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La musique adoucit-elle le confinement ?

L'orchestre national interprète le Boléro de Ravel…en confinement. capture d'écran Youtube.

En pleine crise du Covid-19 et alors que les médias rapportaient jour après jour les chiffres hallucinants des décès en Italie, ont commencé à apparaître sur les média sociaux des vidéos de personnes confinées qui chantent et jouent de la musique sur les balcons de leur appartement. Une des première vidéos postée dans la ville de Benevento, non loin de Naples, montre un homme qui entonne la chanson populaire napolitaine Vesuvio accompagné de son tambourin traditionnel, tandis que 3 jeunes femmes sur un autre balcon l’accompagnent à distance, elles aussi au tambourin.

Une Tammurriata au balcon à Benevento, près de Naples.

Cette nouvelle forme d’expression et de partage a rapidement gagné de nombreuses villes et plusieurs autres pays. L’hymne de la lutte contre le virus en Espagne, chanté tous les soir sur les balcons, est un ancien tube des années quatre-vingt intitulé Resistiré.

Par ailleurs, des chanteurs et des musiciens parfois très connus ont commencé à diffuser des concerts donnés depuis leur domicile. Ainsi, le chanteur canado-américain Neil Young, qui aurait dû entamer une nouvelle tournée, a diffusé dès le 20 mars le premier d’une série de concerts acoustiques intimistes qu’il a nommé les fireside sessions. Pendant près d’une demi-heure, on le voit chanter certaines de ses chansons les plus connues. Il répète depuis lors l’exercice plus ou moins toutes le semaines.

Alors que le coronavirus provoque d’énormes dysfonctionnements dans l’industrie culturelle mondiale, entraînant des retards et des annulations, la liste des des concerts virtuels en livestream s’allonge de jour en jour. La prolifération de ces web-shows est grandement favorisée par les nouvelles technologies de communication qui permettent non seulement aux artistes de se trouver dans un lieu différent, parfois très éloigné, de leur public, mais aussi aux artistes isolés de jouer ensemble, comme l’ont montré les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam.

Les membres de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam jouent la 9ᵉ de Beethoven depuis leur domicile.

Les initiatives caritatives basées sur la musique ne manquent pas. Lionel Richie, par exemple, envisagerait de relancer son titre We are the world interprété par le collectif USA for Africa en 1985, un collectif ad hoc de composé de grandes stars (de Bob Dylan à Bruce Springsteen en passant par Cindy Lauper ou encore Tina Turner) qui permit de récolter des sommes gigantesques pour lutter contre la famine en Ethiopie dans les années 80.

Les médias traditionnels ne sont pas en reste. Ainsi, la chaîne de télévision franco-allemande ARTE a décidé de mettre à la disposition de ses téléspectateurs 600 concerts de tout genre en streaming gratuit. Le 20 mars dernier, 180 radios européennes ont diffusés au même moment « You’ll never walk alone », en signe de solidarité et de soutien au personnel soignant. Dans une vidéo apparue online cette chanson, désormais connue comme l’hymne de l’équipe du Liverpool Football Club, est chanté par le personnel médical d’un hôpital à des collègues isolés dans l’unité de soins intensifs dédié au Covid-19.

Les fonctions de la musique

Que signifie cette prolifération de la musique sur le web en cette période inédite de confinement et de crise sanitaire globale ? Quelle peuvent être les fonctions de la musique et des artistes dans un tel contexte ? Les fonctions sociales et politiques de la musique ont fait l’objet de nombreuses études et réflexions qu’il ne s’agit pas ici de restituer. Il nous semble toutefois opportun de distinguer les fonctions sociales, politiques et psychologiques potentielles de la musique dans le contexte actuel.

Jouer ou consommer de la musique (en audio seule ou en vidéos) peut être un moyen de s’occuper lorsque la vie tourne au ralenti, jour après jour. Bien que le télétravail ait connu une forte augmentation – forcée – suite au confinement, de nombreuses personnes se retrouvent contraintes de rester chez elles sans pouvoir travailler. Elles doivent parfois imaginer des solutions contre l’ennui qui s’installe au quotidien. Certaines s’adonnent à la musique, soit en se lançant ou en reprenant la pratique d’un instrument, soit en écoutant plus de musique qu’à l’habitude.

