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La nouvelle géopolitique de l’océan Indien

Emmanuel Macron salue le personnel de la Marine nationale depuis une embarcation de la police des frontières au large de l'île française de Mayotte, dans l'océan Indien, le 22 octobre 2019, lors de la première journée d'une visite de cinq jours dans les îles françaises d'outre-mer de Mayotte, Grande Glorieuse et La Réunion. Samuel Boscher/AFP

La territorialisation maritime est aujourd’hui la plus importante nouvelle frontière au monde et la maritimisation, de l’océan Indien, l’une des plus dynamiques. Il y a lieu de parler d’une « Nouvelle géopolitique de l’océan Indien ». La notion de maritimisation recoupe le progrès technologique qui permet d’exploiter la surface et les profondeurs marines et sous-marines, les investissements afférents, notamment portuaires, littoraux et off-shore ainsi que l’institutionnalisation de ces activités.

Dans le sud de l’océan Indien, le contexte structurant est la découverte d’un gisement considérable de gaz exploitable dans le canal du Mozambique. Cette découverte constitue une opportunité de développement mais aussi un risque sans précédent. Le gisement est évalué en 2012 à 441,1 mille milliards de m3 de gaz naturel et 13,77 milliards de barils de gaz naturel liquide, soit l’équivalent des réserves de la mer du Nord ou du golfe Persique. Il est identifié à Madagascar et aux Seychelles tandis qu’au Mozambique et en Tanzanie il est déjà en phase de production.

L’exploitation gazière augmente les ressources au Mozambique, en Tanzanie et dans la région

Suite à la pandémie de Covid-19, l’exploitation de ces immenses ressources gazières pourrait constituer un atout important pour ces pays et pour les investisseurs gaziers, sur les marchés énergétiques mais aussi dans le système financier international, où la compétition devient plus rude. La pandémie a provoqué dans le monde entier le ralentissement des activités, des flux et donc de la croissance, ainsi qu’une quasi-suspension de la coopération internationale et le renforcement des barrières frontalières. Les énormes dépenses publiques engagées pour lutter contre la pandémie ont généré un endettement public sans précédent, qui a fortement mis les banques centrales à contribution. Les revenus anticipés et réels de ces ressources gazières peuvent donc devenir une valeur financière mais aussi un élément important de négociation internationale.

Avant la crise sanitaire, le Mozambique avait déjà obtenu d’importants prêts sur les revenus attendus de ses ressources gazières. À l’avenir, l’obtention de tels prêts dépend évidemment des phases d’investissement et de production des compagnies gazières. En 2019, la Tanzanie avait une stratégie de mix de revenus extractifs entre ses ressources gazières et aurifères. L’or est une valeur sûre dans les mégatendances. La Tanzanie a passé un accord sans précédent avec l’entreprise canadienne Barrick Gold, leader mondial de l’extraction minière de l’or. L’État devient actionnaire de la firme pour 16 % et partage les bénéfices à 50 %.

Compétition et coopération paradoxales caractérisent les interactions entre firmes privées et pouvoirs publics ainsi qu’entre firmes privées en Afrique de l’Est et Afrique australe, deux régions en pleine émergence énergétique. À l’échelle mondiale, si les coûts de la maritimisation ont fortement baissé au XXIe siècle, les cours des hydrocarbures se sont effondrés du fait des mesures de lutte contre la pandémie de Covid-19. Des mesures de stabilisation par la baisse de la production ont du être prises par l’OPEP+ avec la Russie.

Dans ce contexte peu favorable, certains acteurs comme Total jouent une stratégie adverse. Le géant français a fini d’acquérir en 2020 des actifs gaziers de l’américain Anadarko au Mozambique. Il réalise ainsi le plus gros investissement en Afrique et devient le premier opérateur gazier du continent, même si Exxon Mobil et ENI pourraient rivaliser avec lui pour les années à venir.

En termes de megatrend, ce sont les énergies renouvelables qui ont la faveur des marchés financiers. Dans les prochaines décennies, elles pourraient atteindre environ 30 % du mix énergétique. Le gaz, présenté comme une « énergie propre », pourrait prendre une valeur d’énergie de transition dans ce mix. Du point de vue de la régionalisation dans la mondialisation, cette institutionnalisation par la maritimisation se confirme avec, d’autre part, un marché gazier régional qui se structure aussi, non sans difficulté.

