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Vincent de Beauvais, Miroir historial, Arsenal, Ms. 5080, fol. 373r, XIVe siècle. BnF

La lèpre, première maladie épidémique de la littérature française

Dès ses toutes premières pages, au XIIe siècle, la littérature en langue française témoigne d’une épidémie répandue à travers toute l’Europe : la lèpre.

Celle-ci n’a ni la fulgurance ni la virulence de la peste. Sa période d’incubation est longue (cinq ans) et variable (entre un et vingt ans). Elle n’affecte en outre que 5 % des gens qui la contractent et, contrairement à ce qu’affirme le discours médical développé à partir d’Avicenne, est peu contagieuse. Elle terrifie néanmoins, car ses symptômes corrompent spectaculairement le visage et les membres, affaiblissent et finissent par tuer à petit feu. Aisément identifié, le lépreux fait très tôt l’objet d’un fort rejet, victime, peut-être, de la « plus ancienne forme de stigmatisation liée à une maladie »).

Les manuscrits médiévaux révèlent cependant toute la complexité des rapports entretenus avec ce premier malade épidémique de notre littérature.

Le lépreux, incarnation de la souffrance

Le jeune homme de la miniature ci-dessus, en bleu à gauche, est un prince indien appelé Josaphat, à l’enfance particulière : son père, qui redoutait sa conversion au christianisme, le fit enfermer dans une tour où il grandit dans une parfaite ignorance.

Nous voyons ici sa première découverte du monde extérieur :

« Josaphat profitait ainsi de sa sortie quand, par hasard, il finit par apercevoir un homme que les ravages de la lèpre avaient rendu extrêmement laid. Un aveugle allait avec lui. C’était, je pense, son compagnon. Le jeune homme les remarqua tous les deux et il lui déplut, croyez-moi, de ne pas savoir d’où venaient et qui étaient ces gens si affreux. Il a appelé un de ses amis proches et lui a ingénument demandé :
- Mon cher ami, dites-moi donc à présent : ces personnes que j’ai vues là, dites-moi si elles sont nées ainsi ou ce qui les a mis dans un tel état.
Celui-ci lui répond sans réfléchir :
- Ce qui leur est arrivé est dans l’ordre des choses, d’être défigurées de la sorte. »

Chardri, Barlaam et Josaphat, fin XIIe s., v.589-612

Contrairement à Josaphat, son compagnon est loin d’être surpris : c’est que le lépreux, qui incarne et résume ici la réalité des souffrances humaines, n’est pas un signe d’exotisme, mais une figure familière au XIIe siècle. Pour le représenter, l’artiste du manuscrit a placé des points sur son visage et plusieurs détails absents du texte : le bol sert à demander la charité ; la crécelle, un instrument en bois, à alerter les passants de son approche ; la couleur orange de sa robe est dévolue aux personnages négatifs.

https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/btv1b84496928/f138.item#
Du lépreux, de l’aveugle et de l’infirme qu’il vit sur sa route, Vincent de Beauvais, Miroir historial, BnF, NAF 15942, f. 65v. BnF, Paris

Cette représentation est traditionnelle : on reconnaît dans cet autre manuscrit les points, noirs sur le visage, blancs sur les bras, dans la main gauche la crécelle, dans la droite une béquille, la maladie provoquant souvent une atrophie musculaire, et un havresac qui révèle que le lépreux est itinérant.

Une fièvre ambiguë : lèpre et sexualité

Dans la version de Béroul de la légende de Tristan et Iseut, alors qu’Iseut doit être brûlée vive pour adultère, surgit un lépreux appelé Yvain.

« Il était horriblement mutilé. Il était venu assister au jugement. Avec lui, il avait bien une centaine de compagnons munis de leurs béquilles et de leurs bâtons. Jamais on ne vit autant de créatures laides, difformes et mutilées. Chacun tenait sa crécelle. » (v.1155-1165, trad. P. Walter)

Pour l’auditoire, quelle vision d’horreur ce devait être ! Yvain propose au roi une punition pire que le bûcher : qu’on lui confie Yseut. Lui et les siens ont, dit-il, dans le corps une telle ardeur, causée par la fièvre, qu’aucune femme n’accepte de coucher avec eux. Outre qu’elle devra partager leur couche, Yseut souffrirait de sa nouvelle vie domestique, car les lépreux sont pauvres, habitent de bas bordeaus (« des cabanes exiguës ») et vivent de charité.

