La rumeur, garante de nos libertés ?

Une foule peinte par Jean-Pierre Stora. L'agora des arts

Le 20 avril 2018, le site de Tolbiac, occupé depuis plusieurs semaines par des étudiantes et étudiants en lutte contre la loi ORÉ, était évacué par les services de police. La confrontation entre bloqueurs et CRS donna naissance à ce qui a très rapidement été qualifié de « rumeur de Tolbiac » : un étudiant aurait à cette occasion été grièvement blessé, voire tué. L’information, fut abondamment relayée sur les réseaux sociaux (plus de 10 000 tweets, selon Visibrain pour Le Parisien), avant que, l’événement s’étant révélé contraire à la réalité, des journaux occupant des positions dominantes dans le champ médiatique (Libération et Le Monde) ne rétablissent les faits en s’attaquant à cette fake news et à ses instigateurs.

La distance dépassionnant les débats, cet épisode est l’occasion de revenir sur ce que sont les rumeurs et sur les discours auxquels elles sont en butte. « Le trésor pour l’éternité » que constitue l’histoire, selon l’expression célèbre de Thucydide, est susceptible de guider notre réflexion : car si les réseaux sociaux sont d’invention récente, les enjeux de contrôle de l’information qu’ils impliquent, eux, ne sont pas radicalement différents que dans l’Antiquité.

Psychologie des foules

L’étude des rumeurs comme fait social ne remonte qu’à la Seconde Guerre mondiale, lorsque des sociologues et psychologues américains cherchèrent à comprendre l’influence de ces phénomènes sur l’état d’esprit des populations civiles, dans le but avoué de contrôler les informations circulant hors des canaux de l’officialité. L’existence de rumor clinics, rubriques de journaux, au Boston Herald par exemple, destinées à répertorier et contrôler les rumeurs pendant la Seconde Guerre mondiale, est une bonne preuve de cette dynamique. Mais en réalité, l’orientation très psychologisante donnée par ces premières études, notamment par son principal représentant, Gordon Allport, remonte plus loin. Elle se nourrit de la psychologie des foules, très en vogue au XIXe siècle, à la fois dans les œuvres fictionnelles et dans le domaine scientifique : en 1895, Gustave Le Bon, un antirépublicain (et un plagiaire) convaincu, avait fait paraître Psychologie des foules, ouvrage qui tentait de faire gagner ses galons scientifiques la discipline du même nom. Si ce fut un échec, les études sur les rumeurs procèdent encore d’une approche psychologique, et souvent pathologique : elles sont alors vues comme l’expression d’un inconscient collectif, et implicitement – ou parfois explicitement – assimilées à des maladies quasi épidémiques du corps social.

La situation est à la fois différente et semblable pour les rumeurs antiques. Très différente, d’abord, car le concept recouvre pour cette période une réalité beaucoup plus large qu’aujourd’hui. Une rumeur, pour nous, c’est d’abord une information non vérifiée, non officielle, et souvent fausse (« ce n’est qu’une rumeur ») ; le terme s’emploie fréquemment pour des ragots sportifs ou mondains – une rapide recherche en fournit mille exemples.

Cette définition ne peut s’appliquer aux rumeurs antiques : certaines sont fausses, d’autres sont vraies, d’autres encore exagérées, mais pas fondamentalement erronées ; les unes contiennent de simples nouvelles, les autres se constituent comme de véritables jugements en prise avec la réalité et donnent à ressentir ce que nous nommerions « l’opinion publique » ; une bonne partie d’entre elles, enfin, sont des reprises pures et simples d’éléments communiqués par le pouvoir. Le fossé avec notre monde est ici perceptible. La rumeur dans l’Antiquité est d’abord un média, au sens propre du terme : un canal par lequel transite un message. Un média non technique, certes, car procédant par le seul langage, mais un média tout de même, donc situé dans un champ médiatique qui, à Rome et à Athènes, se manifeste tout à fait autrement qu’aujourd’hui, présentant une faible diversité de supports de l’information et dépourvu de toute forme de corps intermédiaire garant de la circulation autonome de l’information et de l’opinion, à l’instar de nos journaux. L’avènement de l’imprimerie nous a rendu totalement étranger le fonctionnement des sociétés antiques et médiévales sur ce point, elles où l’oralité occupait une place centrale pour la grande majorité des gens, l’écrit étant plutôt ressenti comme l’apanage des élites sociales et politiques.

Rumeurs détestées

Il y a pourtant une chose que nos rumeurs et celles des Grecs et des Romains ont en commun : les jugements hystériques qu’elles suscitent. La vaste majorité des auteurs grecs et latins, exclusivement des aristocrates défendant leur propre vision de classe, tient en horreur les rumeurs. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles sont incontrôlables, qu’elles se multiplient et qu’elles peuvent se révéler dangereuses. Essayez donc de stopper un bruit qui s’est répandu comme une traînée de poudre parmi le million d’habitants de la Rome impériale ; tâchez d’en remonter les multiples ramifications pour en éliminer la source : les plus habiles y ont échoué. Néron, très au fait des pratiques de la foule, l’avait d’ailleurs compris : plutôt que de chercher à réprimer directement les on-dit qui l’accusèrent d’avoir déclenché le grand incendie de Rome en juillet 64 apr. J.-C., il désigna des boucs émissaires en la personne des premiers chrétiens pour détourner sur eux le flux des rumeurs (manque de chance, alors même qu’ils jouissaient d’une réputation sulfureuse causée par la mécompréhension de leurs rites, la foule romaine les prit en pitié, et Néron continua d’être accablé par la plèbe).

