaction professionnelle apparaissent très détériorés en France.

Graphique représentant les indicateurs de satisfaction professionnelle des enseignants en France, en Belgique francophone et au Québec, mai-juin 2021
Indicateurs de satisfaction professionnelle des enseignants en France, en Belgique francophone et au Québec, mai-juin 2021. Author provided
Graphique des indicateurs de bien-être des enseignants en France, en Belgique francophone et au Québec, mai-juin 2021
Indicateurs de bien-être des enseignants en France, en Belgique francophone et au Québec, mai-juin 2021. Author provided

Au final, seule la moitié des enseignants se disent d’accord ou tout à fait d’accord avec l’affirmation : « Dans l’ensemble, mon travail me donne satisfaction ». De même, les enseignants français se révèlent très partagés lorsqu’ils se situent sur une échelle de bonheur, puisque moins de 50 % d’entre eux qualifient leur qualité de vie positivement. Certes, la satisfaction vis-à-vis de la santé globale est préservée, 82 % la jugeant assez bonne (30 %), bonne (32 %), très bonne (17 %) ou excellente (3 %). Pour autant, la dimension psychologique apparait fragilisée, avec près d’un enseignant sur deux qui rapporte ressentir souvent, très souvent ou toujours des sentiments négatifs.

Un point à souligner est que deux tiers des enseignants déclarent avoir été limités pour raison de santé dans leurs tâches quotidiennes (à la maison, au travail, pendant les loisirs…) dans les six derniers mois. Les motifs les plus souvent invoqués relèvent de la santé psychologique : fatigue importante, migraines, troubles du sommeil, état dépressif, troubles psychiques.

Enfin, la sous-valorisation sociétale de la profession enseignante est déplorée par plus de 9 enseignants sur 10.

La crise sanitaire, un catalyseur de risques psychosociaux structurels

En mai-juin 2021, deux tiers des enseignants travaillaient totalement sur site d’après le baromètre, mais ce taux dépendait étroitement du niveau d’enseignement : de presque 100 % en maternelle, il passait à seulement un tiers au lycée.

Si les préoccupations professionnelles en cette période de pandémie variaient en fonction du positionnement vis-à-vis de l’enseignement à distance, deux préoccupations revenaient avec insistance : la charge de travail, et l’absence de planification et d’orientation institutionnelle. 8 enseignants sur 10 jugeaient que leur travail avait été « assez » ou « très stressant » depuis le début de l’année scolaire, mais au final, face à la crise Covid-19, seul un enseignant sur trois estimait être déstabilisé, illustrant la remarquable résilience de la profession.

Graphiques représentant les Préoccupations majeures au travail en période de pandémie Covid-19 des enseignants français, mai-juin 2021
Préoccupation majeure au travail en période de pandémie Covid-19 des enseignants français, mai-juin 2021. Fourni par l'auteur

Comme le souligne fortement ce baromètre, les exigences et contingences de la crise sanitaire sont venues exacerber les risques psychosociaux structurels de la profession.

Sur ce point, les réponses des enseignants sont éloquentes : volume de travail important avec plus de 40 heures hebdomadaire, et même 43h en moyenne au primaire, instabilité de l’équilibre vie personnelle/vie professionnelle, insatisfaction vis-à-vis de la relation avec la hiérarchie et/ou la direction de l’établissement, banalisation de la violence – 30 % des enseignants rapportent avoir été victimes de violence (verbales ou physiques) au travail dans les 12 derniers mois –, insuffisance de certaines ressources matérielles (pédagogiques, Internet)…

Quels leviers pour améliorer la situation ?

Des contrepoids à ces risques psychosociaux existent heureusement, contrepoids qui sont d’ailleurs largement valorisés par les enseignants dans cette édition du baromètre.

Au premier rang de ces contrepoids figure le travail en équipe et les échanges avec les collègues, voire les élèves et leurs parents. De fait, par comparaison à 2013, la crise sanitaire pourrait avoir renforcé une prise de conscience, celle de la nécessité du collectif de travail et du lien de confiance entre enseignant et familles. Plus généralement, en filigrane des réponses des enseignants se dessinent certains leviers qui pourraient être, selon eux, actionnés pour promouvoir leur bien-être.

S’il est un besoin qui s’exprime avec vigueur et persistance, c’est celui de la formation : 76 % des enseignants déclarent effectuer des tâches pour lesquelles ils auraient besoin de plus de formation. Les thématiques des formations sollicitées dépendent de l’ancienneté : plutôt pédagogie/gestion des élèves pour les jeunes enseignants, et outils numériques pour les plus expérimentés.

Graphique présentant les besoins de formations identifiés des enseignants français en fonction de leur ancienneté, mai-juin 2021
Besoins de formations identifiés des enseignants français en fonction de leur ancienneté, mai-juin 2021. Fourni par l'auteur

Également, les enseignants plébiscitent non seulement une certaine autonomie d’action, un collectif de travail soudé, une communication verticale fluide, mais aussi une revalorisation salariale du métier, de réelles possibilités d’évolution et une véritable prise en compte de la thématique de la qualité de vie au travail par l’institution scolaire. Notamment, ils mettent en avant des attentes fortes vis-à-vis de la médecine du travail, alors que 96 % des répondants n'ont jamais eu de rendez-vous avec un médecin de prévention pour un bilan de santé.

De l’importance de suivre la santé des enseignants au fil du temps

Au final, le baromètre témoigne de l’intense lassitude des enseignants français après 18 mois de crise sanitaire, crise qui est venue heurter une institution déjà fragilisée par d’autres, plus profondes, notamment sécuritaire, identitaire, de confiance et de valeurs.

Le débat sur le bien-être enseignant reste cependant ouvert : la réponse ne sera jamais catégorique et définitive. Outre les limites méthodologiques inhérente au mode de recueil des données, le baromètre ne permet pas de situer le bien-être des enseignants par rapport aux autres actifs, alors que personne n’a été épargné par la crise Covid-19.

Par ailleurs, l’enseignement est un métier moins homogène qu’il n’y parait, avec des conditions d’exercice variées et dynamiques, des aspects très positifs, et des difficultés évidentes. Le bien-être, tant individuel que collectif, dépendra du point de vue, des circonstances, des ressources et des actions menées, tant individuellement que collectivement. Quoi qu’il en soit, étant donné les retombées sociétales majeures à court ou plus long terme de la santé des enseignants, la suivre au fil des années, croiser les regards et les perspectives et identifier de manière réactive les pistes d’amélioration, doit rester une priorité.


Remerciements : Louise Magnard, le Réseau Education et Solidarité et tous ses partenaires, et Nathalie Billaudeau, sans qui le Baromètre n’aurait jamais vu le jour ; Gaëlle Rimaud, pour son travail capital de valorisation statistique de l’enquête ; Pascale Lapie-Legouis, Chloé Levaton, Louise Magnard, Karim Ould-Kaci et Sofia Temam pour leur relecture avisée de l’article. Le baromètre est dédié à toutes les enseignantes et tous les enseignants qui contribuent au jour le jour et malgré de nombreux défis à faire de nos enfants les adultes citoyens et en santé de demain.

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