Des migrants d'Amérique centrale demandeurs d'asile rentrent au Mexique par le pont international à la frontière entre les États-Unis et le Mexique qui relie Ciudad Juarez et El Paso, le 21 mars 2020. La pandémie a offert une occasion en or à Donald Trump de resserrer encore davantage la mobilité des gens à la frontière. AP Photo/Christian Chavez

La pandémie restreint les droits des migrants et des demandeurs d’asile

La propagation de la Covid-19 a presque éliminé le droit universel des victimes de violence et de persécution à demander l’asile, consacré par l’Organisation des Nations unies en 1951.

Ainsi, la fermeture des frontières, les restrictions de voyage et, dans certains cas, l’interdiction de nouvelles demandes d’asile ou la suspension de celles déjà en cours, se sont répandues à travers la planète.

Soulignant le lien entre la sécurité des frontières et la sécurité sanitaire, le président américain Donald Trump, comme d’autres leaders politiques, a fermé ses frontières. Ceci a amplifié la crise humanitaire qui existe déjà dans plusieurs villes frontalières entre le Mexique et les États-Unis, comme Tijuana, Ciudad Juárez, Reynosa, Matamoros ou Nuevo Laredo.

Cependant, on aurait tort d’appréhender les mesures qui empêchent les migrants de demander l’asile aux États-Unis seulement sous le prisme des circonstances particulières issues de la pandémie de la Covid-19. Ces mesures s’inscrivent dans le cadre d’un discours anti-migration qui prévalait aux États-Unis depuis des décennies.

Des invités indésirables

Dès les années 1990, les médias ont présenté les migrants qui traversaient la frontière entre le Mexique et les États-Unis sans autorisation comme des « voleurs de jobs », responsables de la baisse des salaires, de la propagation des maladies, de la perpétration de crimes ou comme un « fardeau » pour les services publics. Sous l’administration Trump, les sentiments anti-migrants se sont amplifiés.

L’apparition des premières « caravanes » de migrants d’Amérique centrale traversant le Mexique dans l’espoir de demander l’asile aux États-Unis en avril 2018, et une caravane encore plus grande en octobre 2018, ont provoqué une réaction virulente de Trump, déterminé à les empêcher à tout prix de traverser la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

Des fourgons de la patrouille frontalière déposent des migrants, le 13 avril 2019, dans un centre de loisirs du Nouveau-Mexique. Blake Gumprecht/The Las Cruces Sun News via AP, File

Depuis 2012, nous étudions le mouvement des migrants d’Amérique centrale à travers le Mexique vers la frontière américaine. En 2019, nous sommes allés à Tijuana, une ville frontalière, pour étudier l’impact des politiques restrictives de l’administration Trump sur la vie des migrants et les stratégies qu’ils utilisent pour surmonter les obstacles auxquels ils sont confrontés pour obtenir la protection dont ils ont besoin.

Deux politiques leur rendaient la tâche particulièrement difficile : le Migrant Protection Protocol (MPP), communément appelé « rester au Mexique », et les accords de coopération sur l’asile avec le Guatemala, le Honduras et le Salvador qui font de ces pays des « pays tiers sûrs ».

Par l’entremise du MPP, depuis janvier 2019, plus de 60 000 personnes, principalement d’origine centraméricaine, ont été renvoyées dans différentes villes frontalières du nord du Mexique pour la durée du traitement de leur demande d’asile, avec l’accord du gouvernement mexicain.

Des migrants, dont beaucoup ont été renvoyés au Mexique dans le cadre du programme Restez au Mexique de l’administration Trump, font la queue pour obtenir un repas dans un campement près du pont international Gateway à Matamoros, le 30 août 2019. AP Photo/Veronica G. Cardenas, File

Dans le cas des accords de coopération, cela signifie que les demandeurs d’asile qui ont transité par un pays considéré comme « pays tiers sûr » seront contraints d’effectuer leur demande dans ce dernier, plutôt qu’aux États-Unis.

Il faut rappeler que l’immense majorité des demandeurs d’asile qui transitent par le Mexique viennent du Honduras, du Salvador et du Guatemala. En vertu de cet accord, les États-Unis pourraient rejeter leur demande d’asile.

