La nature ne doit plus être l’oubliée des projets d’aménagement urbain

Le 25 juillet, marqué par un record de chaleur dans la capitale, les Parisiens se réfugiaient autour des quelques ilôts de fraîcheur de la ville, comme ici, à Trocadéro. Dans la zone autour de la Tour Eiffel, la mairie entend créer d'ici 2024 un parc de 50 hectares. Bertrand Guay/AFP

Ce texte s’inscrit dans une série d’articles autour de la thématique «Universités et ville durable », sujet du colloque de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) qui se tient les 21 et 22 octobre à Dakar, avec plus de cent cinquante acteurs francophones : établissements universitaires, représentants gouvernementaux, maires, et experts en urbanisme dans le monde francophone.


Comme de nombreuses villes exposées à des risques croissants – raréfaction de l’eau, canicules, risques d’inondations – la ville de Paris et plus largement la région Île-de-France se tournent vers des solutions fondées sur la nature afin de s’adapter aux impacts du changement climatique.

La maire Anne Hidalgo a ainsi récemment proposé par exemple la création de forêts urbaines et de cours d’école végétalisées. Ces initiatives ont été vivement critiquées peu après leurs annonces, taxées d’opportunistes à l’approche des municipales de 2020.

Or, les épisodes de canicule comme ceux vécus par les Franciliens fin juin et fin juillet – avec un record de chaleur à 42,6°C à Paris – replacent logiquement l’objectif de réduction des îlots de chaleur au cœur des préoccupations des citoyens, des politiques, mais aussi des journalistes qui en soulignent les effets néfastes sur le bien-être des populations. À ces deux reprises, l’attention médiatique s’est ainsi portée sur les moyens de faire face à de tels épisodes, en répertoriant par exemple les îlots de fraîcheur de Paris dans lesquels les espaces verts urbains jouent un rôle prépondérant.

Opportunisme électoral ou pas donc, il existe un besoin bien réel qui tend à s’accentuer, de conserver et de développer les espaces de nature en ville. D’une part, car que le changement climatique aggrave l’occurrence et l’intensité des événements extrêmes – à la fin du siècle l’épisode de canicule de 2003 sera devenu une norme – et d’autre part parce que le nombre d’urbains et de surfaces urbanisées ne cessent d’augmenter.

Alors pourquoi attendre des situations extrêmes pour s’intéresser à la thématique de la nature en ville ?

Les bienfaits des espaces de nature en ville

Tout au long de l’année, les espaces de nature rendent de multiples services. Leur effet rafraîchissant, de mieux en mieux reconnu, permet aux citadins un meilleur confort thermique et de réduire la consommation de climatisation. Les pics de consommation d’énergie, comme ceux observés fin juin et fin juillet, sont alors moins fréquents et le rejet de chaleur dans les rues par les systèmes de climatisation, qui aggrave l’effet de la canicule, moins important.

Mais les services rendus par les espaces de nature en ville vont bien au-delà du rafraîchissement. Ils jouent un rôle dans la protection contre les inondations, offrent l’opportunité de pratiquer des activités récréatives, et fournissent des habitats pour accueillir de la biodiversité en ville à l’heure de la sixième extinction massive des espèces.

L’ensemble de ces services a des impacts positifs non négligeables sur la qualité de vie des citadins en termes de liens sociaux, de santé physique et mentale, de développement cognitif chez les enfants, ou encore de réduction de l’anxiété. Malgré tout, plusieurs barrières scientifiques, organisationnelles, institutionnelles ou symboliques subsistent pour ancrer de manière durable et efficace l’ingénierie écologique, qui aide à organiser la production de services écosystémiques en ville, dans les politiques d’aménagement urbain.

Des bienfaits qui dépendent du contexte

L’efficacité des services rendus par un espace de nature en ville dépendra de sa position géographique, du type d’espace dont il s’agit – une toiture végétalisée aura peu d’effet rafraîchissant sur la température dans une rue, contrairement aux arbres d’alignement – ou encore de sa gestion – dans une zone ombragée, l’effet rafraîchissant de la végétation diminue si elle n’est pas suffisamment arrosée. Sa localisation influence son fonctionnement écologique et physique, et donc sa capacité à produire un service.

Par ailleurs, un service peut être rendu à une échelle très locale, via le rafraîchissement par la végétation par exemple ou, au contraire, à une échelle régionale, en améliorant la qualité de l’eau via le service de filtration généré par les habitat naturels, voire globale en régulant le climat mondial par le stockage et la séquestration du carbone.

Plusieurs verrous scientifiques existent concernant ces aspects spatiaux. Les connaissances nécessaires pour représenter finement le fonctionnement des écosystèmes et alimenter les pratiques d’ingénierie écologique sont encore incomplètes, même si de récents projets en France comme à l’international améliorent ces informations.

Le projet Idefese pour la région Ile-de-France vise par exemple à identifier l’évolution historique et la distribution d’une dizaine de services écosystémiques tels que la production d’îlots de fraîcheur, la filtration des polluants, la production alimentaire ou la fourniture de services récréatifs. Il vise aussi à évaluer comment ces services écosystémiques vont évoluer au regard de différents scénarios d’aménagement du territoire franciliens pour les trente ans à venir. Le projet ReNature à Malte et The Natural Capital Project de l’Université de Stanford – avec plusieurs cas d’étude à travers le monde – sont d’autres exemples de projets de recherche sur ce sujet qui intéresse de plus en plus un large public.

