La persistance des mauvaises relations police-jeunes : jusqu’à quand ?

Manifestation à Bordeaux, le 12 février, contre les violences policières. Mehdi Fedouach/AFP

L’affaire « Théo » vient s’ajouter à la longue liste des dérapages, bavures, et autres dérives policières, réelles ou supposées, médiatisées ou non, qui depuis des dizaines d’années font partie de l’image des banlieues dites sensibles. S’y ajoute une ampleur médiatique qui voit se rejouer un scénario maintes fois observé, au moins depuis les Minguettes en 1981 : cela débute par un accident mettant en cause des policiers et certains de ces jeunes, une montée en puissance des tensions, des manifestations de protestations et l’attente de l’émeute qui viendra, a posteriori, montrer que la violence se trouve du côté des jeunes.

Au mieux, ces évènements s’accompagneront d’une ou plusieurs petites mesures destinées à montrer que le gouvernement a pris en compte les excès commis par certains policiers, et qu’il renforce les moyens du contrôle. Au pire, comme lors des émeutes de l’automne 2005, le mépris et le soutien sans faille aux policiers viendront clôturer la séquence. Mais depuis 2002, aucune politique ambitieuse en matière de sécurité publique n’a cherché à apporter de réponse de fond à ces tensions permanentes.

Des gouvernants paralysés

Pourtant, les diagnostics ne manquent pas : travaux de chercheurs, rapports d’associations, études conduites par le Défenseur des Droits, et jusqu’aux Assises de la police nationale tenues au début du quinquennat Hollande, ont bien montré les impasses auxquelles avaient conduites les politiques du « tout répressif » et de la « tolérance zéro » adoptées durant la décennie précédente.

Les rapports avec certaines parties de la population n’y étaient envisagés que sous le prisme de la gestion et du contrôle. En d’autres termes, dans les quartiers dits sensibles, la police se trouvait de facto en position d’occupation de ces quartiers, voire de « bande parmi d’autres bandes » – pour reprendre des expressions utilisées par les policiers eux-mêmes –, bien plus qu’en posture de service au public répondant à une demande de sécurité des citoyens.

Or, malgré les discours du candidat Hollande replaçant la jeunesse, et en particulier les jeunes en situation difficile, au cœur des politiques publiques, malgré l’annonce de la délivrance d’un récépissé à chaque contrôle, rien ou presque n’a été fait pour enrayer le cercle vicieux pression-représailles qui entraîne jeunes et policiers dans une logique de tensions permanentes et d’affrontements récurrents. La peur d’être taxée de laxiste, ce que droite et extrême-droite ne manquent jamais de faire, a totalement paralysé un gouvernement socialiste qui a repris largement le thème de l’autorité et de l’inflexibilité comme bréviaire. Comme ses prédécesseurs, il n’a pas hésité à amalgamer, à travers des textes de loi flous, activité terroriste et délits du quotidien.

Masquer les faiblesses structurelles

Il s’ensuit une tendance à excuser presque systématiquement, et a priori, tous les actes policiers, sous le prétexte que leur métier est difficile – ce qui est vrai – mais aussi et surtout parce que de plus en plus, le recours à la police sert à masquer les faiblesses structurelles de gouvernants qui peinent à trouver des solutions autres que sécuritaires, aux crises que connaissent les quartiers sensibles.

La protection tacite dont bénéficient les policiers constitue la contrepartie de cette assignation qui leur est faite, de contrôler et calmer la population qui veut protester – comme durant les manifestations anti loi Travail – ou qui est désignée comme potentiellement problématique. Le corporatisme policier – illustré par l’omniprésence des syndicats sur les plateaux télés et dans les cabinets ministériels – s’accommode finalement fort bien de cette injonction que subissent que les policiers « de terrain » et qui est à l’origine du « malaise policier ». Le rejet de la hiérarchie et de ses syndicats a d’ailleurs constitué un axe essentiel des protestations de décembre dernier.

À l’intérieur des commissariats, ce manque de clarté des politiques et la relative clémence dont bénéficient presque systématiquement les policiers ne suscitent aucune reconnaissance chez les plus autoritaristes d’entre eux, et d’immenses regrets parmi ceux qui rêvent d’une autre police, et qui sont contraints de se taire pour ne pas briser la solidarité dont tous ont besoin mais qui se révèle un carcan. En effet, loin d’être un ensemble uniforme, la police est une organisation tiraillée par des dissensions internes. Les bavures et excès commis par les uns rejaillissent sur le travail quotidien des autres qui doivent payer le prix de ces dérapages, et s’en sortent en entrant à leur tour dans la logique de l’affrontement.

Des changements de fond pour la police… et les gouvernements

Les gouvernements qui se succèdent pourront-ils continuer à « tenir » les quartiers en usant du couvercle policier ? La peur de l’émeute existe, mais ne suffit pas à mobiliser les responsables des politiques publiques. Cyniquement, certains se disent peut-être que celle-ci servira à ressouder une population apeurée derrière ses gouvernants. Et jusque ici, la police d’intervention a su gérer ces « coups de colère » sans provoquer trop de victimes.

À Bobigny, le 11 février 2017. Patrick Kovarik/AFP

Toutefois, d’autres éléments, de natures diverses, pourraient bousculer l’ordre actuel et amener à poser – enfin – les bonnes questions sur le fonctionnement policier et les stratégies de sécurité publique. De plus en plus, les jeunes gens victimes de ces « dérapages policiers » ont un profil d’innocent, non connu des services de police. Ce fut le cas de Bouna Traoré et Zyed Benna à Clichy-sous-Bois, les deux adolescents dont la mort fut à l’origine de l’embrasement de 2005. C’est aujourd’hui le cas de Théo. Il devient plus difficile de leur accoler des antécédents judiciaires qui justifieraient le traitement policier sur le thème de la juste proportionnalité.

La généralisation de la vidéo représente une autre source d’inquiétude pour le policier qui voudrait abuser de son pouvoir de coercition. Non seulement des parts croissantes de l’espace urbain sont vidéosurveillées, mais la généralisation des smartphones rend possible la captation à tout moment. Les actes du policier deviennent eux aussi contrôlés. Et il est clair que les images du lycéen frappé par un policier devant son établissement lors des manifestations de 2016 ou celle du jeune Théo marquent les esprits plus qu’un témoignage oral.

Les modalités de saisine d’autorités aptes à juger et condamner au besoin la police se multiplient, permettant de contourner l’obstacle du dépôt de plainte au commissariat et la frilosité de certains parquets qui n’osent pas mettre en cause leurs partenaires policiers. La Cour européenne des droits de l’Homme, le Défenseur des droits, ou le recours à la justice civile qui est moins dépendante de la police que celle exerçant au pénal, viennent répondre à la structuration de jeunes en association qui n’acceptent plus la manière dont ils sont traités.

La police comme les gouvernements qui la gère doivent prendre en compte ces évolutions qui, parmi d’autres, obligeront à repenser la façon de fonctionner des policiers. Ce que l’éthique n’a pas réussi naturellement à imposer à ceux d’entre eux qui dérapent fréquemment, peut-être la mobilisation par les droits finira-t-elle par y parvenir ?