Le texte joue alors sur la polysémie du bordel, à la fois les cabanes des marginaux, mais rapidement aussi le lieu de prostitution, ce qui renforce le lien entre lèpre et fiévreuse lubricité : parce qu’on la lie au désordre spirituel, moral et sexuel, on soupçonne alors la maladie d’être vénérienne. Est-ce la débauche qui cause la maladie, ou vice-versa ?

Lèpre et courtoisie

Il revient ensuite à Tristan de libérer Iseut. Entre le beau et vaillant chevalier et le lépreux malade et difforme, la confrontation semble inévitable et l’issue déjà écrite : dans l’idéologie courtoise, beautés physique et morale vont de pair.

Et pourtant, quand le combat s’engage, Tristan n’ose malmener aucun lépreux et c’est son maître qui blesse Yvain d’une branche d’arbre. Béroul, conscient de la surprise générale qu’entraîne ce développement inattendu, s’interrompt pour expliquer :

« Certains conteurs disent qu’ils firent noyer Yvain, mais ce sont des rustres ; ils ne connaissent pas bien l’histoire. Béroul l’a parfaitement gardée en mémoire. Tristan était trop preux et courtois pour tuer des gens de cette espèce. » (v.1265-1270)

Malgré tous ses défauts, le lépreux ne peut ainsi être traité comme un antagoniste normal, par exemple comme les chevaliers de la Table Ronde ci-dessous : il y aurait quelque chose de grotesque et d’indigne à ce combat de l’épée contre la béquille. Le lépreux, tout méchant qu’il soit, fait partie des faibles qu’il faut épargner.

Tristan, BnF, Add MS 5474, f. 74r (fin XIIIe s.). BnF, Paris

Le lépreux et la société

Au cours d’un dernier épisode, c’est Tristan lui-même qui se déguise en malade. Muni d’un gobelet et d’une béquille, il se poste au bord d’un passage boueux où doivent passer Arthur, Marc et Iseut.

« Lorsque quelqu’un passait devant lui, il lui criait d’un air plaintif : “ Pauvre de moi ! Je ne pensais pas devenir mendiant ni être réduit un jour à cette extrémité, mais maintenant impossible de faire autre chose ! ” Tristan fait sortir l’argent de leurs bourses […]. Même aux courriers à pied et aux garçons les plus mal famés qui cherchent leur pitance sur la route, Tristan, la tête baissée, demande l’aumône au nom du Seigneur. Les uns lui donnent, d’autres le battent. Les fripons de valets, les marauds l’appellent “ mignon ” et “ vaurien ”. […] Les pages bien nés lui donnent un ferlin ou une maille sterling qu’il accepte. Il leur dit qu’il boira à la santé de tous, car une telle fournaise brûle dans son corps qu’il ne peut guère l’extirper. Tous ceux qui l’entendent parler de la sorte pleurent de pitié. » (v.3567-3662)

Les insultes et les coups qui pleuvent sur Tristan soulignent bien le rejet qu’inspire le lépreux et l’opprobre sexuelle qui pèse sur lui : le mignon, c’est bien déjà un « homme qui se prête à la lubricité d’un autre ».

Mais la réaction du public est bien plus charitable, qu’il s’agisse des pauvres ou des riches. L’idéologie courtoise préconisant la largesse, les nobles font preuve d’une grande générosité ; mais même les indigents, dont certains cherchent eux aussi leur pitance sur la route, donnent néanmoins, tant le lépreux, au plus bas de l’échelle, suscite la pitié et la compassion.

Un mendiant. Psautier, British Library, Add MS 62925 f. 47v (1260). British Library, Londres

Certes, il s’agit de Tristan, certes il joue la comédie et le poète ajoute même par plaisanterie que celui qui a été mignon pendant sept ans ne sait pas aussi bien extorquer de l’argent que lui.

Cela ne retire rien à la nuance du portrait des lépreux dans le roman pris dans son entier, et surtout de la réaction pleine d’humanité de ceux qui sont amenés à croiser leur chemin.

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