La modélisation des multiples services rendus par différents espaces de nature demeure encore rare, mais permettrait de déterminer où les établir pour optimiser leur efficacité. En particulier l’évaluation des services produits selon des changements d’usage des sols, de morphologies des villes devrait aujourd’hui pouvoir être la norme plus que l’exception dans un monde où l’on recherche de plus en plus des solutions fondées sur la nature.

Adapter ces espaces aux usages des habitants

Outre ces questionnements, l’enjeu principal est de déterminer les usages de la nature en ville pour comprendre les attentes et les besoins des différentes populations bénéficiaires. À cet égard, équité et justice sociale devraient être considérées à l’heure de choisir où développer de nouveaux espaces de nature en ville.

Historiquement, le déploiement de ces espaces a eu tendance à privilégier certains résidents – notamment les plus aisés – par rapport à d’autres, accentuant les disparités sociales. Reste à savoir comment caractériser un critère d’équité pour prioriser les enjeux de développement/conservation des espaces de nature en ville. Doit-il s’appuyer simplement sur le revenu ou considérer d’autres dimensions socio-économiques de bien-être comme le niveau d’inclusion sociale, le niveau d’éducation ou encore des indicateurs de santé (comme préconisé dans le rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social) ? Ici encore, un enjeu scientifique de caractérisation des indicateurs multidimensionnels de justice sociale et environnementale apparaît.

Des barrières institutionnelles à lever

Si la connaissance scientifique s’améliore rapidement, souvent accompagnée d’outils opérationnels, rien n’indique que l’aménagement urbain aura effectivement recours à ces instruments dans les années à venir.

Nombre de facteurs peuvent au contraire jouer en défaveur d’investissement dans la nature en ville : la portée juridique des documents d’aménagement, leurs ambiguïtés, le contrôle de leur application, les incompatibilités entre différents documents, leur multiplicité ou encore la manière dont la sphère publique peut s’en saisir pour influencer les décisions.

On l’observe notamment dans le cas de l’artificialisation, pour laquelle les forces structurelles démographiques et économiques ne peuvent expliquer seules sa dynamique. Les acteurs qui orientent les stratégies d’aménagement et édictent les règles d’urbanisme interagissent avec les acteurs « opérationnels » qui sont soumis à ces règles, et il en résulte une influence mutuelle. Ainsi, de multiples projets peuvent conduire à une modification de la règle censée s’appliquer aux projets. À titre d’exemple, le projet du campus de Paris-Saclay échappe aux règles usuelles de l’urbanisme car il s’agit d’une opération d’intérêt national qui est porté par l’exécutif au plus haut niveau. Les documents sont « ajustés » pour que le projet puisse avoir lieu dans les meilleures conditions.

Notre expérience en Île-de-France semble indiquer que les règles d’aménagement issues des documents d’urbanisme peuvent être « négociables », et ces négociations se font en particulier au détriment de l’environnement. Des arguments tels que le nombre de personnes à loger ou à transporter seront toujours dominant lorsqu’ils seront mis dans la balance avec des arguments environnementaux. Ceci est renforcé par un imaginaire collectif, notamment chez les élus, opposant souvent protection de l’environnement et développement économique.

Un levier politique

Les plans d’aménagement urbain permettent aujourd’hui de mieux prendre en compte la nature (le SDRIF pour le cas de l’Île-de-France), mais les politiques publiques pourraient être beaucoup plus ambitieuses.

Pourquoi ne pas se fixer des objectifs de production de services rendus par la nature pour la région Île-de-France, comme c’est le cas du CO2 ou de la consommation d’énergie dans les plans climat ? Cela permettrait l’émergence d’un secteur spécialisé sur ce sujet (allant de l’expertise pure à la pratique de l’ingénierie écologique à grande échelle) et de faire sauter au moins deux verrous : d’une part de sortir d’une vision en silo de l’environnement où la question de l’investissement dans la nature se fait à l’aune du secteur agricole, du secteur forestier ou du secteur de la gestion de l’eau ; d’autre part, cela permettrait de passer d’une logique d’atténuation d’impacts environnementaux liés aux activités d’aménagement à une vision stratégique de prise en compte des bienfaits de la nature sur la société pour penser l’aménagement.

Mais c’est peut-être du côté des citoyens et des associations environnementales que de nouvelles informations sur l’évolution et la distribution des services rendus par la nature en ville offrent le plus d’opportunités. Relayées et suivies, elles permettraient de renforcer les capacités des citoyens à mieux défendre et promouvoir la nature en ville, ou d’éveiller leur intérêt pour ces thématiques. L’information constituerait ici une clé pour la construction des argumentaires dans différentes arènes de débat public.

L’« acculturation » est essentielle au basculement vers une ville multidimensionnelle qui ne remplisse plus que les deux seules fonctions de logement et de travail. Le changement de mentalité pourrait même, qui sait, rendre acceptable le remplacement de logements par des espaces de nature plutôt que par d’autres logements ou zones d’activités.


Lana Coste, étudiante à Agro ParisTech, a participé à la rédaction de cet article.