L’émergence économique de l’Afrique du Sud y est l’un des moteurs de l’émergence énergétique mozambicaine, par exemple. Les investissements de la Route de la soie maritime chinoise passent depuis quelques années par le Mozambique et la Tanzanie. La firme brésilienne Vale est un acteur majeur du charbon dans les corridors desservant ces trois pays et leurs voisins vers le littoral. Enfin, la Tanzanie a aussi un accord pour le transport du pétrole produit conjointement par le Kenya et l’Ouganda vers la façade maritime est africain.

Les nouveaux enjeux régionaux des stratégies de conflit et coopération et la lutte contre le djihadisme

Un nouveau contexte des processus de prise de décision politique et des stratégies des acteurs émerge. Les questions de conflits de souveraineté et/ou d’objet ainsi que de coopération ou de non-coopération semblent prendre plus d’acuité que celles de développement. En effet, dans le contexte de la mondialisation, les États ne sont plus les seuls acteurs des relations internationales. L’influence transnationale d’acteurs privés comme les firmes multinationales et les ONG, ainsi que les organisations internationales, mais aussi d’entités comme les mouvances terroristes devient de plus en plus importante, voire structurante. Les nouvelles stratégies géopolitiques de ces acteurs dans la régionalisation et la mondialisation suscitent de nouvelles interactions de conflit et coopération.

Le Mozambique a le potentiel pour devenir l’un des principaux exportateurs de gaz au monde. L’attractivité de ses ressources gazières l’a conduit à conclure des achats d’armement naval militaire pour la protection de ces zones gazières du Cabo Delgado. Ces achats sont en partie financés par des emprunts clandestins qui n’apparaissent pas dans les comptes officiels. Ils ont précipité le pays dans le surendettement. L’ONG Les Amis de la Terre par exemple, a publié un rapport sur ces questions dénonçant les méfaits sociaux, climatiques, financiers et diplomatiques de l’exploitation gazière au Mozambique. Elle réclame au gouvernement français de cesser de soutenir les investissements gaziers et d’empêcher le Mozambique de produire du gaz. La découverte de ces opérations d’emprunts clandestins a déclenché une crise avec les institutions onusiennes de coopération financière en 2016, aggravant la crise budgétaire. Les relations n’ont repris qu’en 2019.

Souveraineté et ressources, y compris politiques, sont souvent l’enjeu crucial de conflits armés. Entre le pouvoir de majorité FRELIMO et l’opposition RENAMO qui n’avait pas reconnu le résultat des élections, des accords de paix sont signés en 2019. Ils prévoient entre autres l’intégration des combattants RENAMO dans les forces armées officielles. Les élections qui ont suivi institutionnalisent une nouvelle cohésion politique du pays.

Ces accords sont conclus pendant que le mouvement djihadiste armé Al Shebab ou Ahlu Sunna wal Jamaa se transnationalise en s’affiliant à l’État islamique (EI) sous la dénomination État islamique d’Afrique centrale. Il sévit depuis 2017 au nord de la province gazière de Cabo Delgado, la seule à majorité musulmane et l’une des plus pauvres. C’est une zone frontalière avec la région gazière de Mtwara, en Tanzanie. Les pays de la région sont à majorité chrétienne. Le mode opératoire des Shebab est caractérisé par des milliers d’assassinats, des conquêtes de territoires et des soumissions de populations. Le Pape François a fait une tournée en 2019 au Mozambique, à Madagascar et à Maurice. Au Mozambique, il préside un grand rassemblement interreligieux en présence du clergé musulman. Le Vatican a joué un rôle important au Mozambique dans les accords de paix antérieurs. En 2020, le Haut Commissariat des Nations unies aux Réfugiés appelle à une aide d’urgence. Il évalue à 500 000 le nombre de personnes déplacées.

Après plusieurs tentatives, Al Shebab occupe depuis août 2020 le port de Mocimboa da Praia, stratégique pour l’industrie gazière. Le mouvement occupe également les îles Metundo et Vamizi. Il développe ainsi une territorialisation par enclaves, notamment sur la péninsule d’Afunji où sont des sites gaziers. Au Mozambique, les compagnies privées ont obtenu de l’État la protection militaire conjointe avec le personnel de sécurité de ces sites depuis plusieurs années. L’État mozambicain a traité ce problème djihadiste à l’échelle interne avec recours à des armées privées russes ou sud-africaines. En 2020, pour la première fois, il qualifie le mouvement de « terroriste » et demande l’aide de l’Union européenne pour lutter contre les djihadistes. Le président français Emmanuel Macron appelle à « une réponse internationale » à cette « menace terroriste internationale » le 11 novembre.

