La religion joue-t-elle encore un rôle dans les élections américaines ?

Des partisans de Joe Biden en prière pendant un meeting de leur candidat, le 29 février 2020 à Columbia, Caroline du Sud. Spencer Platt/Getty Images North America/AFP

À en juger par la façon dont les candidats démocrates à la présidence ont afflué dans les églises afro-américaines pour courtiser le vote des Noirs en Caroline du Sud, la réponse à la question posée dans le titre semble être oui. Et ce, malgré une désaffection croissante des Américains pour la religion.

Joe Biden, Pete Buttigieg, Elizabeth Warren et même Bernie Sanders, sans doute le candidat le moins religieux, se sont tous exprimés dans des églises noires lors de services dominicaux. Rien de très suprenant : les Noirs, largement démocrates, constituent le groupe le plus religieux : 83 % croient en Dieu (contre 61 % des Blancs), et ils sont aussi plus nombreux à fréquenter l’église et à prier.

Mais, au-delà même de cette communauté, c’est le peuple américain dans son ensemble qui continue de se singulariser par sa religiosité :

Des chiffres bien supérieurs à ceux de n’importe quel autre pays industrialisé.

Pourquoi les Américains sont-ils plus religieux ?

Les chrétiens américains y voient le signe de « la relation spéciale de Dieu avec l’Amérique », bien que cette idée n’ait aucune légitimité biblique.

Les sociologues ont d’autres explications exprimées ici, ici et ici). La séparation historique de l’Église et de l’État aurait entraîné un pluralisme religieux qui aurait créé un marché de la religion. Ce « marché » répondrait donc aux désirs des individus, favorisant ainsi la participation religieuse. Cela expliquerait que les églises soient devenues non seulement des lieux de culte dynamiques, mais aussi des lieux de formation, d’échanges, de protection sociale et culturelle, y compris pour les immigrants et les minorités.

Une hypothèse alternative – mais non contradictoire – à cette « théorie religieuse du marché » serait que la religiosité exceptionnellement élevée aux États-Unis aurait été motivée par « la vulnérabilité de la société, l’insécurité, le risque et les inégalités économiques » malgré une prospérité générale indéniable. En d’autres termes, les églises offriraient des filets de sécurité que l’État ne fournit pas.

La religion au Congrès et à la Maison Blanche

Cette religiosité se retrouve tout naturellement dans la sphère politique. Prenons le Congrès américain depuis 2018 : il est, effectivement, plus diversifié sur le plan religieux, mais reste très majoritairement chrétien (88 % contre 71 % de la population adulte américaine).

Appartenance religieuse des membres du Congrès américain. Pew Research Center

Seule une élue, la sénatrice Kyrsten Sinema (Démocrate de l’Arizona), se dit « non affiliée à une religion » (nones qui signifie « aucun ») et aucun ne se dit athée. Même une personne très à gauche comme Alexandria Ocasio-Cortez mentionne sa foi catholique au Congrès et cite même la Bible sur les réseaux sociaux.

La religiosité est encore plus visible à la Maison Blanche. Les présidents américains n’ont cessé d’invoquer la foi et Dieu depuis que George Washington a exprimé ses « ferventes supplications à cet Être tout-puissant qui règne sur l’univers » dans son discours inaugural, le 30 avril 1789. De plus, les spécialistes observent que l’utilisation d’un langage religieux et de références explicites à Dieu a augmenté dans la rhétorique présidentielle depuis les années 1980. Par exemple, les itérations de la formule « Dieu bénisse l’Amérique », la déclaration la plus explicite reliant Dieu et le pays, sont désormais attendues dans tout discours important, bien qu’elles aient été presque totalement absentes avant Ronald Reagan.

Selon une étude récente cette tendance semble même s’être accentuée avec Donald Trump.

La religiosité des présidents américains. Ceri Hughes, University of Wisconsin -- Madison, USA

Bien qu’il affirme être un protestant presbytérien, de nombreux indices laissent à penser que l’actuel locataire de la Maison Blanche est le président le moins religieux de l’ère moderne, tout en étant celui qui invoque le plus la religion.

Il s’agit d’une stratégie politique évidente : après tout, en 2016 81 % des évangéliques blancs ont voté pour Trump. Sa promesse : les défendre dans la guerre culturelle qu’ils livrent, notamment sur les sujets de l’avortement, des droits des personnes LBGTQ ou de la prière à l’école. Au-delà même du cas de Donald Trump, jusqu’à présent tous les présidents de l’ère moderne ont été chrétiens et, à l’exception notable de John Kennedy qui était catholique, ils se sont tous identifiés comme protestants.

On note enfin qu’aucune personne de confession juive n’a reçu de nomination présidentielle d’un grand parti (Joseph Lieberman n’a reçu que celle de la vice-présidence démocrate en 2000), et l’identité religieuse mormone de Mitt Romney, le candidat républicain en 2008, n’a pas été sans susciter des controverses.

Un paysage religieux en mutation

La présence toujours plus grande de la rhétorique religieuse dans le discours politique est à la fois la raison et la conséquence de la politisation de la religion, en particulier des évangéliques blancs, depuis les années 1970. Cette politisation a mis en lumière la fracture raciale qui existe aux États-Unis. Selon le PRRI(Public Religion Research Institute), organisation à but non lucratif et non partisane, « aucun groupe religieux n’est plus étroitement lié au Parti républicain que les protestants évangéliques blancs ».

Affiliation partisane par confession religieuse. PRRI

L’étiquette « évangélique » (à ne pas confondre avec « évangeliste », fonction d’un prédicateur) est toutefois complexe. Il s’agit d’un mouvement trans-confessionnel, principalement au sein du christianisme protestant, qui repose sur certaines croyances personnelles fondamentales :

  • la Bible au centre de la foi ;

  • l’expiation des péchés par la mort de Jésus sur la croix ;

  • la conversion personnelle incluant le salut (le fameux born again, « né de nouveau ») ;

  • et, bien entendu, le partage de l’évangile, d’où ce mouvement tire son nom.