Pour un aristocrate, la rumeur est d’abord un réseau qui échappe à son pouvoir, voire qui le conteste, et qui rivalise avec lui pour l’acquisition de l’information. Contrôler la course des nouvelles, c’est avant tout asseoir sa domination ; et la haine des rumeurs dans la littérature antique s’explique sans doute par la crainte de voir cette mainmise contestée par des canaux non officiels. Concrètement, ce sentiment se manifeste par des critiques répétées à l’envi et formulées à l’identique : les rumeurs sont toujours fausses ; elles sont produites par des agitateurs professionnels, par des oisifs et des turbulents ; elles ne s’intéressent qu’à la surface des choses et non aux véritables causes des événements, etc.

Hubert Robert (1733-1808), L’incendie de Rome, vers 1771. MuMa Le Havre/Florian Kleinefenn

Naissance des rumeurs

Si les rumeurs antiques n’ont ni la même définition ni la même place dans la société que ce que nous qualifions du même nom, il y a bien aujourd’hui des structures qui jouent le même rôle qu’elles, à savoir diffuser une information hors des circuits officiels, constituer un jugement collectif sur l’actualité ou sur telle ou telle personne, faire pression sur les instances politiques, etc. De fait, les rumeurs ne surgissaient pas de n’importe où : les études qui l’ont envisagée sans se contenter d’y trouver l’expression de fantasmes ou d’angoisses collectifs, mais en y voyant le produit d’interactions sociales bien déterminables, ont souligné qu’elle n’existait que grâce aux structures de sociabilité des classes subalternes qui lui servaient de vecteur.

À Athènes comme à Rome, les rumeurs se diffusent dans les échoppes de barbier, dans les tavernes, aux bains. Or, quels sont les lieux de sociabilité où nous échangeons des informations aujourd’hui ? Ils sont principalement virtuels. Twitter, par exemple, assume la plupart des fonctions listées ci-dessus. C’est le lieu où l’on diffuse les nouvelles : certaines sont proprement officielles, c’est-à-dire rattachables à une source qui fait autorité, étatique ou journalistique ; d’autres ne le sont pas, mais constituent un puissant moyen de se tenir informé d’un événement que les autorités de diverse nature n’ont pas encore relayé. Les réseaux sociaux bruissent de la nouvelle d’un attentat bien plus vite que les médias traditionnels, de la même façon que la nouvelle de la victoire des Romains à Pydna en Macédoine, il y a près de 2200 ans, circule dans les rangs des spectateurs du Cirque bien avant que les courriers officiels n’arrivent au Sénat.

Rumeurs et dissidence

Précisément parce qu’ils représentent des espaces échappant au contrôle de l’État et qu’ils concurrencent par leur efficacité les médias traditionnels, les réseaux sociaux sont en prise aux mêmes commentaires discréditants que le fut la rumeur tout au long de l’Antiquité. L’anonymat constitutif de ces plates-formes est lu comme la marque de la lâcheté des commentateurs. La moindre fausse nouvelle est stigmatisée et devient le symbole du manque prétendu de fiabilité de ces canaux – témoin l’affaire de Tolbiac, précisément. En 168 av. J.-C., le général romain Paul-Émile (dit le Macédonien), partant mener la guerre contre Persée, adressait cette demande aux citoyens de Rome :

« Vous autres, ne prêtez foi qu’à ce que je vous écrirai, à vous et au Sénat, et prenez garde des rumeurs qui se nourrissent de votre crédulité et qui n’ont pas de source ».

Plus de deux millénaires plus tard, les forces de police demandent solennellement, sur Twitter qui plus est (aujourd’hui comme hier), de faire la même chose (en France comme ailleurs), et prépare une loi sur les fake news, songeant à la possibilité d’ordonner la fermeture d’un compte sur les réseaux sociaux.

Aujourd’hui comme hier, détenir le monopole de l’information labélisée correcte est un enjeu politique.

Pester contre la lâcheté prétendue de tel ou tel twitteur, dissimulé par l’anonymat de la plate-forme (comme nous l’avons tous fait), ce n’est rien d’autre, en somme, qu’actualiser des discours aristocratiques qui ont toujours accompagné l’accaparement, par les personnes exclues des positions dominantes, de la circulation des nouvelles et de leur commentaire. Dans l’Antiquité, la pauvreté – l’absence de nom, au sens social du terme – était vue comme une sécurité permettant aux classes subalternes toutes les insolences contre le pouvoir, notamment de le critiquer par des rumeurs. Bien entendu, il ne s’agit pas de nier que l’anonymat ne permet pas, sur Twitter, tout type de harcèlements, plus condamnables les uns que les autres. Mais si le passé peut nous apprendre quelque chose, c’est bien la tendance des commentateurs « autorisés » à tirer de cas marginaux des critiques essentielles censées condamner à jamais les pratiques d’échange d’information situées hors de leurs domaine d’influence.

Nous l’avons vu avec l’affaire de Tolbiac : une fausse nouvelle est érigée comme l’illustration de la dangerosité des réseaux sociaux, sans que personne ne songe à souligner la véracité de la grande majorité de ce qui s’y déroule. Ne méprisons pas les rumeurs d’hier et aujourd’hui. Leur seule circulation est la garantie de notre résistance face aux institutions établies et aux visées de contrôle étatiques. Elle permet de nous constituer en tant que bloc, de prendre conscience de nos intérêts de groupe, de définir les normes auxquelles nous obéissons, d’organiser notre action ou nos réactions (je pense ici aux mécanismes des hashtags, entre autres). Hier comme aujourd’hui, par des rumeurs ou sur Twitter, (s’)informer, commenter, c’est aussi résister.

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