L’organisation régionale Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), dont le Mozambique est membre, déclare le 27 novembre 2020 s’inquiéter des attaques djihadistes et désirer une « réponse régionale au terrorisme » sans envisager de mobiliser ses propres forces. Un accord de coopération de lutte contre ce terrorisme est conclu en décembre entre les forces de police du Mozambique et de la Tanzanie. Le 12 janvier, la ministre française des Armées annonce à l’Assemblée nationale l’aide de la France au Mozambique pour lutter contre le djihadisme sous forme de « formation et entraînement ». Elle évoque les forces basées à La Réunion et Mayotte et un partenariat avec l’Union européenne. Celle-ci propose également son aide.

Contestation de territorialisation et coopération internationale

A la fin du mandat présidentiel de Donald Trump, le secrétaire d’État américain propose au Mozambique l’aide de son pays dans la lutte contre le terrorisme. Quelle suite sera donnée par le nouveau président américain Joe Biden d’un côté et par le Mozambique de l’autre ? Pour sa part, la nouvelle US International Development Finance Corporation (DFC), qui se substitue en partie à l’USAID, engage 1,5 million de dollars d’assurance risque politique pour Exxon Mobil et ENI sur le projet gazier de Rovuma LNG. De son côté, l’État français garantit par la COFACE les activités de Total sur son projet gazier au Mozambique dont la production est prévue en 2024.

Quant au ministre français des Affaires européennes et étrangères, il visite Madagascar et le Mozambique en février 2020. Il ne précise aucun agenda pour la poursuite des négociations sur la contestation territoriale internationale des îles Éparses entre la France et Madagascar, initiées en 2019 par les présidents Emmanuel Macron et Andry Rajoelina. L’enjeu est la souveraineté ainsi que les ressources gazières du canal du Mozambique.

En revanche, le ministre apporte 300 millions d’euros d’aide au titre de la coopération bilatérale. Au Mozambique, il précise le positionnement géopolitique de la France : « Une logique de voisinage tant nos enjeux et sécuritaires et de coopération sont communs. » Ce voisinage est celui des iles Éparses disputées entre la France et Madagascar d’une part et celui de Mayotte d’autre part, objet de contestation territoriale internationale entre la France et les Comores. C’est pourquoi les démarcations maritimes autour des iles Éparses et de Mayotte ne sont pas établies par le processus onusien à ce jour. Ces îles sont administrées par la France sous statut d’outre-mers. Elle y développe une politique de sanctuarisation environnementale. Sa loi de transition écologique interdit toute nouvelle production d’hydrocarbures sur son territoire.

La France a ouvert une mission militaire au Mozambique pour ses ressortissants. Elle est en lien avec les Forces armées de la Zone Sud de l’océan Indien basées à La Réunion. Depuis des décennies, les réformes sécuritaires de la politique africaine de coopération de la France ont plus pris la forme de formation et de partenariats que d’interventions militaires, sauf au motif de lutte contre le terrorisme

Un nouveau cadre conceptuel

Cette analyse de la nouvelle géopolitique de l’océan Indien est faite avec un nouveau cadre conceptuel géopolitique, apporté par la science politique et son analyse des relations internationales, de la vie politique ainsi que de la maritimisation.

Ce cadre interprétatif des cas empiriques favorise le renouvellement de l’analyse géopolitique comparée, qui ouvre de nouvelles pistes d’analyse de la dimension géopolitique des politiques publiques et des stratégies des acteurs. Parmi elles et non des moindres, celle de son impact sur les risques et les bénéfices qu’en retirent ou non les populations : sécurisation, emplois, industrialisation, redistribution, développement durable…


Exposition scientifique virtuelle : Nouvelle Géopolitique Océan Indien, visite en ligne par catalogue numérique, par DrHDR Christiane Rafidinarivo et IDTGCE Thierry Sabathier, permanent.

AOISP, La Réunion, 97 419 La Possession, France – Association Océan Indien de Science Politique / Université de la Réunion / CEVIPOF Sciences Po_

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