La pratique et la consommation de la musique peuvent être une réponse à l’anxiété causée par la situation actuelle. La grave crise sanitaire globale que nous traversons est inédite et inattendue pour la grande majorité de la population. Elle suscite bien de l’incertitude, des inquiétudes et des peurs pour l’avenir. Dans ce contexte, écouter ou jouer de la musique peut constituer un moyen de s’évader, de s’échapper mentalement, d’oublier momentanément la situation et les difficultés de la crise et du confinement et donc de préserver un bon équilibre mental.

Expression et connexion

L’histoire nous indique que la musique est un moyen d’exprimer sa peine, ses souffrances dans des situations extrêmes. Le Blues, par exemple, est le fruit de l’expérience indescriptible de l’esclavage vécue par les centaines de milliers d’Africain·e·s arraché·e·s de force à leur environnement pour être acheminé·e·s comme du bétail aux États-Unis d’Amérique. Sans avancer une comparaison dénuée de sens, on constate aujourd’hui aussi que des personnes expriment leur expérience et leurs souffrances à travers la musique. En France, par exemple, se présentant comme un brancardier en service, Monsieur Cheb a posté un freestyle qui raconte la difficulté du travail en hôpital non sans égratigner au passage la responsabilité du gouvernement dans la crise actuelle.

Cette fonction expressive de la musique peut être individuelle et collective. La musique devient alors un moyen de rassemblent, de connexion à distance entre des personnes qui bien que ne se connaissent pas, vivent une même situation. Lorsque les gens chantent sur les balcons, lorsqu’il écoutent la même chanson à la même heure à la radio, ils se rapprochent, ils partagent une expérience commune de cette crise sanitaire, voire un sentiment d’appartenance à une communauté menacée par le virus. Au-delà, ils peuvent aussi exprimer leur solidarité les uns avec les autres mais aussi leur solidarité avec le corps médical qui travaille sans relâche pour sauver des vies. En France, par exemple, un clip de G7N est très explicite à ce propos.

Pragmatisme et politique

Ces quelques illustrations n’épuisent évidemment pas le débat sur l’importance sociale et politique de la musique. Dire que la musique peut certainement aider de nombreuses personnes à traverser la crise ne revient pas non plus à en faire un outil univoque ou omnipotent.

Par ailleurs, d’aucuns peuvent trouver trivial de se pencher sur ces questions dans des circonstances tragiques. C’est une croyance qui ne tient pas compte des nombreuses applications pragmatiques de la musique. Dans le contexte actuel, la musique peut avoir par exemple des fins pédagogiques pour sensibiliser la population au danger du Covid-19 et montrer comment s’en protéger. Le Ndlovu Youth Choir, un groupe vocal issu d’une communauté d’Afrique du Sud ayant un accès limité à l’eau courante, a posté des clips vidéo sur YouTube dans lesquels ils expliquent en chantant et en dansant toutes les précautions afin de ne pas contracter le virus.

Le clip de Ndlovu Youth sur comment de se laver correctement les mains dans un seau.

Mais si la musique peut servir de vecteur de solidarité humaine, elle peut aussi servir des fins politiques. L’enthousiasme suscité par l’apparition des premières « chansons au balcon » en Italie s’est accompagné d’une critique de la proposition de chanter l’hymne national lors de ces pratiques.

Une des photos les plus repostées pour critiquer la proposition de chanter l’hymne italien aux balcons.

Ces critiques dénonçaient le manque d’unité et d’égalité, dans un contexte ou le gouvernement était sous pression pour donner une première réponse à l’urgence croissante, et les gouvernements régionaux prenaient des directions différentes et souvent contradictoires.

L’idée de chanter l’hymne national, relancée par plusieurs politiciens et suivie par de nombreux citoyens, a été interprétée par d’autres comme la tentative de réaffirmer un patriotisme symbolique qui n’existe pas dans la pratique, dans un pays où les disparités internes risquent de s’accroître pendant une période critique comme celle que nous vivons actuellement.

Reste qu’à l’avenir, la bande-son collective de la crise du Covid-19 fera partie de notre patrimoine commun.

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