Un virus inespéré

L’apparition de la Covid-19 s’est ainsi présentée comme une excuse parfaite à Donald Trump pour aller encore plus loin en durcissant davantage ces conditions pour l’obtention de l’asile aux États-Unis.

Ainsi, le 20 mars, l’administration Trump, invoquant l’expansion du virus, a annoncé la fermeture de la frontière avec le Mexique pour tout transit non essentiel. Du coup, on a interdit l’accès à toute personne tentant de demander l’asile, même aux mineurs non accompagnés, à partir de la frontière mexicaine. La raison évoquée : « réduire la masse globale de la migration qui épuiserait gravement le système de santé dont les Américains ont besoin ».

Depuis cette fermeture, entre le 21 mars et le 30 avril, le gouvernement américain a expulsé plus de 20 000 personnes, sans vérifier ou examiner si celles-ci avaient besoin ou pas de protection internationale. En effet, le temps qui s’est écoulé entre le moment où ils ont détenu la personne et son expulsion était en moyenne de 96 minutes.

De plus, le gouvernement a décidé d’interrompre la procédure de ceux qui avaient déjà déposé leur demande et attendaient leur audience de tribunal en vue de l’octroi de l’asile. En fait, les tribunaux de l’immigration américains ont fermé et annulé par la suite toutes les audiences jusqu’au 22 juin, mettant ainsi entre parenthèses les demandes d’asile de 20 000 personnes.

Au milieu de cette situation, les demandeurs d’asile qui attendent à la frontière nord du Mexique sont particulièrement touchés. De milliers d’entre eux sont toujours bloqués à la frontière. Lors de notre recherche, menée avant la pandémie, nous avons constaté que les migrants vivaient dans des auberges surpeuplées, sans accès à l’emploi ou aux soins de santé. Avec l’avancée de la pandémie, la crise humanitaire s’est intensifiée davantage.

Des ONG débordées

Ceux et celles qui attendaient déjà dans les différentes villes de la frontière nord-mexicaine sont rejoints par les centaines de personnes qui arrivent chaque jour sur leurs trajets vers le nord.

Ce sont principalement des familles avec plusieurs enfants. Elles habitent dans des auberges gérées par des ONG qui fonctionnent généralement[ au-dessus de leur capacité]. Ce sont des espaces vulnérables à la Covid-19 et à d’autres maladies. La précarité, la surpopulation et le manque d’espace qui les caractérise rendent impossible d’appliquer les mesures d’hygiène, de distanciation sociale et de quarantaine recommandées par l’Organisation mondiale de la santé.

Par conséquent, ces ONG n’accueillent plus de nouveaux arrivants, afin d’éviter la contagion et la propagation du virus. Ceci vient accroître la précarité de ces migrants. Pour les demandeurs d’asile, la mobilité est une question de survie. Les empêcher de l’exercer, ou les confiner dans des espaces non adaptés et sans droit d’accéder à la protection internationale, ajoute une menace supplémentaire à leur existence déjà précaire. En outre, ils évitent de se rendre à l’hôpital parce qu’il craignent de devoir payer des frais de santé ou que leur présence soit signalée aux autorités d’immigration.

Que faire ?

Des pistes de solutions

D’une part, pour éviter que cette pandémie aggrave la crise humanitaire déjà existante à la frontière nord-mexicaine, il faut garantir aux demandeurs d’asile l’accès aux soins de santé sans risque d’expulsion vers leur pays d’origine, conformément aux recommandations du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH).

D’autre part, mettre fin à cette série de politiques inhumaines et injustes qui se sont aggravées avec l’apparition de la Covid-19 et offrir des procédures d’asile équitables et efficaces. Il est indispensable non seulement de rouvrir l’accès au droit d’asile, mais aussi d’accélérer le traitement de demandes et même d’entamer un processus de régularisation migratoire comme l’a fait le Portugal : depuis le début avril, les migrants en attente de titre de séjour ont été régularisés temporairement.

Plus que jamais, dans cette période exceptionnelle, les droits des personnes migrantes doivent être garantis.

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