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La « Grande Vague » d'Hokusai, une image pour penser notre avenir?

Sous la grande vague de Kanagawa, Hokusai. Wikipédia

Le mois dernier, à New York, lors de la semaine asiatique de la société de vente aux enchères Christie’s, une gravure sur bois de La Grande Vague de Kanagawa, réalisée par l’artiste japonais Katsushika Hokusai en 1831, a été adjugée pour la somme de 1,6 million de dollars. C’est plus de dix fois les estimations basses dont l’œuvre avait fait l’objet. Plus remarquable encore, ce montant dépasse le record précédent pour une œuvre de Hokusai, établi à 1,47 million de dollars en 2002. Le succès contemporain de l’artiste japonais ne s’arrête d’ailleurs pas aux enchères de Christie’s, puisque cette Grande Vague, qui emprunte autant à l’art traditionnel de l’estampe japonaise qu’aux techniques européennes, continue d’influencer le street art et la culture populaire. Elle est même devenue une émoticône. Cette œuvre a aussi inspiré des moments bien plus solennels, et notamment des hommages aux victimes du vol TWA 800 qui s’est écrasé au large de New York en 1996, comme aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo à Paris en 2015.

L’œuvre de Hokusai célèbre cette année ses 190 ans. Comment expliquer l’attrait persistant de cet artiste, mesuré par ses mentions dans les livres en anglais depuis la fin du XIXe, et, plus frappant encore, le véritable essor des mentions de cette Grande Vague, notamment depuis 2000 ?

Imprévisibilité ou vision d’ensemble ?

Symbole d’une incertitude et d’une imprévisibilité que toute génération semble croire inédite et propre à son époque, cette œuvre semble proposer une lecture presque universelle de l’ère que nous traversons. Aujourd’hui, les vagues (justement) successives de l’épidémie s’enchaînent et nous laissent rarement un répit suffisant pour reconstruire. Le message de turbulence et de chaos que transmet cette Grande Vague fait écho à ce sentiment d’impuissance face à un phénomène naturel contre lequel on se sent bien impuissant.

Mais cette œuvre peut aussi transmettre un étrange sentiment de maîtrise. En arrière-plan, le Mont Fuji, incarnation, s’il en est, de l’enracinement et de l’inamovible, nous rappelle que des temps plus stables sont à venir. N’est-il pas d’ailleurs le vrai sujet de cette estampe, qui appartient à la série intitulée « Trente-six vues du mont Fuji » ? Un œil avisé remarquera que le fameux volcan est au centre de la gravure et qu’il est difficile de distinguer l’écume de la vague de la neige qui tombe sur la montagne. De même, si l’attention que l’on porte à la vague est assez soutenue, notre regard finit par se porter sur le Mont Fuji, étant nous-mêmes tentés de se demander si elle ne finira pas par l’engouffrer.

Plus saisissants encore sont ces bateaux de pêche au premier plan qui sont secoués par des vaguelettes bien modestes par rapport à la vague, énorme, qui les attend mais qu’ils ne peuvent probablement pas maîtriser. D’ailleurs, si nous étions dans l’un de ces bateaux, nous aurions probablement le mal de mer. Nous verrions dans ces vaguelettes de premier plan un danger aussi extrême qu’imminent. Une fois ces vaguelettes passées, nous pourrions imaginer que nous sommes invincibles, ayant copieusement ignoré la véritable vague derrière, le véritable danger qui nous prendrait par surprise.

Cet étrange sentiment de maîtrise peut sembler paradoxal mais découle du fait que cette œuvre nous propose une vision d’ensemble – la « big picture » auraient dit les Anglo-saxons – vision que nous n’aurions pas si nous étions sujets du cadre, vision dont nous disposons que rarement dans notre vie quotidienne et vision que nous ne cherchons jamais à obtenir, notamment en temps de crise.

L’antithèse de notre vision quotidienne du monde

Pourquoi cherchons-nous si rarement cette vision d’ensemble ?

D’abord parce que nous sommes devenus de plus en plus dogmatiques et qu’il est devenu extrêmement difficile de changer d’avis à notre époque. Les nouvelles technologies de l’information étaient censées nous rapprocher en alignant nos compréhensions du monde respectives. Cependant, Internet est devenu de plus en plus fragmenté, présentant des réalités différentes à des populations différentes. Les réseaux sociaux sont devenus une caisse de résonance : loin de nous exposer à des points de vue différents, elle nous présente de manière quasi exclusive des raisons de continuer de croire en nos convictions profondes. Ce dogmatisme, voire ce tribalisme, empêche souvent d’obtenir cette vision d’ensemble qui peut être si critique à notre compréhension du monde.

Ensuite, parce que nous sommes profondément myopes. Les êtres humains sont particulièrement bien armés pour penser les phénomènes linéaires et progressifs et pour comprendre les changements marginaux. Il s’agit d’une des idées centrales de la réflexion de Nicholas Taleb qui a longtemps travaillé sur les surprises stratégiques. Mais nous sommes autrement moins préparés pour maîtriser la rupture et les transformations exponentielles – par exemple, une pandémie. Comme l’a suggéré Richard Baldwin, professeur d’économie à l’IHEID de Genève, nous avons tendance à radicalement sous-estimer les phénomènes exponentiels à leur début, et à radicalement les surestimer par la suite. Ces biais de réaction expliquent pourquoi les cycles de sous et de sur-réactions aux différentes vagues de la pandémie – réactions qui ne sont pas dictées par une vision d’ensemble.

Enfin, parce que nous manquons profondément d’imagination. Nous croyons que nos réalités d’hier seront nécessairement celles de demain, et nous semblons surpris de découvrir que les malentendus, voire les profonds désaccords entre générations se creusent et se crispent, surtout en période de crise sanitaire. Or, nous vivons à une époque toute particulière de ce point de vue à laquelle pas moins de quatre générations – boomers, X, millennials ou Y et Z – cohabitent sur le marché du travail. Les aînés qui se pensent en position de force sur ce marché du travail de par leur expérience risquent de faire les frais de leur manque d’imagination s’ils ne parviennent pas à réinventer leur leur façon de travailler avec les plus jeunes qui se définissent autrement et dont les aspirations ont profondément changé. Sans cette réinvention, la vision d’ensemble restera autrement plus complexe à obtenir.

L’art au service d’une meilleure compréhension de notre environnement

Cette œuvre d’art nous propose une lecture qui nous semble contemporaine des troubles et des turbulences que nous traversons et nous offre une vision d’ensemble dont nous ne disposons pas alors que nous sommes (ou nous nous sentons) trop occupés à faire face aux tempêtes du présent. L’intérêt pour l’art en temps de crise n’est pas d’ordre exclusivement intellectuel ou esthétique, aussi fondamentales que soient ces dimensions. Il peut aussi correspondre à un impératif stratégique, voire existentiel, dans la mesure où il nous rappelle l’importance d’élargir nos horizons et de faire preuve d’ouverture d’esprit au service d’un projet, qu’il soit citoyen ou à but lucratif. Les impasses qui semblaient autrefois insurmontables peuvent alors prendre une forme bien différente. Question de perspective, que nous explorons inlassablement grâce à l’art, mais que nous oublions, au quotidien.

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