La situation est rendue davantage compliquée par l’existence d’une petite partie d’évangéliques non blancs (environ un quart) et d’évangéliques blancs progressistes (environ 15 %) qui ont tendance à voter pour les démocrates. Néanmoins, les statistiques montrent une érosion continue du nombre d’Américains qui s’identifient comme protestants évangéliques depuis les années 1990, particulièrement au sein des jeunes générations. De même, le nombre de catholiques a lentement diminué, alors que le nombre de protestants historiques « Mainline », lui, s’est véritablement effondré.

America s Changing Landscape. Ryan P. Burge, Paul A. Djupe/religioninpublic.blog

La tendance la plus discutée par les spécialistes (ici, ici, ou ici) est l’augmentation du nombre d’Américains qui ne s’identifient à aucune religion, à savoir les nones (non affiliés à une religion). Ils sont maintenant au moins aussi nombreux que les évangéliques.

Mais comme le note le chercheur Lauric Henneton (ici et ici), l’étiquette nones est trompeuse : ceux-ci ont seulement en commun de ne pas vouloir être comptés comme appartenant à un groupe religieux ou à des traditions établies, ce qui ne dit rien de leurs croyances réelles. Une enquête de 2014 montre que les athées et les agnostiques sont en augmentation, mais représentent toujours moins d’un tiers des nones, le reste s’identifiant comme « rien de particulier ».

Le dépassement des évangéliques par les nones est davantage marqué dans les jeunes générations. Mais ce sont aussi celles qui votent le moins, ce qui pourrait réduire leur impact sur les élections.

Une réappropriation de la foi par les démocrates ?

Au-delà même d’une religiosité culturelle ou confessionnelle, c’est l’expression spirituelle que semblent vouloir se réapproprier nombre de candidats démocrates à la présidence (à la différence d’Hillary Clinton, qui était réticente à parler de sa foi en public). Ils ont ainsi tous parlé de l’impact de leur foi sur leur vie, et en ont fait un pont entre les divisions raciales, socio-économiques et culturelles. C’est particulièrement le cas d’Elizabeth Warren et de Pete Buttigieg.

Warren, une méthodiste, s’est exprimée à plusieurs reprises sur son expérience d’enseignante à l’école du dimanche, assurant que sa foi animait tout ce qu’elle faisait.

Buttigieg a été le plus offensif sur sa foi, y compris dans le contexte de son mariage avec un autre homme dans son église épiscopale. Aucun candidat depuis Barack Obama n’avait embrassé la religion avec autant de conviction. Il a accusé les Républicains d’hypocrisie religieuse dans leur politique d’immigration, tout en revendiquant la foi pour la gauche : « Dieu n’appartient pas à un parti politique aux États-Unis d’Amérique », a-t-il déclaré, ajoutant que « la foi et la religion » ont un « pouvoir unificateur ».

Joe Biden, quant à lui, a parlé de sa foi non pas en termes politiques mais dans le contexte de la perte de membres de sa famille, notamment de son fils, Beau en 2015 :

Amy Klobuchar, enfin, a établi un lien entre son réveil religieux et l’alcoolisme de son père.

Bernie Sanders et Michael Bloomberg sont probablement les candidats les moins religieux. Tout en affirmant croire en Dieu, Michael Bloomberg est depuis longtemps mal à l’aise dans l’expression de sa foi. Le lien entre sa judaïcité et sa politique semble être essentiellement visible dans son soutien à Israël.

Bernie Sanders, pour sa part, s’identifie comme étant à la fois Juif et laïc. Il ne participe à aucune religion organisée et défend la séparation entre l’État et la religion. Sans surprise, il est le favori des nones.

Vers un match entre un socialiste laïque et un catholique centriste ?

À moins que l’approche non conventionnelle de Bloomberg (que personne ne sait analyser) ne créé la surprise, les primaires démocrates semblent se diriger vers un duel entre Joe Biden et Bernie Sanders, un duel qui oppose deux conceptions politiques et religieuses.

Bernie Sanders a une vision politique de la religion : il relie les croyances religieuses en général et son héritage juif en particulier à la justice sociale et économique. Il fait souvent l’éloge du Pape François dont il se dit proche, le qualifiant même de socialiste.

Joe Biden, lui, évoque sa foi en termes émotionnels et personnels. Tout en exprimant une peine authentique, il fait de son chagrin et sa douleur des atouts politiques, n’hésitant pas à les mettre en scène dans cette publicité de campagne par exemple, où il reprend presque mot pour mot ce qu’il a dit en interview.

Il est le seul candidat démocrate considéré comme « plutôt religieux » par plus de la moitié des adultes américains (55 %).

En construisant ainsi un lien empathique avec de nombreux électeurs, il évite également les sujets plus polémiques : ses positions fluctuantes et contradictoires sur les questions de l’avortement, ou du mariage homosexuel dans le conflit qui oppose son parti à l’église catholique, ou encore le refus récent d’un prêtre de lui donner la communion au motif de son soutien à l’avortement).

Si Bernie Sanders remportait l’investiture, sans parler de la présidence, il représenterait une nouvelle rupture des normes de la politique américaine moderne : il serait le premier président identifié comme juif, laïque et socialiste.

Son obstacle principal n’est pas sa vision laïque du monde, ou encore son judaïsme, mais plutôt son étiquette socialiste – et là encore, ce n’est pas seulement la fracture raciale ou religieuse qui divise l’électorat, mais aussi le fossé générationnel.

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