Menu Close
Quelle émotion peut-elle bien exprimer? Wikipédia

La Joconde, ou le mystère éternel d’un demi-sourire

Nous essayons depuis des siècles de déchiffrer La Joconde. Avec ce portrait, Léonard de Vinci semble nous mettre au défi de deviner l’émotion que ressent sa muse. À l’université d’Amsterdam, des neuroscientifiques ont soumis le tableau à une analyse à l’aide d’un logiciel de reconnaissance des émotions. L’ordinateur recherche les différences de l’expression peinte par rapport à une expression neutre, par exemple un élargissement du nez ou des plis autour les yeux. Pour eux, la Joconde exprime le bonheur à 83 %. Ils ont également détecté d’autres émotions : 9 % de dégoût, 6 % de peur et 2 % de colère.

Ces programmes informatiques sont encore rudimentaires car ils ne captent pas les nuances, les indices physiques qui indiqueraient le désir ou la déception. À l’inverse, le cerveau humain a évolué de manière à capter tout changement d’expression faciale, aussi minime soit-il. Dans ce cas de figure, c’est indéniable : l’être humain est supérieur à la machine.

Nous sommes si incroyablement doués pour deviner l’expression des émotions, même si elles sont dissimulées sous une expression neutre, ou même une expression impassible. Il s’agit d’une compétence sociale essentielle, et c’est pourquoi le mystère de la Joconde nous interpelle en tant qu’êtres humains.

La Joconde (Leonardo da Vinci, 1503–1516). Louvre Museum/Wikimedia

Le code que Freud a essayé de décrypter

Dès la Renaissance, ce sourire captivant a émerveillé ceux qui l’ont vu. Au XIXe siècle, le poète et dramaturge Théophile Gautier a été parmi les premiers à parler de ce portrait de femme au sourire mystérieux, dont l’énigme restait irrésolue. Après l’avoir regardé pendant des heures, nous sommes toujours à la recherche de l’émotion qu’il transmet. Ou plutôt, du mélange d’émotions impliquées, aussi dynamique que s’il était vivant.

Freud pense que ce sourire évoque celui de la mère, dont Léonard s’est séparé très tôt. Au XXIe siècle, les neurosciences nous apportent quelques réponses. La neurobiologiste Margaret Livingstone a noté que La Joconde semble sourire, surtout de loin. De près, en regardant dans ses yeux, elle sourit encore. Cependant, si l’on regarde directement la bouche, on ne trouve pas le sourire. Les lèvres sont contractées, sans la courbure typique de la joie. Où est-elle cachée ?

Vision centrale et périphérique

L’œil humain possède deux types de vision : centrale et périphérique. La vision centrale a une résolution plus élevée en raison de la concentration de photorécepteurs coniques au centre de la rétine, dans la fovéa. Il est donc spécialisé dans les hautes fréquences spatiales. C’est-à-dire des lignes et des contrastes forts. La vision centrale capte les détails spécifiques.

La vision périphérique, quant à elle, détecte les basses fréquences dans les zones floues. Son but n’est pas de percevoir les détails, mais les grandes surfaces. Le résultat final du traitement visuel ressemble à une photographie d’un visage bien défini au premier plan, tandis que le paysage environnant est flou.

L’explication neuroscientifique

Léonard a peint le sourire avec des coups de pinceau doux en utilisant une nouvelle technique, le sfumato. Il a appliqué de très fines couches de pigment, très diluées. Ces couches se superposent à des tons translucides, construisant une expression subtile.

Par conséquent, le sourire n’est pas perceptible par notre vision centrale, qui détecte les caractéristiques définies. Le sourire émet des fréquences basses et n’est perçu que par la vision périphérique, du coin de l’œil.

Léonard a développé cette technique au cours de ses dernières années, à partir de 1513. Il a conservé le tableau jusqu’à sa mort, comme s’il s’agissait de son laboratoire. Il a expérimenté de nouvelles façons de graduer les ombres, parfois avec ses doigts. Il a ainsi réussi à faire sourire sa Gioconda d’une manière insaisissable. Lorsque nous voulons attraper le sourire, le concentrer de près, nous le perdons. Il s’évanouit dans l’air comme une bulle de savon. La vision centrale a beau chercher, elle ne détecte pas les basses fréquences d’un sourire effacé.

Da Vinci a décrit le sfumato comme une technique qui permet d’obtenir un effet « sans lignes ni bords, comme une fumée ».

Mais comment est-il parvenu à cette découverte, était-ce un mélange d’observation et d’intuition, de perception et de logique ? Il ne s’agit pas seulement d’art, mais aussi de science acquise après une vie de recherche.

Monna Lisa (Atelier de Léonard de Vinci). Musée du Prado

Pourquoi le sourire magique n’apparaît-il pas au Prado ?

La version du Prado a été peinte dans l’atelier florentin de Léonard, en même temps que la Joconde du Louvre. La restauratrice Ana González-Mozo considère qu’il a été exécuté par un disciple proche, sous la supervision du maître et en parallèle. Les réflectographies montrent que les mêmes détails cachés et les mêmes corrections apparaissent dans les deux peintures. Cependant, à cette époque, Léonard n’avait pas encore complètement développé le sfumato.

Vers 1506, ces peintures jumelles ont commencé à diverger. La Monna Lisa du Prado est terminée et livrée au client. Les coins de la bouche y sont plus prononcés et la transition des ombres est moins délicate. Le rictus est plus sérieux. Cette dame semble attendre qu’une fanfare vienne lui remonter le moral, comme le disait le peintre Giorgio Vasari.

En revanche, Léonard de Vinci a continué à travailler sur La Joconde du Louvre jusqu’à ce qu’il soit paralysé en 1517. C’était une œuvre en cours, son testament vital (peut-être un autoportrait). D’une certaine manière, la Joconde et Léonard ont vieilli ensemble. Aujourd’hui, à l’unisson, les deux continuent de nous interroger.

La question posée par Léonard avec ce portrait est toujours d’actualité. Les neurosciences tentent de découvrir comment fonctionne la reconnaissance des émotions, un processus cognitif essentiel à nos interactions sociales. Si nous ne reconnaissons pas bien les expressions émotionnelles des autres, nous aurons des difficultés interpersonnelles. Selon Leonardo, les traits évidents sont importants, mais les subtilités le sont tout autant, comme un sourire sur le point d’émerger ou de s’effacer.

This article was originally published in Spanish

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 146,200 academics and researchers from 4,372 institutions.

Register now